FAZER LOGINPendant cinq ans, Evie s'est efforcée de croire que l'attention d'Aiden finirait par se transformer en amour. Leur mariage s'était construit sur un drame : en lui sauvant la vie, elle avait renoncé à sa carrière de danseuse étoile. Quand tout le monde l'avait abandonnée, Aiden était resté. Il connaissait l'heure exacte de ses traitements, veille sur ses douleurs et ne manquait aucun de ses rendez-vous médicaux. Pourtant, malgré cette présence irréprochable, il ne la touchait presque jamais et gardait son cœur sous clef. Le soir de leur cinquième anniversaire, la vérité éclate quand elle l'entend murmurer le prénom de son premier amour, de retour en ville. Le silence d'Aiden achève de briser leurs derniers liens. Comprenant que la culpabilité ne remplacera jamais l'amour, Evie demande le divorce et s'en va.
Ver mais— Celeste…
Je me fige devant la porte de la salle de bains. La voix vient de l’intérieur. Celle de mon mari. Basse, essoufflée, chargée d’un plaisir que je ne lui connais pas. Aiden répète son prénom dans un gémissement.
Celeste.
En cinq ans de mariage, il n’a jamais prononcé le mien comme ça.
La porte est restée entrouverte. Dans le miroir au-dessus du lavabo, j’aperçois une partie de la douche, son corps tendu sous l’eau et sa main entre ses jambes. Je ne regarde que quelques secondes. C’est assez pour comprendre. Aiden préfère se satisfaire seul en pensant à elle plutôt que me toucher.
Au début, il parlait de ma jambe, de mes douleurs, du risque de me blesser. J’ai fini par ne plus essayer. Je me disais qu’il lui fallait du temps. Qu’un homme capable de prendre aussi bien soin de moi devait forcément éprouver quelque chose qu’il ne savait pas montrer. Ce soir, son visage dans ce miroir détruit ce mensonge.
Je recule. Ma bouche tremble et je la couvre de la main, terrifiée à l’idée qu’un sanglot puisse m’échapper. Je refuse qu’il me trouve là. Je refuse surtout de l’entendre s’excuser alors que je sais déjà qu’il ne regrettera pas d’avoir pensé à elle.
Celeste est partie cinq ans plus tôt. Aiden s’est mis à boire après leur rupture. Moi, je suis restée près de lui. Une nuit, il a traversé Commonwealth Avenue sans voir la voiture qui arrivait. Je l’ai poussé sur le trottoir et j’ai reçu le choc à sa place.
J’avais dix-neuf ans. Je venais d’intégrer une école de danse et je croyais savoir à quoi ressemblerait ma vie. À l’hôpital, les médecins m’ont expliqué que je remarcherais, mais que je ne danserais plus comme avant. Aiden a arrêté de boire. Il s’est occupé de ma rééducation, puis il m’a épousée. Pendant cinq ans, j’ai essayé de croire qu’il avait fini par m’aimer.
Il lui a suffi d’un prénom pour me rappeler pourquoi il m’avait choisie. Je retourne vers la chambre, mais mes jambes tremblent trop. Mon pied heurte le banc au bout du lit. Ma cheville se tord et je tombe lourdement sur le parquet. L’eau s’arrête aussitôt.
— Evie ?
Je m’agrippe au couvre-lit pour me relever.
— Tout va bien. J’ai fait tomber quelque chose.
La porte s’ouvre avant que je parvienne à tenir debout. Aiden apparaît dans un peignoir noué à la hâte. Il me voit par terre et traverse immédiatement la chambre.
J’essaie de faire un pas. La douleur remonte le long de ma jambe et je vacille. Il me rattrape, un bras autour de ma taille.
— Evie, laisse-moi faire.
Il me prend dans ses bras. Je veux le repousser. Mes doigts s’accrochent pourtant à son épaule, exactement comme chaque fois qu’il m’a portée après l’accident. Mon corps lui fait encore confiance. Cette pensée me donne envie de pleurer davantage.
