LOGINNora et Théo Castel pensaient fuir la ville pour une nouvelle vie. Ils n'imaginaient pas tomber sur ça. Dans la petite ville balnéaire de Sainte-Luce-sur-Mer, tout le monde se connaît, tout le monde sourit et tout le monde cache quelque chose. Dès leur première semaine, les invitations pleuvent : apéros, dîners, soirées entre voisins. La communauté est chaleureuse, séduisante, presque trop parfaite. Puis les nuits commencent à déborder. Ce qui semblait n'être que des dîners entre adultes libérés se révèle être bien plus : Vous ne regarderez plus jamais vos voisins de la même façon.
View MoreLe camion de déménagement avait rendu l'âme une première fois sur l'autoroute A10, puis une seconde fois à l'entrée du pont qui enjambait l'estuaire. Théo Castel avait passé vingt minutes sous le capot, les bras couverts de cambouis jusqu'aux coudes, pendant que Nora lui tendait des outils au hasard en fredonnant quelque chose qu'il ne reconnaissait pas. C'était leur façon d'être ensemble depuis onze ans : lui qui bricolait, elle qui chantonnait, et entre les deux une forme de confiance tranquille qui ressemblait à de l'amour parce que c'en était.
Sainte-Luce-sur-Mer apparut au détour d'une courbe de la route côtière comme une carte postale qu'on aurait oubliée dans un tiroir. La ville était petite trois mille habitants en haute saison, guère plus de huit cents en octobre et elle portait sa désolation hivernale avec une dignité presque hautaine. Les façades blanchies à la chaux avaient cette teinte particulière des choses que le sel ronge doucement, sans hâte, avec méthode. Les volets bleus étaient fermés sur la plupart des maisons de la grande rue. Une épicerie, un bureau de tabac, une pharmacie dont la croix verte clignotait à intervalles irréguliers comme si elle souffrait d'un trouble du rythme cardiaque. Et la mer, bien sûr, partout présente dans le vent, dans l'odeur, dans le bruit sourd qui s'infiltrait sous les portes.
— C'est exactement ce que j'imaginais, dit Nora en posant les deux coudes sur le tableau de bord.
— Tu imaginais un camion en panne et une ville fantôme ?
— J'imaginais le calme. Le vrai calme. Pas le calme de Paris où les gens font semblant de se reposer tout en vérifiant leurs mails.
Théo gara le camion devant le 14, rue des Goélands, leur nouvelle adresse depuis exactement trois semaines sur le papier et depuis ce matin dans la réalité. La maison était une ancienne villa de pêcheur rénovée avec goût : deux étages, un jardin de façade planté d'hortensias fanés, une terrasse à l'arrière qui donnait sur un bout de mer grise entre les toits. Ils l'avaient louée pour un an, avec option d'achat. L'idée était simple : fuir Paris, fuir les open spaces, fuir les amis qui parlaient uniquement de leurs investissements immobiliers, et voir si la vie pouvait avoir une texture différente. Un an pour tester. Un an pour respirer.
Ils commencèrent à décharger les cartons. Nora s'occupait des livres et de la cuisine, Théo du matériel informatique il travaillait en freelance comme développeur web, ce qui était la condition sine qua non de cette fuite : pouvoir travailler de n'importe où, pour peu qu'il y ait du WiFi. La connexion à Sainte-Luce était, d'après les promesses de l'agence, « excellente en dehors des périodes de grand vent ». Théo décida de considérer cette formulation comme rassurante.
La première voisine apparut à seize heures trente.
Elle frappa à la porte ouverte avec deux coups secs et attendit sans entrer, ce que Théo trouva immédiatement sympathique. Grande, la cinquantaine lumineuse, des cheveux châtains coiffés avec cette négligence calculée qui demande beaucoup de soin, elle portait un plateau recouvert d'un torchon blanc et souriait avec toutes ses dents.
— Marlène Sève, dit-elle. Nous sommes vos voisins directs, au numéro seize. Je me suis dit qu'un plateau de bienvenue serait plus utile qu'une carte. Croque-monsieur maison, une bouteille de muscadet et des madeleines. Rien d'extraordinaire.
