Mag-log inLyaJe quitte l'hôpital trois jours plus tard, un mardi de décembre, sous la pluie.On me remet un sac plastique contenant mes affaires : la robe tachée de sang, pliée, dans un sachet , je la jetterai dans la première poubelle venue , mes ballerines, mon manteau, mon sac à main. Dans le sac à main : un portefeuille vide. Quarante-trois euros en liquide, tout ce qui me reste au monde. Ma carte bancaire a été bloquée le lendemain de la signature. Mon téléphone s'est éteint faute d'abonnement payé. Le compte joint, fermé. La carte de la villa, désactivée. Kylian a été rapide, méthodique, complet. Il m'a effacée de ma propre vie avec l'efficacité d'un homme qui archive un dossier.Une assistante sociale m'a parlé de foyers d'accueil. J'ai souri. J'ai dit que j'avais de la famille. Je n'ai plus de famille.Antoine a été renvoyé de la villa la semaine de l'enterrement. Mes amies , les vraies, les fausses , ont cessé de répondre dès que le nom Vasseur est devenu plus puissant que le nom Sant
LyaMa signature couvre la page 14, lentement, avec le beau stylo de notre premier anniversaire.Kylian reprend les papiers. Il vérifie chaque paraphe, professionnel jusqu'au bout. Il range la chemise dans sa mallette. Il referme les deux crans, clac-clac, et ce bruit sec est le bruit exact de la fin de ma vie d'avant.— Voilà, dit-il. C'est terminé.Il reste debout un instant, la mallette à la main. Il me regarde. Je crois — je ne suis sûre de rien — mais je crois qu'il attend quelque chose. Des larmes, peut-être. Des reproches. Une scène. Les hommes comme lui ont besoin des scènes : les scènes prouvent qu'ils comptent encore.Je ne lui donne pas de scène.Je me redresse sur mes oreillers. Ça me fait mal, tout me fait mal, mais je me redresse, je rajuste ma chemise de nuit d'hôpital comme s'il s'agissait d'une robe du soir, et je le regarde en face.— Kylian.— Quoi ?— Approche.Il hausse un sourcil. Il s'approche d'un pas. Romy se tait derrière lui, méfiante soudain, la poignée de
Je répète ses mots lentement. Je veux les entendre dans ma propre bouche. Je veux être sûre qu'ils existent.— Lya, souffle Romy en s'approchant du lit, ne sois pas dramatique. Tu as glissé. C'est un accident. Ça arrive tous les jours. Tiens, j'ai apporté des tulipes. Les tulipes, c'est gai, non ?Elle arrange les fleurs dans le verre de la table de chevet. Elle prend son temps. Elle veut que je la regarde faire, avec ma robe sur le dos, dans ma chambre d'hôpital, au chevet de mon enfant mort.— Il paraît que tu ne pourras plus avoir d'enfants, dit-elle soudain, de dos, en arrangeant une tige. Le médecin a été bavard avec Kylian. C'est triste, non ? Enfin. Peut-être que c'est mieux comme ça. Tu n'aurais pas su t'en occuper. Maman disait toujours que certaines femmes ne sont pas faites pour être mères.Le verre de la table de chevet est à portée de ma main. Je le regarde. Je regarde sa nuque. Je calcule — et cette partie de moi qui calcule me fait horreur, et cette partie de moi qui ca
Il marque une pause. Il choisit ses mots. Je déteste ce moment où ils choisissent leurs mots.— Je dois être honnête avec vous. Les dégâts internes sont importants. Il est possible que vous ne puissiez plus porter d'enfant à l'avenir.Il est possible que.— Possible ?Ma voix est rauque.— Possible. Pas certain. Le corps est parfois… surprenant. La cicatrisation prendra des mois, et nous ne saurons vraiment qu'après des examens approfondis. Je ne veux pas vous donner de faux espoirs, madame. Mais je ne veux pas non plus vous enlever tous les espoirs. Ce serait malhonnête dans les deux sens.Il est possible que vous ne puissiez plus porter d'enfant.Je tourne la tête vers la fenêtre. Dehors, il pleut sur Neuilly. Sur le pont, sur la Seine, sur Paris. Je pense à trois centimètres. Je pense que je n'avais même pas encore choisi de prénom. Je pense que cette enfant — j'avais décidé que c'était une fille, personne ne pouvait m'en empêcher — que cette fille a été tuée par la fille de Béatri
Il remonte deux marches, comme pour marquer la fin de la conversation. Il me domine. Il s'accoude à la rampe.— Prends rendez-vous cette semaine. Choisis une clinique discrète. Envoie la facture à mon bureau.— Tu ne veux même pas discuter ?— Il n'y a rien à discuter. Le divorce est en cours, l'entreprise est réglée, l'histoire est terminée. Va-t'en, Lya.Un rire monte de l'étage. Un rire léger, cristallin, presque joyeux. Romy apparaît en haut de l'escalier, en peignoir de soie, les cheveux défaits. Dans ma villa. Dans le couloir de ma mère.— Oh, mais c'est qu'elle insiste, la petite, dit-elle en descendant lentement les marches. Tu entends, Kylian ? Elle est enceinte. Comme c'est touchant.Elle arrive à ma hauteur. Elle me contourne. Elle m'examine comme on examine un objet qu'on va jeter.— Tu sais ce qu'il y a de bien avec toi, Lya ? Tu ne comprends jamais rien la première fois. Il faut toujours tout t'expliquer deux fois.— Romy, ne…— Votre histoire est finie. Tu n'as plus d'a
Je me lève. Ma chaise bascule en arrière et je ne la ramasse pas. Je les regarde, tous les deux, lui assis dans les bougies, elle debout derrière lui dans ma robe, et je vois enfin le tableau entier, le tableau qu'ils ont peint ensemble pendant trois ans pendant que je regardais ailleurs.— Vous l'avez empoisonné.Ce n'est pas une question. Romy incline la tête, et dans son sourire il y a quelque chose de pire qu'une confession : il y a de la fierté.— Le poison ne vient pas toujours d'où l'on croit, murmure-t-elle. Tiens, c'est drôle. C'est exactement ce que ton père essayait de te dire, non ? Il a bafouillé quelque chose comme ça, à la fin ?— Comment tu…— J'étais dans le couloir, ma chérie. J'y étais souvent, dans ce couloir. Plus souvent que toi.La pièce tourne. Je m'accroche au bord de la table. Les bougies vacillent. Et au milieu de ce naufrage, une chose, une seule, reste solide dans ma poitrine — pas la douleur, non, autre chose, quelque chose de neuf et de dur comme une pie







