ANMELDENLéandre Le monde est vaste, et nous avons décidé de le parcourir. Après des années de travail acharné, d'hôpitaux et de galeries, de consultations et de vernissages, nous voilà libres. Libres de prendre des trains, des avions, des bateaux. Libres de visiter les grands musées et les hôpitaux historiques. Libres de nous réveiller chaque matin dans une ville différente, dans un lit différent, avec le même émerveillement. Notre premier arrêt est Florence. Nous visitons la Galerie des Offices, le David de Michel-Ange, les fresques de Botticelli. Nous marchons main dans la main sur le Ponte Vecchio, nous mangeons des glaces sur la Piazza della Signoria, nous nous embrassons au coucher du soleil sur le Piazzale Michelangelo. Et le soir, dans notre chambre d'hôtel, nous faisons l'amour avec la passion de nos vingt ans, oubliant nos rides et nos cheveux blancs. — Tu te rends compte, dis-je en caressant le torse de Ra
Je me lève, traverse la pièce, le prends dans mes bras. Il s'effondre contre moi, le corps tremblant d'épuisement, le visage enfoui dans mon cou.— C'était ma dernière opération, murmure-t-il. La plus belle. La plus difficile. La plus importante.— Tu as réussi, mon amour. Tu as réussi.— Je n'aurais pas pu le faire sans toi. Sans ta patience, sans ton amour, sans ta foi en moi.— Je t'aime, Raphaël. Et je suis fier de toi. Tellement fier.Nous restons enlacés un long moment, au milieu du bureau silencieux, bercés par le tic-tac de l'horloge et le bruit lointain de la ville. Puis Raphaël s'écarte, prend mon visage entre ses mains, et m'embrasse. Un baiser long, tendre, infiniment précieux.— Et maintenant ? demande-t-il.— Maintenant, tu te reposes. Tu as bien mérité ta retraite, Docteur Delcourt.— Une retraite flamboyante, j'espère.— Évidemment. Avec des toiles à peindre, des voyages à faire, de
Il se penche, pose ses lèvres sur les miennes. Un baiser doux, tendre, rassurant. Un baiser qui dit : je te crois, je te soutiens, je t'aime.— Viens, murmure-t-il contre mes lèvres. Rentrons à la maison. J'ai envie de toi.— Maintenant ?— Oui. Maintenant. J'ai envie de toi depuis ce matin, depuis que je t'ai vu enfiler ta blouse et partir pour l'hôpital. J'ai envie de te rappeler que tu n'es pas seulement un chirurgien. Tu es un amant. Mon amant. Depuis vingt-cinq ans.Nous rentrons à la villa des Cèdres, et nous faisons l'amour dans la chambre bleue, lentement, tendrement, comme deux corps qui se connaissent par cœur mais qui ne se lassent jamais l'un de l'autre. Les gestes ont changé, bien sûr. Ils sont moins vifs, moins impétueux. Mais ils sont plus profonds, plus chargés d'histoire, plus chargés d'amour.— Tu vois, murmure Léandre après l'amour, en posant sa tête sur ma poitrine, tu n'as rien perdu. Ni ta précision, ni ta
La toile est presque terminée quand mes pères rentrent. Papa Léandre s'approche, regarde la peinture, et je vois ses yeux noirs s'embuer.— C'est pour Manon ? demande-t-il.— Oui. J'ai lu sa lettre. Celle qu'elle m'avait écrite avant de mourir.— Qu'est-ce qu'elle disait ?— Elle me racontait votre histoire. Votre rencontre, vos épreuves, votre amour. Et elle me disait que j'étais le fruit de cet amour. Que je devais vivre pleinement, intensément, amoureusement.Papa Raphaël s'approche à son tour, pose une main sur mon épaule.— Elle avait raison, dit-il simplement. Tu es le fruit de notre amour. Le plus beau fruit qui soit.— Et cet amour, ajoute Papa Léandre, il est en toi. Dans tes gènes, dans ton cœur, dans ton âme. Il ne te quittera jamais.Je ne réponds pas. Je regarde la toile, cette lettre imaginaire adressée à Manon, et je me dis que mes pères ont raison. L'amour est en moi. Il m'a été transmis, co
ThéoLa lettre est restée dans ma poche pendant des semaines. Je l'avais prise dans le grenier de la longère, le jour où nous avions découvert le carton rempli d'enveloppes, et je m'étais promis de la lire quand je serais prêt. Mais je ne savais pas quand je serais prêt. Peut-être jamais. Peut-être que certaines lettres sont destinées à rester fermées, comme des secrets trop lourds à porter.Ce soir, pourtant, je sens que le moment est venu. Mes pères sont sortis, un dîner avec Agnès et quelques amis de la galerie. La maison est silencieuse, baignée dans la lumière dorée du couchant. Je suis seul, dans ma chambre, et l'enveloppe est là, posée sur mon bureau, à côté de mon carnet de croquis. Elle me regarde. Elle m'attend.Je la prends, je la soupèse. Le papier est jauni, l'écriture est tremblante, mais l'enveloppe est intacte, scellée comme au premier jour. Sur le devant, quelques mots de la main de Manon : Pour Théo. À lire quand tu auras dix-hu
RaphaëlC'est un dimanche matin, et la maison est silencieuse. Léandre est parti nager, Théo est enfermé dans sa chambre, et je suis dans l'atelier, en train de ranger les pinceaux qui traînent depuis la veille. C'est alors que je remarque une toile, dissimulée sous un drap, dans un coin de la pièce. Une toile que je n'avais jamais vue, que Léandre n'a pas peinte, que Théo a dû installer en secret.Je soulève le drap, et mon souffle se bloque dans ma gorge.C'est un portrait. Le portrait d'un jeune homme, aux cheveux bruns bouclés, aux yeux verts, au sourire éclatant. Gabriel. C'est forcément Gabriel. Le fameux Gabriel dont Théo nous a parlé il y a quelques semaines, l'étudiant en médecine pour qui notre fils a le béguin. Le portrait est magnifique, d'une précision presque photographique, et pourtant il vibre d'une émotion intense, d'une passion retenue, d'un amour secret.— Théo, dis-je à voix haute. Viens ici, s'il te plaît.I