— C'est absolument extraordinaire, dit Nora en apparaissant de la cuisine avec un carton sous le bras. Nora Castel. Mon mari Théo.
— Patrick arrive dans une heure, il voulait vous laisser le temps de souffler. Il est comme ça, Patrick. Toujours à penser aux autres.
Elle dit cela avec une fierté douce, comme on citerait un texte sacré qu'on a appris par cœur. Théo prit le plateau et remercia. Marlène jeta un regard circulaire à l'intérieur de la maison, nota mentalement quelque chose il en eut la certitude sans pouvoir dire pourquoi et repartit vers le numéro seize avec la légèreté de quelqu'un qui a accompli ce qu'il était venu faire.
D'autres voisins suivirent avant la tombée du soir. Bruno et Sylvie Arnal, couple de la cinquantaine, lui massif et silencieux, elle menu et bavarde à sa place. Céline Forêt, trente-huit ans, « je suis arrivée pour les vacances il y a trois ans, je suis restée, allez savoir pourquoi », cheveux roux naturels et rire facile. Le maire Armand Pellac en personne, qui passa « en voisin » depuis sa villa au bout de la rue et serra les mains avec la chaleur professionnelle des élus en campagne permanente. Chacun apportait quelque chose : une bouteille, des tomates du jardin, un plan de la ville avec les commerces cochés au stylo rouge.
Sainte-Luce recevait ses nouveaux habitants comme un écrin ses bijoux : avec soin, avec méthode, avec cette attention particulière qui peut ressembler à de la générosité ou à autre chose selon l'angle.
Ce fut Théo, vers dix-neuf heures, qui remarqua la première anomalie.
Il était sorti dans la rue pour fumer une habitude dont Nora cherchait à le débarrasser et qu'il pratiquait donc en cachette avec la mauvaise conscience d'un adolescent et il avait regardé la rue des Goélands de bout en bout. Belle rue. Calme rue. Maisons bien tenues, jardinets soignés, lumières qui s'allumaient progressivement dans les fenêtres du soir. Mais quelque chose manquait et il lui fallut deux cigarettes entières pour mettre le doigt dessus.
Pas un chien. Pas un chat. Pas une laisse accrochée à une grille, pas un bol d'eau devant une porte, pas un aboiement dans le lointain. Dans une rue résidentielle de province, en fin d'après-midi, l'absence totale d'animaux domestiques avait quelque chose d'aussi improbable que l'absence de gravité.
Il en fit la remarque à Marlène, qui revenait de chez elle avec une deuxième bouteille de muscadet sous le bras.
— Les animaux ? dit-elle avec un petit rire. Non, vous avez raison, il n'y en a plus beaucoup par ici.
— Plus beaucoup ?
— Ils ne font pas long feu dans cette ville, dit-elle avec une légèreté absolue. La mer, vous savez. Le sel, le vent, les goélands. Les animaux s'y habituent mal. Ou alors c'est la ville qui s'y habitue mal. Allez savoir.
Elle rit de nouveau, monta les marches du numéro seize, disparut derrière sa porte bleue.
Théo resta seul dans la rue. Quelque part au fond de lui, dans cette région du cerveau qui traite les informations sans les formuler clairement, quelque chose nota l'information et la rangea dans un dossier marqué « à surveiller ». Il éteignit sa cigarette et rentra.
Il était vingt-trois heures quand il trouva le mot.
Nora dormait déjà, épuisée par la journée. Théo faisait un dernier tour de la maison, vérifiant les fenêtres, ces petits rituels obsessionnels dont il n'était pas totalement maître. En passant devant la porte d'entrée, il vit le pli blanc glissé par en dessous, sur le carrelage du couloir. Une feuille pliée en deux, sans enveloppe, sans timbre, sans rien qui indique sa provenance.
Il la déplia sous la lumière du couloir.
Quatre mots, écrits à la main, en lettres majuscules soignées :
NE SORTEZ PAS LE MARDI SOIR.
