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CHAPITRE 134 — LES RETOURS

Author: Déesse
last update publish date: 2026-10-27 03:31:48

— Anoush

L'avion atterrit à Kennedy avec un bruit de ferraille et un soubresaut qui me secoue les entrailles, et je m'agrippe aux accoudoirs, les doigts blancs, les jointures saillantes, et je sens mon cœur qui bat trop vite, qui bat comme un oiseau pris au piège, et je me dis que c'est ridicule, à mon âge, après tout ce que j'ai traversé, avoir peur d'un atterrissage. Mais ce n'est pas l'atterrissage qui me fait peur. C'est le retour. C'est ce qui m'attend dehors, dans le hall, dans les rues,
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    Et il raconte. Il me raconte son enfance, son père, sa peur, sa colère, son mariage, ses enfants, son travail, ses joies, ses peines, ses regrets. Et je l'écoute, et je l'entends, et je le comprends. Et puis je raconte. Je raconte mon enfance, ma mère, mon père, mes doutes, mes peurs, mon mariage, mes enfants, mon travail, mes joies, mes peines, mes regrets. Et il m'écoute, et il m'entend, et il me comprend.— On se ressemble, dit-il.— On se ressemble ?— Oui. On a les mêmes peurs. Les mêmes douleurs. Les mêmes espoirs.— On a les mêmes espoirs ?— L'espoir que nos enfants soient heureux. L'espoir que nos petits-enfants se souviennent. L'espoir que tout ça n'ait pas été en vain.— Oui. On a les mêmes espoirs.— Alors on n'est pas si différents.— Non. On n'est pas si différents.Nous restons là, à parler, à boire du thé, à manger des gâteaux secs, et les heures passent, et le restaurant se vide, et les lumières s'allument, et je me dis que c

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    — VahanIl est assis en face de moi, dans ce restaurant que je n'aurais jamais cru franchir, et je le regarde, ce vieil homme qui est mon oncle, ce vieil homme qui est le frère de mon père, ce vieil homme qui m'a ignoré pendant soixante ans, et je me dis que je ne le connais pas, que je ne l'ai jamais connu, et que c'est peut-être maintenant, dans cette salle presque vide, avec cette nappe à carreaux et ces verres en cristal, que nous allons nous rencontrer pour la première fois.— Tu veux boire quelque chose ? demande-t-il.— Un thé. Un thé à la menthe.— Deux thés à la menthe, dit-il au serveur.Le serveur s'éloigne, et nous restons seuls, lui et moi, face à face, et je sens entre nous quelque chose de lourd, quelque chose d'ancien, quelque chose qui pèse des tonnes.— Je ne sais pas comment commencer, dit-il.— Moi non plus.— Alors commençons par le commencement. Par nos pères. Par ce qui s'est passé.— D'accord.Il pose ses main

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    Je bois une gorgée de café, et le café est froid, amer, et je fais la grimace, et Anoush rit encore, et je me dis que je pourrais passer des heures comme ça, à parler, à écouter, à rire, à me souvenir.— Tu as des regrets ? demande-t-elle.— Des regrets ?— Oui. Des choses que tu aurais voulu faire et que tu n'as pas faites. Des choses que tu aurais voulu dire et que tu n'as pas dites.— J'ai des regrets. Beaucoup. Mais pas pour ce que j'ai fait. Pour ce que je n'ai pas fait.— Par exemple ?— Par exemple, je n'ai jamais parlé à mon frère. Vahan. Ton mari. Je ne lui ai jamais parlé vraiment. Je l'ai évité. Je l'ai ignoré. Je l'ai haï.— Pourquoi ?— Parce qu'il était le fils de mon père. Parce que mon père l'aimait. Parce que mon père l'a choisi.— Ton père t'aimait aussi.— Il ne me l'a jamais dit.— Il ne savait peut-être pas comment le dire.— Peut-être. Mais moi, j'avais besoin de l'entendre. J'avais besoin qu'il me le dise.— Et tu ne lui as jamais demandé ?— Non. J'étais trop o

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    — AramLe café est presque vide, à cette heure de l'après-midi, et la lumière qui entre par la vitre éclaire les tables de formica, les chaises en skaï, le comptoir en inox, et je regarde Anoush qui est assise en face de moi, ses mains autour de sa tasse, ses yeux baissés, et je me dis que je ne la connais pas, que je ne l'ai jamais connue, que pendant soixante ans nous avons vécu côte à côte sans nous voir, et que c'est maintenant, à nos âges, que nous allons peut-être nous rencontrer pour la première fois. Elle a levé les yeux, elle m'a regardé, et j'ai vu dans son regard quelque chose que je n'avais jamais vu, quelque chose comme de la curiosité, comme de l'appréhension, comme une porte qui s'entrouvre.— Tu veux un autre café ? demande-t-elle.— Non, merci. Je suis déjà assez nerveux comme ça.— Nerveux ? Pourquoi ?— Parce que je ne sais pas quoi te dire. On est assis là, tous les deux, et je ne sais pas quoi te dire.— Alors dis n'importe quoi. Dis ce qui te passe par la tête.—

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    Je ferme les yeux, et je revois ma mère, ses mains ridées, son visage creusé, ses yeux tristes, et je l'entends qui chante une berceuse en arménien, une berceuse que je ne comprends pas mais qui me berce encore, qui me berce toujours. Et je me dis que c'est pour elle que je suis allée là-bas. Pour elle, qui n'a jamais pu y aller. Pour elle, qui a emporté son pays dans sa tête et dans son cœur. Pour elle, qui m'a transmis cette mémoire, cette douleur, cette fierté.— Maman, dis-je tout bas. Je l'ai vue. Je l'ai vue pour toi.Vahan ne dit rien. Il me serre la main. Il sait. Il comprend. Il a fait le même voyage, pour les mêmes raisons, pour les mêmes morts, pour les mêmes absents.Le lendemain, les enfants arrivent. Ils arrivent tous en même temps, comme une marée, comme une tempête, avec les petits-enfants qui courent partout, qui crient, qui touchent à tout, et l'appartement se remplit de bruit, de rires, d'odeurs de café et de gâteaux, et je me sens revivre, je me sens utile, je me s

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    — AnoushL'avion atterrit à Kennedy avec un bruit de ferraille et un soubresaut qui me secoue les entrailles, et je m'agrippe aux accoudoirs, les doigts blancs, les jointures saillantes, et je sens mon cœur qui bat trop vite, qui bat comme un oiseau pris au piège, et je me dis que c'est ridicule, à mon âge, après tout ce que j'ai traversé, avoir peur d'un atterrissage. Mais ce n'est pas l'atterrissage qui me fait peur. C'est le retour. C'est ce qui m'attend dehors, dans le hall, dans les rues, dans la maison. C'est la vie qui reprend, la vie qui continue, la vie qui n'a pas changé pendant que je changeais, moi, là-bas, sur cette terre de pierres et de larmes.Vahan est à côté de moi, il dort, la bouche entrouverte, un filet de bave au coin des lèvres, et je le regarde, ce vieil homme qui est mon mari depuis quarante ans, ce vieil homme qui m'a emmenée en Arménie, ce vieil homme qui a pleuré devant la montagne et qui a ri dans le lac, et je me dis que je l'aime, que je l'ai toujours ai

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