LOGINCélianCinq ans.Cinq ans que je me réveille chaque matin dans cette chambre, avec cette femme à côté de moi et cette lumière qui traverse les volets bleus. Cinq ans que la guerre est finie. Cinq ans que nous avons posé nos armes, nos failles, nos douleurs sur la table de la cuisine et que nous avons décidé de ne plus jamais les reprendre.Ce matin, le soleil se lève tôt. C'est le début de l'été. Les oiseaux chantent dans le jardin, des merles surtout, qui ont niché dans le cerisier l'année dernière et qui sont revenus. L'air qui entre par la fenêtre entrouverte sent l'herbe coupée et la terre humide. J'ai arrosé le potager hier soir. Les tomates commencent à rougir.Elara dort encore. Elle est tournée vers moi, les cheveux étalés sur l'oreiller, une main posée sur le drap entre nous deux comme une petite île. Elle ne dort plus comme avant. Avant, elle dormait crispée, recroquevillée, prête à bondir au moindre bruit. Maintenant, elle dort détendue, abandonnée, confiante. Son visage es
ElaraLa maison a des volets bleus.C'est la première chose que je remarque en descendant de la voiture. Des volets bleus, en bois, un peu délavés par le soleil et la pluie, avec des charnières qui grincent quand le vent les fait bouger. La façade est en crépi blanc, un blanc qui a viré au gris par endroits, à cause de l'humidité ou du temps ou des deux. Le toit est en tuiles rouges. Il y a une cheminée qui fume déjà , Célian a dû allumer un feu ce matin avant de venir nous chercher à la gare.Je reste debout sur le gravier de l'allée, ma valise à la main, à regarder cette maison comme si c'était un animal inconnu dont je ne sais pas encore s'il va mordre ou ronronner. Léna est déjà sortie de la voiture. Elle court vers la porte d'entrée, ses cheveux volant derrière elle comme une bannière. Elle a seize ans maintenant. Elle a grandi de trois centimètres en six mois. Elle rit plus souvent qu'avant.— C'est là ? crie-t-elle par-dessus son épaule.— C'est là, répond Célian.Il est à côté
CélianJe me réveille avec un goût de cendre dans la bouche et la main d'Elara serrée dans la mienne.La lumière est trop blanche. Le lit trop dur. Les machines autour de moi émettent des bip réguliers, insistants, comme des oiseaux mécaniques qui n'auraient pas appris à se taire. Je mets quelques secondes à comprendre que je suis vivant, et quelques secondes de plus à décider si c'est une bonne nouvelle.Elara dort. Ou elle fait semblant de dormir. Sa tête est posée sur le bord de mon matelas, ses cheveux éparpillés sur le drap comme une flaque d'encre. Son souffle est régulier. Ses doigts sont toujours accrochés aux miens. Je ne sais pas depuis combien de temps elle est là. Je ne sais pas combien de temps s'est écoulé depuis que j'ai dit oui, depuis que j'ai ouvert les vannes et laissé le Prisme aspirer toute la douleur que j'avais stockée, toute la souffrance des anomalies, toute la colère, toute la peur, tout. Je me souviens de la brûlure. Je me souviens de la sensation de me vide
LénaJe les trouve dans une salle blanche, une salle de ce genre qu'on voit dans les hôpitaux quand quelque chose de grave est en train de se passer mais que personne ne veut le dire à voix haute. Célian est allongé sur un lit. Elara est assise à côté de lui, immobile, les mains posées sur ses cuisses, le visage tourné vers le profil inerte de l'homme qu'elle aime. Il y a des moniteurs. Des fils. Des écrans qui affichent des courbes plates, ou presque plates, ou pas assez plates pour être mortes mais pas assez vivantes pour rassurer qui que ce soit.Je m'arrête sur le seuil. Ma faille s'agite. Elle sent quelque chose.Ou plutôt, elle ne sent rien. C'est pire.D'habitude, quand j'entre dans une pièce, je perçois les esprits comme des présences, des textures, des températures. Celui de Célian, je le connais depuis des semaines maintenant : c'est un brasier contenu, une fournaise derrière une porte blindée, une douleur si dense qu'elle en devient presque solide. Je m'y suis habituée. Je
ElaraJe franchis le seuil du QG au moment où Célian s'effondre à l'autre bout de la ville.Je ne le sais pas encore. Je ne sais pas qu'il vient de donner son accord, qu'il a ouvert les vannes de son esprit comme on ouvre un barrage, que toute la souffrance qu'il a passée à absorber depuis des années est en train de se déverser dans les capteurs du Prisme pour leur offrir une diversion assez massive pour que je puisse m'infiltrer. Je sais seulement que les alarmes psychiques se taisent une à une devant moi, que les pièges sensoriels conçus pour broyer n'importe quel esprit normal glissent sur le mien comme de l'eau sur de la pierre, et que c'est cela, ma malédiction devenue outil : je ne ressens rien, donc rien ne peut m'atteindre.Le couloir est blanc. Les néons bourdonnent. Je marche pieds nus parce que les chaussures faisaient du bruit et que le bruit, c'est une information, et que je ne veux donner aucune information à cet endroit. Mes pas sont silencieux. Mon cœur bat à cinquante
La nuit tombe sur le bunker. Une nuit artificielle, sans étoiles, sans lune, juste l'obscurité confinée du béton. On charge le matériel dans le van. Des brouilleurs rudimentaires, assez pour créer une zone morte de trente mètres. Des fumigènes artisanaux, des cocktails de produits chimiques achetés séparément pour ne pas éveiller les soupçons. Des talkies-walkies à courte portée, indétectables. Des couvertures de survie. De l'eau. Des barres énergétiques. Le strict nécessaire. Rien qui puisse nous ralentir. Rien qui puisse nous trahir. Noé a fini son dessin. Il nous le montre. L'image est magnifique. Terrifiante. Le bunker du Prisme y apparaît comme une bête de pierre et d'acier, tapie dans la montagne, la gueule ouverte sur un gouffre sans fond. Les murs suintent une angoisse visqueuse. Les couloirs sont des veines palpitantes. Il a capturé l'essence du lieu. La froideur clinique. La souffrance imprégnée dans les murs. Les cris étouff
ElaraMa main pend dans l’air froid, entre la chaleur irradiante de l’entrepôt détraqué et le froid de mort qui émane de Célian. Il ne la prend pas tout de suite. Il la fixe, comme si c’était une illusion, une dernière torture de son esprit saturé.Ses yeux parcourent la distance entre mes doigts e
CélianJe recule comme si elle m’avait frappé. Le lien entre nous ondule, parcouru de spasmes de douleur qui sont uniquement les miens, maintenant. Elle ne les partage plus. Elle les observe, de loin, avec cette curiosité nouvelle.— Il veut quelque chose, Elara. Personne n’est comme ça. Personne.
CélianElle y va. Je ne peux pas l’en empêcher. Le lendemain, je la suis, ombre anxieuse dans son sillage. Elle a revêtu une robe sombre, simple. Elle paraît frêle, translucide. Personne ne pourrait deviner l’appétit de fer qui habite ce corps. Personne, sauf peut-être celle que nous allons voir.L
CélianLe mot me fige. Lena rit, croyant à une boutade d’artiste.— Ne fais pas attention à elle, Célian, elle lit dans les âmes sur les toiles. Allez, je vous laisse, il faut que je vérifie les éclairages.Elle s’éloigne. Chloé ne me quitte pas des yeux.— Vous absorbez, n’est-ce pas ? dit-elle à