Nora avait commencé à aimer Céline Forêt avant même de la connaître vraiment. Il y avait chez elle cette qualité rare des personnes qui occupent l'espace sans l'envahir une présence chaleureuse et non invasive, le genre d'amie qu'on peut voir chaque jour sans en avoir assez. La rousse au rire facile devint en moins d'une semaine une figure régulière dans la vie des Castel, frappant à leur porte avec des prétextes divers et transparents : un livre à rendre qu'elle n'avait jamais emprunté, une recette à discuter, une question sur les horaires du marché.Nora comprit assez vite que ces prétextes n'étaient que ça. Céline avait besoin de compagnie d'une compagnie particulière, récente, pas encore tout à fait intégrée dans le réseau serré de Sainte-Luce. Une compagnie avec qui on pouvait encore parler sans sous-entendus.C'est lors d'une de ces visites du mercredi matin, autour d'un thé dans la cuisine des Castel, que la conversation prit une tournure différente.Théo était sorti. Nora et
Il attendit le matin pour parler.Pas par calcul, pas pour trouver les mots justes il n'en trouva pas. Mais il lui semblait qu'une cave avec des bougies et du sang séché méritait mieux que d'être racontée à une femme encore à moitié endormie à deux heures du matin. Alors il attendit que Nora ait bu son café, mangé sa tartine, regardé la mer depuis la terrasse avec ses yeux du matin ces yeux-là qu'il aimait particulièrement, moins défendus que ceux du soir.Il lui dit tout.Elle l'écouta sans l'interrompre, posant sa tasse à mi-chemin, la reprenant, la reposant. Quand il eut fini, elle resta silencieuse un moment en regardant ses mains autour du bol vide.— Tu es sûr que c'était du sang ? dit-elle enfin.— Non. Mais c'était vieux, sombre, sur le plancher d'une cage dans une cave avec des symboles aux murs.— Ça pourrait être une cave à vin avec une décoration excentrique.— Une cage à vin ?Elle eut un petit rire malgré elle, qu'elle étouffa aussitôt parce que ce n'était pas drôle. O
Ils en parlèrent pendant cinq jours.Pas des conversations frontales, pas des délibérations formelles avec pour et contre listés sur une feuille de papier. Des allusions, des silences, des questions posées de côté comme quand on regarde quelque chose de trop lumineux. Le mardi approchait avec la régularité d'une marée et ils faisaient semblant de ne pas le voir.Le dimanche, Nora dit : « Je suis curieuse. Juste curieuse. »Le lundi, Théo dit : « On peut partir quand on veut. »Ces deux phrases ensemble formaient une décision.La villa Sève à vingt-deux heures était méconnaissable. Pas extérieurement de la rue, rien ne différenciait ce mardi des autres nuits de la semaine, aucune lumière extérieure, aucune musique audible depuis le trottoir. Mais en poussant la porte Patrick l'avait laissée entrouverte, comme prévu on entrait dans un autre espace-temps.La lumière était chaude, ambrée, dispensée par des lampes à pied aux abat-jours rouges et des rangées de bougies sur toutes les sur
Quand elle le prit en bouche, Théo laissa échapper un son qu'il ne contrôla pas. Sa tête heurta doucement le mur, ses mains trouvèrent ses cheveux, n'y restèrent pas, se posèrent sur ses épaules, cherchèrent un appui qui n'était pas une pression. Il ne voulait pas la guider. Il voulait seulement être là, dans ce qu'elle faisait, dans la façon dont elle prenait son temps, dont sa langue dessinait des cercles lents, dont sa bouche s'ajustait avec une précision qui n'avait rien d'empressé.Il y avait dans son geste une patience de professionnelle non, pas de professionnelle. De quelqu'un qui sait ce qu'elle fait parce qu'elle l'a fait mille fois, oui, mais surtout parce qu'elle est en train de le faire maintenant, entièrement, sans rien garder pour ailleurs.Elle le regarda, ses yeux levés vers lui pendant qu'elle le prenait, et ce regard était un miroir : elle voyait ce qu'elle lui faisait, elle le voyait lutter pour garder ses mains là où elles étaient, pour ne pas s'oublier, pour res
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