ANMELDENJe le regarde, intrigué. L'atelier n'a pas changé depuis des années. Les mêmes chevalets, les mêmes pinceaux, les mêmes bocaux d'anatomie que Papa Raphaël a installés il y a une éternité. Les mêmes odeurs de térébenthine et de désinfectant, mêlées à celle du sel marin qui entre par la fenêtre. — Qu'est-ce que tu veux faire de l'atelier ? je demande prudemment. — Je veux te le donner. Le sol se dérobe sous mes pieds. Donner l'atelier. Son atelier. Le lieu où il a peint des centaines de toiles, où il a fusionné son art avec la médecine de Papa Raphaël, où il a créé les cœurs en flammes qui sont devenus l'emblème de notre famille. — Papa, je ne peux pas accepter. C'est ton atelier. Ton sanctuaire. — Justement. C'est pour ça que je veux te le transmettre. Un sanctuaire ne doit pas mourir avec son créateur. Il doit être transmis, comme un flambeau, comme un trésor. Tu es peintre, Théo. Tu es médecin, certes, mais
Léandre La petite fille s'appelle Manon. Manon Vasseur-Delcourt-Bernard. Elle a trois ans, des boucles brunes, des yeux gris, et un rire qui ressemble à un carillon. Elle est arrivée dans la vie de Théo et Gabriel il y a six mois, après des années de démarches, d'attente, d'espoir. Et aujourd'hui, elle est dans mes bras, sur la terrasse de la villa, en train de regarder l'océan avec des yeux émerveillés. — Papy, dit-elle de sa petite voix claire, c'est quoi, l'océan ? — C'est une grande étendue d'eau, mon trésor. Une eau salée qui s'étend à perte de vue, et qui abrite des milliers de créatures merveilleuses. — Et les vagues, elles viennent d'où ? — Elles viennent du vent. Le vent souffle sur l'eau, et l'eau se soulève, et ça fait des vagues. Elle réfléchit un instant, le front plissé par une concentration intense. Trois ans, et déjà ce sérieux qui me rappelle Théo au même âge, e
LéandreLa petite fille s'appelle Manon. Manon Vasseur-Delcourt-Bernard. Elle a trois ans, des boucles brunes, des yeux gris, et un rire qui ressemble à un carillon. Elle est arrivée dans la vie de Théo et Gabriel il y a six mois, après des années de démarches, d'attente, d'espoir. Et aujourd'hui, elle est dans mes bras, sur la terrasse de la villa, en train de regarder l'océan avec des yeux émerveillés.— Papy, dit-elle de sa petite voix claire, c'est quoi, l'océan ?— C'est une grande étendue d'eau, mon trésor. Une eau salée qui s'étend à perte de vue, et qui abrite des milliers de créatures merveilleuses.— Et les vagues, elles viennent d'où ?— Elles viennent du vent. Le vent souffle sur l'eau, et l'eau se soulève, et ça fait des vagues.Elle réfléchit un instant, le front plissé par une concentration intense.— C'est beau, dit-elle finalement.— Oui, mon ange. C'est beau.Raphaël s'approche, un plateau de citronnade à la main. Il a soixante-quinze ans maintenant, ses cheveux sont
ThéoLe repas bat son plein, les rires et les conversations se mêlent au bruit des vagues, quand Papa Léandre se lève et réclame le silence.— Avant de poursuivre les festivités, dit-il, il y a quelque chose que nous devons faire. Une promesse que nous avons faite à quelqu'un de très cher, qui n'est plus là physiquement, mais qui est présente aujourd'hui parmi nous.Il sort une enveloppe de sa veste, une enveloppe jaunie, scellée, portant une inscription de la main de Manon : Ouvrir le jour du mariage de Théo.— Manon a écrit des lettres pour chacun d'entre nous, avant de mourir. Des lettres pour chaque grande étape de notre vie. Celle-ci, elle l'a écrite pour toi, Théo. Pour aujourd'hui.Il me tend l'enveloppe, et mes mains tremblent en la prenant. Tous les regards sont braqués sur moi, et je sens le poids de ce moment, de ce legs, de cet amour transmis à travers les années.— Tu veux la lire à voix haute ? demande Papa Léandre doucement.— Oui. Je crois que c'est ce qu'elle aurait v
RaphaëlLe jardin de la villa est transformé. Des guirlandes de fleurs suspendues aux arbres, des lanternes en verre posées sur les tables, un tapis de pétales de roses menant à l'autel improvisé. Une centaine d'invités, venus de Paris, de l'île, d'ailleurs, pour célébrer le mariage de Théo et Gabriel. Le soleil brille, l'océan scintille, et l'air est chargé de sel et de bonheur.Théo est magnifique. Il porte un costume bleu nuit, une cravate grise, et ses yeux gris brillent d'une émotion que je ne lui ai jamais vue. Gabriel, à côté de lui, est tout aussi beau, vêtu d'un costume anthracite, avec une rose rouge à la boutonnière. Ils se tiennent la main, et leurs regards ne se quittent pas, comme s'ils voulaient graver cet instant dans leur mémoire pour toujours.Léandre et moi sommes témoins. Nous nous tenons derrière eux, légèrement en retrait, et nous revivons notre propre mariage, il y a plus de vingt ans. Nous nous souvenons du jardin botanique, de la serre tropicale, des cœurs en
ThéoJe n'ai jamais eu autant peur de ma vie. Pas le jour de mon entrée en faculté de médecine. Pas le jour de ma première garde aux urgences. Pas le jour où j'ai dû annoncer à une famille que leur père était mort. Non. Ce soir, face à Gabriel, je tremble comme une feuille.Nous sommes sur la plage de l'île, celle où mes pères se sont aimés pour la première fois. J'ai choisi cet endroit délibérément, pour le symbole, pour la magie. La nuit est claire, la lune se reflète sur l'eau calme, et les vagues viennent mourir doucement sur le sable. Gabriel est assis à côté de moi, les yeux perdus dans l'horizon, et je sens sa chaleur à quelques centimètres de la mienne.— Théo, dit-il soudain, tu voulais me parler ?— Oui. Je voulais te parler.— C'est grave ?— Non. Enfin, si. Enfin, je ne sais pas. C'est important, en tout cas.Je prends une grande inspiration, et je plonge.— Gabriel, je t'aime. Depuis le premier jour, depuis ce cours d'anatomie où tu t'es assis à côté de moi et où tu m'as







