MasukLorenzo---La cave sentait le sang, la pisse et la terreur. C'était une crypte abandonnée, sous un monastère désaffecté, un de ces lieux oubliés des hommes et des dieux, que le Cardinal utilisait pour ses basses œuvres. Nous l'avions découverte grâce à une lettre interceptée, une missive codée qu'un de mes espions avait déchiffrée à l'aube, alors que le soleil n'était encore qu'une promesse pâle à l'horizon. Maintenant, elle était à nous. Et elle allait servir.L'homme était suspendu par les poignets, les bras en croix, les pieds touchant à peine le sol de pierre humide. Il s'appelait Paolo, un des hommes de main du Cardinal, un de ceux qui avaient enlevé Aurora dans le jardin, un de ceux qui avaient posé leurs mains sur elle. Nous l'avions capturé alors qu'il tentait de fuir Rome avec un sac de pièces d'or volées, assez pour acheter une villa en Sicile et oublier ses crimes. Il avait parlé, d'abord. Il avait tout avoué, avec l'empressement des lâche
Lorenzo---Le messager est arrivé à l'aube, alors que le ciel saignait sur les toits de Rome. Un gamin crasseux, décharné, qui puait le poisson pourri et la peur froide. Il tremblait en tendant le rouleau de parchemin, les yeux baissés, les doigts crispés sur le cuir de sa besace, comme si ce qu'il portait allait le consumer. J'ai pris le message sans un mot, sans un remerciement, sans même le regarder. Mes doigts étaient déjà glacés, déjà morts. Je savais. Je savais depuis la nuit dernière, depuis que les gardes m'avaient tiré du sommeil pour m'annoncer qu'Aurora avait disparu. Je savais depuis que j'avais vu les roses éparpillées sur les graviers du jardin, leurs pétales piétinés par des bottes sales, leurs épines brisées comme des doigts de femme. Je savais depuis que j'avais trouvé le médaillon arraché, celui que je lui avais offert un soir d'orage, celui qu'elle ne quittait jamais, gisant dans la poussière comme un reproche muet, comme un cri étouff
Aurora --- Ils sont venus dans la nuit, comme des ombres, comme des rats. J'étais seule dans le jardin, sous la pergola, les bras chargés de roses. Les roses de Lorenzo, celles qu'il fait porter chaque matin à ma chambre. Il voulait que je sois protégée, surveillée, gardée. Mais j'avais renvoyé mes gardes, voulant un moment de solitude, un instant de paix. J'aurais dû savoir que la paix n'existe pas dans ce monde. Ils étaient quatre. Quatre hommes vêtus de noir, le visage masqué, des mains gantées qui sentaient le cuir et la poudre. Ils ont surgi des buissons sans un bruit, m'ont arraché les roses, m'ont renversée au sol. J'ai crié. Une seule fois. Puis une main s'est plaquée sur ma bouche, étouffant ma voix, écrasant mes lèvres. — Pas un bruit, putain. On a des ordres. Des ordres. Le Cardinal. Forcément le Cardinal. Je me suis débattue, griffant, mordant, ruant. Mes pieds frappaient dans le v
LorenzoL'argent est une arme. Plus tranchante qu'une épée, plus destructrice qu'un incendie, plus impitoyable qu'une armée. Je l'ai appris très jeune, dans les ruelles de Naples, quand je volais des bourses pour manger. Je l'ai appris plus tard, dans les comptoirs de Venise, quand je bâtissais mon empire sur les ruines de mes ennemis. Et ce soir, je vais le prouver une fois de plus au Cardinal.La guerre a commencé à l'aube. Mes agents ont frappé en même temps, dans toute l'Europe. À Gênes, ils ont racheté les dettes des prête-noms du Cardinal. À Venise, ils ont vidé ses comptoirs. À Florence, ils ont fait chuter le cours de ses actions en déversant de fausses rumeurs de faillite. À Paris, ils ont soudoyé ses banquiers. À Rome même, ils ont racheté les hypothèques de ses palais. En quelques heures, une partie de sa fortune s'est évaporée, comme de l'eau dans le désert.Je suis dans mon cabinet de travail, penché sur les cartes et les r
Bianca---Le Vatican la nuit est un tombeau de marbre et d'or. Les couloirs sont déserts, interminables, hantés par les ombres des papes morts et des saints martyrisés. Les torchères jettent des lueurs vacillantes sur les fresques, des visages de madones et d'anges qui semblent me juger, me condamner, me maudire. Mes pas résonnent sur les dalles de porphyre, un bruit solitaire, désespéré, qui se perd sous les voûtes immenses. J'avance comme une condamnée, le cœur battant, les mains glacées.Je n'aurais jamais cru descendre aussi bas. Moi, Bianca Orsini, héritière d'une des plus nobles familles de Rome. Moi qui ai été élevée dans la soie et les perles, qui ai appris à danser, à chanter, à réciter les poètes. Moi qui ai refusé les avances de ducs et de princes, attendant un amour à la hauteur de mes rêves. Me voici dans les couloirs du Vatican, en pleine nuit, courant vers la chambre d'un garde suisse.Pas pour l'amour. Pour un laissez-pa
Des mains se sont posées sur moi, des mains fébriles, tremblantes. Lorenzo. Il me retournait, me tâtait le visage, les bras, les jambes, cherchant des blessures, des fractures, du sang. Son visage était blanc comme la mort, ses yeux fous d'angoisse.— Réponds-moi ! Parle-moi ! Tu m'entends ?— Je... je t'entends, ai-je murmuré, la voix pâteuse.— Tu es blessée. Il y a du sang. Où as-tu mal ?— Partout. Nulle part. Je ne sais pas.Il m'a soulevée, m'a serrée contre lui avec une force désespérée. Je sentais son cœur battre à tout rompre, sa respiration hachée, ses doigts s'enfoncer dans ma chair comme s'il craignait que je m'évapore. Autour de nous, la voiture gisait, éventrée, les roues brisées, les chevaux affolés qui hennissaient dans le soir tombant. Une odeur de poussière, de bois brûlé et de sueur montait de la carcasse fumante.— C'était un attentat, a-t-il dit, la voix rauque. La roue a été sabotée. Les écrous ont







