LOGINCéliaLa pensée me frappe, insidieuse. Je l’avais pressenti, dans sa monstruosité même. Cette surveillance obsessive, ce besoin de tout contrôler, de tout posséder… ce n’est pas le fait d’un homme qui acquiert un simple objet. C’est la fureur retenue de quelqu’un qui a attendu. Qui a manœuvré.Il a tout fait pour que son père signe ce contrat.Combien de temps ? Des années ? Me regardait-il déjà, lors de ces réceptions mondaines où nos familles se croisaient ? Étais-je une cible sur un tableau de chasse, depuis le début ?La révélation ne m’apaise pas. Elle me terrifie davantage. Mais elle m’arme aussi. Un homme épris, même d’un amour tordu, a des points faibles. Un homme qui a attendu si longtemps… il peut être impatient. Il peut faire des erreurs.Je baisse les yeux sur mon assiette, feignant une soumission que je ne ressens plus entièrement. Je laisse le silence s’installer à nouveau, mais cette fois, c’est un silence que j’observe autant que je le subis.Je note la rigidité de ses
CéliaLa salle du petit-déjeuner est un long rectangle baigné d’une lumière froide et tamisée. Les murs sont de pierre nue, le plafond voûté. Une table en chêne massif, qui pourrait accueillir vingt personnes, n’en réunit que deux, aux extrémités opposées. Une mise en scène. Une démonstration de distance.Kassian est déjà là.Il est debout près d’une haute fenêtre, le regard perdu dans le parc à l’anglaise qui s’étend à perte de vue. Sa silhouette se découpe, imposante et immobile, contre la lumière grise. Il porte un costume sombre qui épouse ses épaules larges avec une précision qui crie le sur-mesure et le pouvoir. Il n’a pas besoin de se retourner pour que sa présence remplisse l’espace, pour que l’air se charge de cette tension électrique qui me noue l’estomac.Je m’avance. Le bruit de mes pas, étouffés par l’épais tapis persan, est pourtant assourdissant à mes oreilles. Il se retourne alors, lentement, comme s’il avait senti mon approche bien avant de l’entendre.Ses yeux gris m
CéliaIl avance lentement vers le centre de la pièce. Son regard parcourt le plateau à peine touché, puis revient se poser sur moi.— Tu as brisé notre accord. Il y a des conséquences.— Notre accord ?Le rire qui m’échappe est bref et amer.— Tu parles de ce marché sous la menace ? De ce choix entre toi et la ruine de ma famille ? Quel noble accord.Il ignore ma pique.— Tu as signé. De ton plein gré. Devant témoins. Ta famille est sauve, ses dettes effacées. En échange, tu es à moi. C’est simple. C’est la réalité. Essayer de la fuir ne fait que la rendre plus… inconfortable.Il s’arrête à quelques pas. Je peux sentir son parfum, bois et cuir, quelque chose de sombre et d’inaltérable. Il me dépasse de toute la tête, et son ombre semble s’étendre pour m’engloutir.— Qu’est-ce que tu veux ?Je serre les poings dans les plis soyeux de ma chemise.— Pourquoi es-tu là ? Pour me rappeler les règles ? Je les ai comprises.Son regard, d’un gris d’acier, plonge dans le mien. Il y a une intens
CéliaL’aube est un mensonge derrière les vitres teintées. Une lueur grise, sans chaleur, qui ne promet rien. J’émerge du sommeil comme on se noie à l’envers, remontant péniblement vers une surface faite de conscience et de douleur. Le poids de la veille me tombe dessus avant même que je n’ouvre les yeux. La chambre inconnue. La porte verrouillée. Lui.Je garde les paupières closes un instant de plus, m’accrochant à la fragile bulle de l’oubli. Mon corps est une carte de courbatures et de tensions. Ma joue contre l’oreiller, je perçois le parfum étranger du linge , un mélange de lavande et de quelque chose de métallique, de propre à l’excès. Comme tout ici.Puis, je me souviens de la fenêtre. De la nuit passée à regarder l’obscurité, à écouter le silence absolu de la propriété, un silence si épais qu’il en devient assourdissant. Je me suis finalement endormie, vaincue par l’épuisement, dans cette chemise de soie qui sent encore le sachet parfumé d’un magasin de luxe. Un cadeau de Lysa
KassianLa porte de sa chambre se referme dans un silence absolu. Aucun claquement, seulement le doux frottement du bois bien ajusté. Je reste un moment dans le couloir, les doigts encore sur la poignée froide. L’adrénaline de la chasse commence à peine à retomber, laissant place à une tension différente, plus sourde, plus profonde.Je descends l’escalier, traverse le hall glacial. Mes pas n’éveillent aucun écho sur la pierre. Dans mon bureau, je verse un whisky, le bois amer sans même en sentir le goût. L’écran mural est divisé en quatre. Trois montrent des angles vides : le jardin, le périmètre, le garage. Le quatrième est allumé.C’est cette fenêtre-là que je regarde.Elle est toujours assise au bord du lit, le dos raide, les mains serrées sur ses genoux. Une statue de défaite et de rage contenue. Je vois les épaules qui tremblent, un frisson incontrôlable qui la parcourt, puis s’arrête net. Elle se redresse, relève la tête. Même à travers la froideur du flux numérique, je peux voi
CéliaLa voiture glisse dans la nuit, un cercueil roulant aux vitres teintées. Les lumières de la ville défilent, stries fluorescentes qui n’éclairent rien. Je suis coincée dans l’angle de la banquette, à l’opposé de lui. Mon poignet bat au rythme de mon cœur, marqué au fer rouge par son étreinte.Kassian ne me quitte pas des yeux. Son regard est une pesanteur physique, un scanner qui enregistre chaque tressaillement, chaque larme séchant sur ma peau. Il ne sourit plus. Le prédateur a attrapé sa proie ; le jeu de la poursuite est terminé. Il ne reste que la froide réalité de la capture.— Où m’emmenez-vous ? Ma voix est méconnaissable, rauque, éraillée par les cris.— Là où tu aurais dû rester depuis le début.Il parle calmement. C’est cela, le plus effrayant. L’absence de colère, de fureur théâtrale. Une certitude glacée, inébranlable.— Mon appartement…— N’était qu’une chambre d’hôtel décorée par mon frère. Une jolie cage, mais une cage quand même. Tu préfères les barreaux dorés, C







