FAZER LOGINJe bois une gorgée de café, et le café est froid, amer, et je fais la grimace, et Anoush rit encore, et je me dis que je pourrais passer des heures comme ça, à parler, à écouter, à rire, à me souvenir.— Tu as des regrets ? demande-t-elle.— Des regrets ?— Oui. Des choses que tu aurais voulu faire et que tu n'as pas faites. Des choses que tu aurais voulu dire et que tu n'as pas dites.— J'ai des regrets. Beaucoup. Mais pas pour ce que j'ai fait. Pour ce que je n'ai pas fait.— Par exemple ?— Par exemple, je n'ai jamais parlé à mon frère. Vahan. Ton mari. Je ne lui ai jamais parlé vraiment. Je l'ai évité. Je l'ai ignoré. Je l'ai haï.— Pourquoi ?— Parce qu'il était le fils de mon père. Parce que mon père l'aimait. Parce que mon père l'a choisi.— Ton père t'aimait aussi.— Il ne me l'a jamais dit.— Il ne savait peut-être pas comment le dire.— Peut-être. Mais moi, j'avais besoin de l'entendre. J'avais besoin qu'il me le dise.— Et tu ne lui as jamais demandé ?— Non. J'étais trop o
— AramLe café est presque vide, à cette heure de l'après-midi, et la lumière qui entre par la vitre éclaire les tables de formica, les chaises en skaï, le comptoir en inox, et je regarde Anoush qui est assise en face de moi, ses mains autour de sa tasse, ses yeux baissés, et je me dis que je ne la connais pas, que je ne l'ai jamais connue, que pendant soixante ans nous avons vécu côte à côte sans nous voir, et que c'est maintenant, à nos âges, que nous allons peut-être nous rencontrer pour la première fois. Elle a levé les yeux, elle m'a regardé, et j'ai vu dans son regard quelque chose que je n'avais jamais vu, quelque chose comme de la curiosité, comme de l'appréhension, comme une porte qui s'entrouvre.— Tu veux un autre café ? demande-t-elle.— Non, merci. Je suis déjà assez nerveux comme ça.— Nerveux ? Pourquoi ?— Parce que je ne sais pas quoi te dire. On est assis là, tous les deux, et je ne sais pas quoi te dire.— Alors dis n'importe quoi. Dis ce qui te passe par la tête.—
Je ferme les yeux, et je revois ma mère, ses mains ridées, son visage creusé, ses yeux tristes, et je l'entends qui chante une berceuse en arménien, une berceuse que je ne comprends pas mais qui me berce encore, qui me berce toujours. Et je me dis que c'est pour elle que je suis allée là-bas. Pour elle, qui n'a jamais pu y aller. Pour elle, qui a emporté son pays dans sa tête et dans son cœur. Pour elle, qui m'a transmis cette mémoire, cette douleur, cette fierté.— Maman, dis-je tout bas. Je l'ai vue. Je l'ai vue pour toi.Vahan ne dit rien. Il me serre la main. Il sait. Il comprend. Il a fait le même voyage, pour les mêmes raisons, pour les mêmes morts, pour les mêmes absents.Le lendemain, les enfants arrivent. Ils arrivent tous en même temps, comme une marée, comme une tempête, avec les petits-enfants qui courent partout, qui crient, qui touchent à tout, et l'appartement se remplit de bruit, de rires, d'odeurs de café et de gâteaux, et je me sens revivre, je me sens utile, je me s
— AnoushL'avion atterrit à Kennedy avec un bruit de ferraille et un soubresaut qui me secoue les entrailles, et je m'agrippe aux accoudoirs, les doigts blancs, les jointures saillantes, et je sens mon cœur qui bat trop vite, qui bat comme un oiseau pris au piège, et je me dis que c'est ridicule, à mon âge, après tout ce que j'ai traversé, avoir peur d'un atterrissage. Mais ce n'est pas l'atterrissage qui me fait peur. C'est le retour. C'est ce qui m'attend dehors, dans le hall, dans les rues, dans la maison. C'est la vie qui reprend, la vie qui continue, la vie qui n'a pas changé pendant que je changeais, moi, là-bas, sur cette terre de pierres et de larmes.Vahan est à côté de moi, il dort, la bouche entrouverte, un filet de bave au coin des lèvres, et je le regarde, ce vieil homme qui est mon mari depuis quarante ans, ce vieil homme qui m'a emmenée en Arménie, ce vieil homme qui a pleuré devant la montagne et qui a ri dans le lac, et je me dis que je l'aime, que je l'ai toujours ai
Aram La maison est pleine de monde, il y a des gens partout, dans le salon, dans la cuisine, dans le couloir, même sur le palier, ils parlent fort, ils rient, ils mangent, les assiettes en carton s'empilent sur la table, les verres en plastique se remplissent et se vident, et je ne sais pas où me mettre, je ne sais pas quoi faire de mes mains, c'est mon anniversaire, quatre-vingts ans, un chiffre qui ne veut rien dire, un chiffre qui pèse, et Levon a tout organisé, il a invité la famille, les amis, les voisins, même le boulanger, même la femme du troisième qui ne parle jamais à personne, il a fait ça pour moi, pour me sortir de ma torpeur, de mes rhumatismes, de mes habitudes, et je le regarde aller et venir, il porte un tablier, il a de la farine sur les joues, il sort des pizzas du four, il les découpe, il les distribue — Qui veut une part de pizza elle est encore chaude attention ça brûle Et je me sens vieux, tout à coup, terriblement vieux, au milieu de toute cette jeunesse, d
Aram Le tiroir de mon bureau ne ferme plus très bien, il faut le soulever pour le pousser, il grince, et chaque fois que je l'ouvre, je sens cette odeur de vieux bois, de papier jauni, d'encre sèche, et je sors la lettre, la mienne, celle que j'ai commencée il y a des semaines, des mois peut-être, je ne compte plus, les feuilles sont froissées, certaines ont des taches, du café, une larme séchée qui a fait une auréole, et je relis les premières lignes, ma main tremble, l'écriture est penchée, serrée, les mots se bousculent, il y a des ratures, des phrases barrées, des marges pleines de notes, et je me souviens du jour où j'ai commencé à écrire, c'était après une dispute, une vraie, une de celles qui laissent des traces, Levon était sorti, il avait claqué la porte, et moi j'étais resté là, avec cette boule dans la gorge, ces mots qui ne sortaient pas, alors j'ai pris un stylo, un vieux stylo, et j'ai écrit, tout ce que je n'avais jamais osé dire, tout ce que j'avais gardé au fond de