— Tu me serres trop fort, dit-il. C’est la cheville ?
Je desserre aussitôt les doigts.
— Pose-moi sur le lit.
Il obéit, puis s’agenouille devant moi. Lorsqu’il soulève doucement ma jambe, je revois sa main dans la douche. La nausée revient.
— Ne me touche pas.
Aiden lève les yeux vers moi. Il retire ses mains sans discuter. La surprise sur son visage me fait presque honte. Il n’a aucune idée de ce qu’il vient de me faire. Pour lui, cette nuit ressemble encore à toutes les autres.
— Je dois vérifier, dit-il après un silence. Ensuite, je te laisse tranquille.
Je ne réponds pas. Il attend, sans me forcer. C’est moi qui finis par tendre la jambe. Il retire ma pantoufle et examine la cheville avec précaution. Ses doigts savent où appuyer, comment soutenir mon mollet, quand s’arrêter. Il a appris tous ces gestes pendant ma rééducation. Il n’en a oublié aucun.
Je baisse les yeux vers ses cheveux mouillés. Quelques minutes plus tôt, j’étais prête à quitter cette maison. Maintenant, il suffit qu’il s’inquiète pour moi pour que ma colère perde déjà de sa force. Je voudrais qu’il soit moins bon avec moi. Ce serait tellement plus simple.
— Ça fait très mal ? demande-t-il.
— Oui.
Ma réponse sort dans un souffle. Aiden croit que je parle de ma cheville. Il se lève aussitôt et revient avec une poche de glace enveloppée dans une serviette. Il installe un coussin sous ma jambe et reste près de moi pour maintenir le froid en place.
À l’hôpital, il faisait la même chose. Il passait ses nuits sur une chaise, m’aidait à marcher, supportait mes crises sans jamais se plaindre. Après l’accident, il a remis de l’ordre dans ma vie alors que je ne savais plus quoi en faire.
Peut-être que je lui demande trop. Il m’a donné cinq années de présence, de protection, de patience. Il ne m’a jamais promis la seule chose que j’attendais de lui. Une larme tombe sur ma main.
— Evie ?
Il pose la poche de glace et essuie ma joue du pouce.
— C’est seulement la douleur, dis-je.
— On fera une radio demain si ça gonfle encore.
Je hoche la tête. Sa main reste un instant contre mon visage. J’ai envie de fermer les yeux et de m’y abandonner. J’ai aussi envie de lui demander s’il imaginait le corps de Celeste pendant qu’il me touchait. Je ne fais ni l’un ni l’autre. Aiden se relève et prend un petit paquet sur la commode.
— Je comptais attendre le matin. Joyeux anniversaire de mariage.
Je reconnais la boîte avant de l’ouvrir. Une montre repose dans l’écrin. Fine, élégante, hors de prix. Identique aux neuf autres rangées dans mon tiroir. Il n’oublie jamais une date importante. Il ne sait toujours pas que je n’aime pas porter de montre.
— Elle te plaît ?
Il attend ma réponse avec une sincérité qui me fait mal.
— Oui. Elle est très belle.
Son visage se détend. Mon mensonge lui suffit. Il retourne finir sa douche. Je range la dixième montre avec les autres. Lorsqu’il revient, il vérifie ma cheville une dernière fois et se couche à son bord du lit. Je reste au mien. Il me demande de le réveiller si la douleur augmente, puis me souhaite bonne nuit. Quelques minutes plus tard, il dort.
Je prends mon téléphone. Une vidéo publiée par Mason Mercer apparaît sur mon écran. Celeste se tient au milieu d’un bar, entourée de leurs anciens camarades. Une couronne en papier est posée de travers sur ses cheveux blonds. Je lance la vidéo.
— Bon retour à Boston, Celeste !
Tout le monde lève son verre. La caméra pivote vers Aiden. Il porte la même chemise sombre qu’en rentrant ce soir. Il était donc avec elle.
