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Chapitre 2 : La couleur de l'angoisse 2

Penulis: Déesse
last update Tanggal publikasi: 2026-06-22 03:53:47

Je n'ai jamais vu des yeux comme ça. Un gris si pâle qu'il en devient presque translucide, comme de la glace sur un lac en hiver, comme de l'acier trempé, comme un ciel de novembre avant la première neige. Des yeux qui ne reflètent rien, qui ne donnent rien, qui prennent tout. Des yeux qui traversent la distance entre nous en une fraction de seconde et qui m'épinglent contre le mur du couloir comme un papillon sur une planche d'entomologiste.

Je suis catalogué, analysé, disséqué en moins de temps qu'il n'en faut à mon cœur pour reprendre son rythme normal. Ce regard me transperce, me jauge, et visiblement me trouve terriblement inintéressant, parce qu'il glisse sur moi sans s'arrêter, revient à sa tablette, et le Dr. Delcourt poursuit sa route sans ralentir, sans un mot, sans un signe de tête.

Le courant d'air de son passage m'apporte une odeur de savon antiseptique et quelque chose d'autre, quelque chose de plus subtil, un parfum d'agrumes et de bois blanc, propre et froid et terriblement masculin. Mon estomac se contracte. Mes doigts se crispent sur le bord de ma chemise, y laissant une trace de vermillon involontaire, comme une signature, comme une tache de naissance.

Je reste là, figé dans le couloir, le cœur battant contre mes côtes pour une raison qui n'a plus rien à voir avec mon angoisse pour Manon. Le Dr. Delcourt a déjà disparu derrière une double porte battante, avalé par les profondeurs aseptisées du service, et je suis toujours là, incapable de bouger, incapable de penser, incapable de comprendre ce qui vient de se produire.

Je ne crois pas aux coups de foudre. Je suis un artiste, un homme de passions lentes et de feux qui couvent, pas un adolescent qui s'enflamme pour un regard croisé dans un couloir. L'amour, pour moi, a toujours été une construction patiente, une architecture complexe de sentiments qui s'édifie pierre par pierre. L'attirance, une étincelle qu'on souffle doucement pour en faire un feu. Rien de fulgurant, rien de brutal.

Mais ce regard d'acier vient de fissurer toutes mes certitudes.

Je me force à avancer. La chambre de Manon est au bout du couloir, porte 314. Je pousse la porte en retenant mon souffle, et je la vois, minuscule dans le lit trop grand, reliée à des machines par un entrelacs de fils et de tubes, le visage pâle mais les yeux ouverts, les yeux vifs, les yeux qui s'illuminent en me voyant entrer.

Elle esquisse un sourire fatigué. Ses doigts ridés se soulèvent sur le drap pour m'appeler, et je m'effondre sur la chaise à côté de son lit, je saisis sa main froide, je la presse contre mes lèvres, et je ravale mes larmes parce que je n'ai pas le droit de pleurer devant elle.

Derrière mes paupières closes, je revois le regard gris du chirurgien.

Je ne sais pas encore que ce regard va changer ma vie.

Je ne sais pas encore que l'homme qui le porte va devenir mon obsession, ma torture, et mon salut.

Mais quelque chose en moi, une intuition sourde et puissante, une certitude viscérale qui monte du ventre et qui ignore tout de la raison, quelque chose en moi sait déjà que plus rien ne sera jamais comme avant.

Je serre la main de Manon.

Les machines bipent leur litanie rassurante.

Et le regard d'acier continue de brûler sous mes paupières, comme une écharde de glace plantée dans mon cerveau.

Chapitre 2 : Le diagnostic électrique

— Léandre

La nuit est tombée sur l'hôpital comme un couvercle qu'on referme, étouffant les bruits, tamisant les lumières, transformant les couloirs en aquariums crépusculaires où flottent des silhouettes silencieuses. Les néons agressifs se sont éteints, remplacés par des veilleuses bleutées qui donnent à chaque surface un aspect lunaire, irréel. Je devrais rentrer à l'atelier. Je devrais dormir. Je ne peux pas.

Manon s'est assoupie après une longue conversation à voix basse, entrecoupée de silences et de sourires tremblants. Elle m'a parlé de la Bretagne, de la mer qu'elle veut revoir, des hortensias qu'elle doit tailler avant l'automne. Elle a prononcé l'avenir comme si c'était une évidence, comme si son corps ne l'avait pas trahie, comme si cette valve calcifiée n'était qu'un désagrément passager. Je l'ai écoutée en hochant la tête, en souriant, en mentant avec toute la conviction dont j'étais capable.

Maintenant elle dort, et je suis assis dans le couloir, le dos contre le mur froid, les genoux repliés contre ma poitrine, et je dessine.

Je n'ai pas de carnet. J'ai arraché une page du dossier médical que j'ai trouvé sur la table de chevet de Manon, une feuille de papier quadrillé, et je dessine au dos avec un stylo-bille emprunté à l'infirmière de garde. Un simple Bic bleu, un instrument dérisoire pour un artiste, mais c'est tout ce que j'ai, et mes doigts me démangent, et mon cerveau refuse de s'arrêter.

Je dessine son visage.

Le Dr. Raphaël Delcourt.

J'ai appris son nom en fin d'après-midi, quand il est entré dans la chambre de Manon pour lui expliquer l'opération. Je n'étais pas préparé à le revoir. Je n'étais pas préparé à la proximité de son corps, à la résonance grave de sa voix, à la façon dont ses doigts manipulent les clichés radiographiques avec une précision presque sensuelle.

Il s'est présenté brièvement, sans un regard pour moi. Tout son être était concentré sur Manon, sur les images en noir et blanc de son cœur malade affichées sur l'écran lumineux, sur les schémas complexes de la procédure chirurgicale qu'il traçait dans l'air avec des gestes économes et parfaitement clairs. Un remplacement valvulaire aortique par voie percutanée. Des mots qui ne veulent rien dire pour moi, mais que sa bouche prononce avec une autorité si calme, si absolue, que je me surprends à lui faire confiance. Contre toute raison. Contre toute méfiance.

Sa voix est un instrument chirurgical à elle seule. Précise. Tranchante. Dépourvue de toute émotion superflue, mais pas dénuée d'une certaine musique, une mélodie basse et monotone qui agit sur mes nerfs comme un sédatif et un excitant à la fois. J'écoute moins les mots que le son, la texture, le rythme. C'est une voix qui pourrait lire un annuaire téléphonique et rendre l'auditeur hypnotisé.

Et puis il a tendu la main vers Manon pour lui montrer un détail du cliché.

Et sa main a effleuré la mienne.

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