MasukALBALes derniers sons que j'entends avant que l'obscurité ne m'engloutisse sont le hurlement de rage d'Adriel, prisonnier mais vivant derrière son mur, et le cri de triomphe rauque de Kieran alors que les loups, galvanisés par le miracle de pierre, se ruent enfin à l'assaut des Rôdeurs désorientés.Puis, plus rien.Je ne rêve pas. Je n'existe pas.Je suis la fissure dans la roche. Je suis l'écho du tremblement. Je suis la promesse faite à la montagne, et son poids m'écrase pour l'éternité.Quand une lueur de conscience revient, c'est une douleur si vaste qu'elle n'a pas de contours. Je suis portée. Des bras solides, tremblants. Une voix qui casse, répète mon nom encore et encore, comme une prière ou une malédiction.— Alba. Alba, regarde-moi. Ne fais pas ça. Ne me fais pas ça.Adriel.J'essaie d'ouvrir les yeux. Une fente. La lumière du jour me transperce le cerveau. Je distingue son visage, couvert de poussière et de sang, déformé par une angoisse si pure qu'elle est presque monstru
ALBAL'aube ne dissipe pas la tension. Elle la change. La lumière grise révèle les visages marqués par une nuit trop courte, les yeux qui évitent les miens avec une révérence gênée. Le rêve, le murmure de Vorthos, mon défi silencieux… tout cela forme un brouillard privé autour de moi, une bulle de réalités parallèles que personne ne peut percevoir, sauf cette froideur attentive qui, je le sens, ne s'est pas complètement retirée. Elle rôde à distance, observatrice, patiente.Adriel est plus taciturne que d'habitude. Il a senti quelque chose. Pas le contenu du rêve, pas l'échange mental, mais mon insomnie, la raideur de mes épaules, le fil ténu de ma concentration tendu vers l'extérieur. Il ne pose pas de questions. Il observe, son regard d'Alpha balayant la forêt et revenant sans cesse se poser sur moi, comme s'il cherchait à déchiffrer une menace qu'il ne peut ni voir ni sentir.— Nous ne pouvons pas rester ici, annonce-t-il au petit cercle des anciens réunis près des cendres du feu.
ALBALe double rit, un son sec comme le craquement de la glace.— Ton domaine ? Ils sont des loups. Ils suivront la force la plus proche. Aujourd’hui c’est lui. Demain, si tu déploies ta vraie nature, ce sera toi. Tu ressens leur regard, leur attente. C’est déjà le début. Ils se réorientent déjà vers toi. Laisse-toi faire.La clairière sombre commence à se dissoudre, le rêve se défait. La silhouette sur le trône se fond dans les ombres, mais ses derniers mots sifflent à mon oreille, réels, trop réels.— Nous reparlerons, éveilleuse. Quand le poids de leur espoir deviendra trop lourd. Quand sa protection te semblera trop étroite. Je serai là. Je comprends.Je me réveille en sursaut, un cri étouffé dans la gorge.La tente est sombre, tiède de la chaleur des deux corps. Adriel dort à côté de moi, profondément, une main posée sur mon ventre, une habitude prise depuis notre première nuit. Sa respiration est régulière, puissante. Rassurante.Je suis trempée d’une sueur froide. Mon cœur bat
ALBAMais ce n’était pas rien. C’était comme un effleurement d’ailes de chauve-souris contre la vitre de mon esprit. Une sensation de regard bien plus ancien, bien plus calculateur que celui des loups.Le plan du Maître de l’Ombre, que je ne connais pas, a déjà commencé à s’exécuter. Le premier murmure n’est pas un son. C’est la prise de conscience de ma propre différence. Le poids du regard des autres. Et la faille solitaire que cela creuse en moi.Adriel me serre plus fort, comme s’il pouvait, par la seule force de ses bras, me protéger de ce qui rôde à l’intérieur comme à l’extérieur.— Dors, dit-il. Je veille.Je ferme les yeux, mais le sommeil ne vient pas. Je reste éveillée, portant le poids des espoirs de la meute, la terreur de mon pouvoir, et le frisson glacé d’une attention nouvelle qui, quelque part dans l’ombre, me trouve… intéressante.Le sommeil, quand il finit par venir, n’est pas un repos. C’est une chute dans un lieu sans ancrage.Je marche dans une forêt familière, m
ALBA L’adrénaline s’est retirée, laissant place à une fatigue qui pèse sur les épaules, sur les paupières, mais surtout sur l’âme. Le silence, maintenant, est lourd des regards. Ils ne me quittent pas.Je suis assise sur une souche moussue, un peu à l’écart, pendant que Selene termine de panser les blessures des guerriers. Chaque fois que je lève les yeux, je rencontre des pupilles jaunes, grises, ambrées, braquées sur moi. Ce n’est plus la peur pure du début, ni même seulement l’émerveilment. C’est une attente. Une attente pesante.Ils ont vu. Ils ont été sauvés. Et maintenant, inconsciemment, ils attendent que le miracle se reproduise. Que la terre se soulève à nouveau, que les racines deviennent des lances, que je transforme la forêt en forteresse. Je sens ce poids comme une cape de pierre sur mes épaules. Le titre qu’ils m’ont donné en murmurant , Celle-qui-parle-aux-racines , est une chaîne.Ma propre tête est un champ de bataille silencieux. L’écho du pouvoir utilisé résonne en
VORTHOSLa douleur est un souvenir lointain, une vibration amortie par la matière immatérielle qui me constitue. La blessure infligée par la lame de la louve a cicatrisé, ne laissant qu’une démangeaison froide, une faiblesse dans mon flanc. Mais ce n’est pas cette douleur qui me fait me déplacer en silence, fuyant comme une fumée noire entre les troncs mourants. C’est la peur. Une peur nouvelle, acide, qui corrompt ma substance même.J’ai vu. J’ai senti.La terre se levant. Les racines, vieilles et inertes, transformées en serpents vengeurs. Ce n’était pas de la magie brute, pas la simple corruption que nous, les Rôdeurs, pouvons infliger. C’était quelque chose d’organique, de profondément vivant, mais plié à une volonté étrangère. Une volonté humaine… et pourtant plus qu’humaine.J’ai senti l’écho de cette volonté, une vague de puissance tellurique qui a failli me dissoudre là où je me tenais. Et au centre de cette vague, il y avait elle. La femelle. La compagne de l’Alpha. Sa peur p







