MasukChapitre 8
Ethan
Le personnel est réuni dans le grand salon, aligné en silence. Ils baissent les yeux, mains croisées devant eux. Je me tiens debout près de la cheminée, les épaules droites. La lumière froide des lustres creuse les visages. Je sens leur peur, leur curiosité. Ils attendent mes ordres.
— Vous avez tous été témoins de l'arrivée de madame Corven, dis-je d'une voix calme, coupante. Désormais, elle portera mon nom. Mais ce nom ne lui appartient pas.
Je marque une pause, laisse le silence s'épaissir. Quelques regards se lèvent furtivement, puis se baissent.
— Elle n'est pas votre maîtresse. Elle n'est pas l'épouse que vous devez servir avec dévotion. Elle est une invitée temporaire, rien de plus. Vous la traiterez avec politesse, mais sans familiarité. Vous ne recevrez d'elle aucun ordre. Vous ne lui parlerez de rien de personnel. Elle ne fait pas partie de cette maison.
Madame Irving esquisse un hochement de tête satisfait. Les autres restent figés. Je poursuis, la mâchoire serrée.
— Si vous la voyez souffrir, détournez le regard. Si elle pose des questions, ne répondez pas. Si elle pleure, laissez-la pleurer. Votre loyauté m'appartient, à moi seul. Elle n'est qu'une étrangère sous mon toit.
Les mots me brûlent la langue. Je les prononce pourtant, car ils sont nécessaires. Personne ne doit croire que je tiens à elle. Personne ne doit deviner que son visage me poursuit depuis qu'elle a signé. Personne ne doit savoir que je remarque déjà chaque regard humiliant posé sur elle.
— Vous pouvez disposer, conclus-je.
Ils s'inclinent et sortent en file silencieuse. La porte se referme. Je reste seul, le cœur lourd. Mes propres ordres résonnent comme une trahison. Mais je n'ai pas le choix.
Je traverse le hall, monte l'escalier de marbre. Dans le couloir de l'aile est, une femme de chambre sort de la chambre de Maëlys. Elle tient un plateau vide, l'air pressé. Elle sursaute en me voyant.
— Monsieur Wexford, murmure-t-elle en baissant la tête.
— Elle n'a rien mangé ?
— Non, monsieur. Elle n'a pas touché au plateau. Elle est restée près de la fenêtre.
Je hoche la tête, congédie la domestique d'un geste. Puis j'avance, m'arrête devant la porte entrouverte. Je n'aurais pas dû regarder. Mais je regarde.
Maëlys est assise sur le rebord de la fenêtre, les jambes repliées contre sa poitrine. Sa robe grise froissée tombe sur ses genoux. Elle fixe le parc, le regard vide. Ses cheveux se sont détachés de son chignon, une mèche sombre caresse sa joue. Elle est pâle, si pâle. Et pourtant, il émane d'elle une beauté sauvage, une fragilité qui me serre la gorge.
Je me recule, le souffle court. Mes poings se serrent. Je lui ai interdit d'être une épouse. J'ai interdit aux domestiques de la considérer. Mais je ne peux pas m'interdire de la voir. Et chaque regard posé sur elle me brûle.
Le soir tombe. Je convoque madame Irving dans mon bureau.
— Le dîner de charité aura lieu demain, dis-je sans la regarder. Madame Corven portera la robe que j'ai choisie. Vous veillerez à ce qu'elle soit prête.
— Bien, monsieur.
— Et madame Irving, ajouté-je en relevant enfin les yeux. Si je surprends quiconque en train de l'humilier ouvertement, je le renvoie immédiatement.
Elle me fixe, surprise. Puis son visage redevient lisse.
— Mais, monsieur, vous avez dit vous-même que...
— J'ai dit ce que j'ai dit. Elle porte mon nom. Le mépriser, c'est me mépriser.
L'intendante hoche la tête, confuse. Elle sort. Je reste debout, appuyé au bureau. La contradiction me ronge. Je veux la garder à distance, mais je veux aussi la protéger. Je veux qu'elle souffre, mais je ne supporte pas qu'on la touche.
Le lendemain matin, je croise Maëlys dans le hall. Elle descend l'escalier, vêtue d'une robe bleu nuit que je ne lui ai pas envoyée. Elle l'a probablement apportée de chez elle. Elle est simple, mais elle met en valeur sa silhouette fine, la pâleur de sa peau. Les domestiques la regardent. Certains détournent vite les yeux, d'autres la dévisagent avec une condescendance à peine voilée.
Je m'avance, mon sang bouillonne.
— Maëlys, dis-je d'une voix basse.
Elle s'arrête, lève les yeux vers moi. Ils sont cernés, mais leur vert me transperce.
— Vous n'avez pas porté la robe que j'ai choisie.
— Je préfère la mienne, répond-elle calmement.
— Ce n'était pas une suggestion.
— Je ne suis pas votre poupée, Ethan.
Un éclat de défi brille dans ses prunelles. Les domestiques se figent. Je m'approche, si près que je sens son parfum. Mon cœur bat trop vite.
— Ici, vous êtes ce que je décide que vous êtes, dis-je en baissant la voix. Et pour l'instant, vous êtes une femme qui porte mon nom. Alors changez de robe, ou je vous y oblige.
Elle soutient mon regard sans ciller. Ses joues se colorent, de colère ou de honte. Puis, lentement, elle recule d'un pas.
— Vous ne m'obligerez jamais à rien.
