MasukRonanC'est moi qui écris la dernière page. C'est l'ordre des choses : Kael ouvre, Lya adoucit, Ronan conclut.Il est l'heure du crépuscule, mon heure, l'heure où le jour et la nuit se mélangent, et je suis assis sur la colline sacrée, à l'endroit exact où le bûcher a brûlé, où le lien s'est rallumé, où mes parents ont dansé, et en bas, dans la clairière, il y a les enfants.Il faut que je les décrive, parce que c'est pour eux que tout ceci a été écrit, et que tout ceci a été fait.Ils sont une trentaine, ce soir. Des louveteaux de toutes les meutes, venus à Havreclair pour la fête de la première lune d'automne, des enfants de cinq à douze ans, et ils courent dans la clairière sacrée, et ils hurlent, ces petits hurlements aigus qui cassent à moitié et qui sont les plus beaux sons du monde. Il y a le fils de Cassian et de Lyra, douze ans, qui mène une expédition imaginaire contre le vieux pommier et qui commande exactement comme sa mère, c'est-à-dire avec une louable autorité et une to
DorianLa nuit est tombée depuis longtemps, et la maison dort.C'est mon heure préférée. Elle ne l'a jamais su, si, elle le sait, elle lit ces lignes par-dessus mon épaule en ce moment même et elle vient de dire évidemment que je le sais, idiot, mais c'est mon heure préférée : celle où Havreclair s'éteint fenêtre après fenêtre, où les derniers rires des tavernes se perdent dans les ruelles, où il ne reste plus que la Lune, le vent dans la colline, et nous deux.Nous sommes sur la terrasse. Il y a un brasero, deux fauteuils que Cassian nous a offerts il y a des années et qui sont devenus informes à force d'être habités, et une bouteille de ce vin noir du Sud que Lyra nous envoie chaque automne avec le même mot : buvez-le en vous souvenant que je vous ai tenus debout à la Brèche, ce qui vous donne l'obligation morale de finir la bouteille. Nous finissons toujours la bouteille. Nous sommes des gens qui honorons leurs dettes.Arya a la tête posée sur mon épaule. Ses cheveux me chatouillen
Arya J'ai trente-cinq ans. Je le dis à voix haute parfois, le matin, devant le miroir de cuivre de notre chambre, et je ris, parce que ce chiffre contient des impossibilités. Trente-cinq ans. Il y en a dix-huit que je grelottais dans une grotte avec trois nouveau-nés contre la poitrine. Il y en a dix que la Déesse Sombre tombait dans la vallée de la Brèche. J'ai vécu trois vies, quatre, cinq si l'on compte la toute première, celle d'avant l'estrade, la petite Omega qui ne savait rien et qui croyait que le monde était juste. Je les porte toutes, ces vies, et elles pèsent leur poids, et je me tiens droite quand même. C'est tout le secret. Se tenir droite avec le poids. Il y a des fils d'argent dans mes cheveux, maintenant. Pas beaucoup. Dorian les compte, l'idiot, il prétend qu'ils apparaissent un par un à chaque fois que je gagne une dispute au Conseil, ce qui voudrait dire que j'aurais dû être entièrement blanche à trente ans, lui dis-je, et il répond que justement, la Lune m'a fa
KaelDix ans ont passé. J'ai vingt-six ans, et ce matin-là, le matin où je commence ce récit, je suis debout avant l'aube sur les remparts de Havreclair, comme chaque matin depuis que j'en ai le commandement, et je regarde la plaine où quatre-vingt-dix mille loups se sont battus, et où il y a maintenant des champs.C'est la première chose que je veux dire : il y a des champs, là où se tenait la dernière armée du monde. Du blé, de l'orge, des vergers sur les coteaux. Quand j'ai proposé au Conseil de faire de la plaine une terre agricole, certains anciens ont crié au sacrilège, et j'ai répondu ce que ma mère m'a appris : la meilleure façon d'honorer un champ de bataille, c'est d'y faire pousser le pain des enfants. Le Conseil a voté. La plaine nourrit aujourd'hui trois meutes. Les anciens ont fini par admettre que le pain était plus beau que les monuments.Ils disent de moi que je suis le plus jeune Alpha que le Nord ait porté. Ce n'est pas tout à fait vrai, et je tiens à le rectifier i
Arya Ma dernière fille a trois ans le jour où elle prononce sa première prophétie, et personne dans la maison ne s'en rend compte avant deux semaines. C'est Séléna l'aînée qui comprend la première. Elle a treize ans, elle partage sa chambre avec sa petite sœur depuis que celle-ci a quitté le berceau, et un matin elle descend au petit déjeuner avec cette expression qu'elle a, ce pli entre les sourcils qu'elle tient de Dorian et qui veut dire qu'elle a passé la nuit à assembler des morceaux. — Il y a deux semaines, dit-elle en s'asseyant, la petite m'a dit : ne prends pas le chemin du ruisseau demain, prends le chemin des pierres. Je lui ai demandé pourquoi. Elle a dit : parce que le ruisseau est en colère. Alors j'ai pris le chemin des pierres. Elle pose son bol. Le lendemain, le ruisseau avait débordé. Deux louveteaux de la meute du gué y étaient, ils auraient été emportés. Elle a trois ans, maman. Elle a trois ans et elle a vu le ruisseau déborder deux semaines avant qu'il débord
AryaPendant que le monde se bat derrière nous, je marche vers elle.Dorian est à ma gauche, Ronan à ma droite, et nous traversons le fond de la vallée comme on traverse un rêve, parce que c'en est un, le sien, elle tisse la Nuit autour d'elle comme une araignée tisse sa toile, et le sol n'est plus le sol, c'est un miroir noir où marchent nos reflets, et mes reflets ont tous les visages que j'ai portés : l'Omega, l'exilée, la mère de la grotte, la souveraine. Elle me montre ma vie sous mes pieds. C'est censé me briser. Elle ne comprend pas que ma vie, même ses pires heures, je l'ai portée et je suis encore debout.— Tu es magnifique, me dit la déesse quand j'arrive devant elle. Elle me toise, et je suis une fourmi devant elle, et je n'ai pas peur, parce que j'ai épuisé ma peur il y a longtemps, dans une grotte, dans la neige. Vraiment. Ma sœur a bon goût. Je comprends qu'elle t'aime. Tu es tout ce qu'elle aime : fragile, furieuse, vivante.