Elle tourne les talons et remonte l'escalier. Les domestiques échangent des regards ébahis. Je reste cloué sur place, le cœur martelant. Elle m'a défié devant eux. Et pour la première fois, je ne sais pas si je suis furieux ou admiratif.
Mais une chose est certaine : chaque regard humiliant posé sur elle me déchire un peu plus. Et je viens de lui en infliger un moi-même.
Le pire, c'est que je ne peux m'en prendre qu'à moi.
Je me tourne vers le personnel.
— Retournez à vos occupations, dis-je d'une voix glaciale.
Ils obéissent. Je reste seul dans le hall, le souffle court. Maëlys Corven est en train de briser toutes mes règles. Et je ne sais pas encore si je veux l'en empêcher.
.
Chapitre 39MaëlysLes phares déchirent la nuit, et je sais que c'est lui. Avant même de voir la voiture s'arrêter, avant même que la portière ne s'ouvre, je le sens. Cette présence qui fait trembler l'air, qui accélère mon cœur malgré la douleur et le froid. Ethan jaillit de l'obscurité, silhouette sombre dans la lumière bleutée des gyrophares. Il court vers moi, et je vois ses jambes flancher dans les graviers, je vois sa main se tendre, je vois surtout ses yeux. Et ce que j'y lis me coupe le souffle.La peur. Une peur brute, animale, qui n'a rien à voir avec la colère ou la contrariété. Il a peur. Pour moi. Il me regarde comme si j'étais déjà morte, comme si la simple idée de me perdre lui était insupportable. Ses traits sont déformés, sa bouche trembl
Chapitre 38EthanLe téléphone sonne. Je réponds. La voix du chauffeur est blanche, hachée.— Monsieur, un accident. Les freins ont lâché. Madame est blessée à la tête.Mon cœur s'arrête. Le dossier glisse de mes doigts, les feuilles s'éparpillent sur le sol. Je me lève d'un bond.— Où êtes-vous ?— Sur la route de la colline. Après le virage des pins.— Elle est consciente ?— Oui, mais en état de choc. Elle saigne.Je traverse le hall, hurle des ordres à la sécurité. Ma main tremble en attrapant ma veste.— Préparez la voiture. Appelez le médecin.— Monsieur, vous de
Chapitre 38EthanLe téléphone sonne. Je réponds. La voix du chauffeur est blanche, hachée.— Monsieur, un accident. Les freins ont lâché. Madame est blessée à la tête.Mon cœur s'arrête. Le dossier glisse de mes doigts, les feuilles s'éparpillent sur le sol. Je me lève d'un bond.— Où êtes-vous ?— Sur la route de la colline. Après le virage des pins.— Elle est consciente ?— Oui, mais en état de choc. Elle saigne.Je traverse le hall, hurle des ordres à la sécurité. Ma main tremble en attrapant ma veste.— Préparez la voiture. Appelez le médecin.— Monsieur, vous de
Chapitre 37MaëlysLa route défile, sombre et sinueuse. Les phares percent la nuit, dessinant des ombres mouvantes sur les arbres. Je suis assise à l'arrière, le front contre la vitre froide, le cœur lourd. La soirée chez les Carrington m'a épuisée, mais c'est surtout le silence d'Ethan qui m'a achevée. Il n'a pas dit un mot du trajet aller. Il n'a pas dit un mot du dîner. Il s'est contenté de me tenir la main sous la table, un geste si contradictoire avec sa froideur que j'en ai eu le vertige.— Ralentissez, dis-je au chauffeur, sans raison précise.— Madame ?— Ralentissez. La route est mauvaise.Il hoche la tête, lève légèrement le pied. La voiture file toujours, mais moins vite. Je ferme les yeux, respire. L'odeur du cuir, le ronron
Chapitre 36EthanJe savais qu'elle finirait par me poser la question. Je l'ai vu dans ses yeux au petit déjeuner, dans la manière dont elle évitait mon regard, dans ses mains qui serraient sa tasse un peu trop fort. La nuit n'a pas effacé ce qu'elle a entendu. Ni la peur, ni la suspicion. Et je vais devoir mentir. Encore.— Vous m'avez parlé de votre père, dit-elle soudain, sans préambule. Vous m'avez dit que ma grand-mère l'avait ruiné. Mais vous ne m'avez jamais dit ce que vous cherchiez vraiment.Je reste immobile, le dos tourné, les yeux fixés sur le parc. Le soleil pâle du matin se reflète sur les vitres, mais je ne sens aucune chaleur.— Je ne cherche rien, Maëlys.— Alors pourquoi madame Irving a-t-elle parlé de documents ? Pourquoi
Chapitre 35MaëlysJe n'arrive pas à dormir. Les draps sont trop lourds, l'air trop épais. Je me lève, enfile un peignoir, sors de ma chambre sans bruit. Le couloir est plongé dans une pénombre bleutée, seulement troublée par la lueur pâle des appliques. Mes pieds nus glissent sur le marbre froid. Je ne sais pas où je vais, seulement que je dois marcher, échapper à mes pensées.En passant devant le petit salon du rez-de-chaussée, je m'arrête. Une voix s'élève, étouffée mais distincte. Celle de madame Irving, je crois. Elle parle à quelqu'un, peut-être au majordome.— Il n'aurait jamais dû l'amener ici, dit-elle, sèche. Cette fille est une Corven, et les Corven nous ont causé assez de tort.— Chut, répo