— Un discours, Aiden ! lance Mason.
— Ne compte pas sur moi.
Celeste lui donne un léger coup d’épaule.
— Tu peux bien faire un effort pour moi.
Aiden éclate de rire. Son visage est détendu, ses yeux brillent, son sourire arrive sans effort.
Je connais l’homme silencieux qui partage mon lit. Je connais ses sourires polis, ses gestes mesurés et sa voix toujours calme. Je ne connais pas celui qui rit avec Celeste.
— Bon retour, Cece, dit-il enfin. Boston était beaucoup trop calme sans toi.
Aiden n’est pas un homme froid. Il sait jouir de la vie.
Je ne l’avais simplement jamais vu ainsi parce qu’il ne l’est jamais avec moi. À côté de moi, il dort paisiblement. Il a soigné ma cheville, m’a offert un cadeau et s’est assuré que je ne manquais de rien.
Il est un mari attentionné mais il aime une autre femme.
La notification de l’université de Londres attend toujours sous la vidéo.
L’offre d’admission expire dans quelques heures.
J’ouvre le courriel et appuie sur « Accepter ». La confirmation apparaît aussitôt.
Je regarde la main d’Aiden posée entre nous. J’ai encore envie de la prendre. C’est cela qui me fait le plus mal : savoir enfin qu’il ne m’aime pas ne m’empêche pas de l’aimer. Je ramène ma propre main contre moi.
Demain, je lui annoncerai mon départ pour Londres.
Puis je lui demanderai le divorce.
EvieDaniel Bennett pose lentement son stylo sur la table.Autour de nous, plus personne ne touche à son verre. Aiden me regarde comme s’il attendait encore que je retire mes mots et que je lui rende la version confortable de notre mariage. Mon cœur cogne trop fort. J’ai envie de disparaître sous la table, mais je ne le sauverai pas.— Vous avez demandé le divorce ? demande Mme Bennett.Aiden répond avant moi.— Nous traversons une période difficile. Ce dîner n’est pas l’endroit pour parler de notre vie privée.Il retrouve sa voix de réunion. Autour de la table, les épaules se détendent déjà : une dispute de couple, une épouse émotive, rien qui oblige Daniel à remettre en cause l’homme avec lequel il s’apprête à signer.— Je lui ai demandé le divorce avant ce soir, dis-je. Et je ne suis jamais allée en Suisse.Mme Bennett tourne la carte vers elle. Le nom du centre médical écrit par Aiden traverse le papier d’une écriture parfaitement régulière.— Alors pourquoi avoir inventé ce médec
EvieAiden est étendu en travers du lit, une main sur les yeux, et il murmure encore ce prénom qu’il n’a jamais prononcé avec autant de douceur devant moi.Je ramasse ma chemise déchirée et quitte la chambre.Je dors à peine. Au matin, des voix me réveillent dans le salon. Aiden interroge Nora sur les fleurs, puis sur l’heure à laquelle je suis rentrée. Il parle bas au début. Lorsqu’elle lui avoue qu’elle ne sait pas qui m’a raccompagnée, le vase est déplacé si brusquement que je l’entends cogner contre la table.Il frappe une fois à ma porte avant d’essayer la poignée.— Evie, ouvre.Je me suis déjà douchée et habillée. Devant mon ordinateur, je remplis le formulaire que Mme Bennett m’a envoyé pour la tournée. Je termine d’inscrire mon numéro de passeport avant de lui ouvrir.Aiden s’est changé, mais il n’a pas dormi. Une marque rouge traverse encore sa joue. — Pourquoi tu t’es enfermée ?— Tu ne te souviens vraiment de rien ?Il essaie de se souvenir. Au bout de quelques secondes,
EvieAiden ne rentre pas cette nuit-là.Mme Bennett m’appelle avant midi. Sa compagnie donne une représentation le soir même et elle dispose d’une place au premier rang. Pendant cinq ans, j’ai refusé chaque invitation à entrer dans un théâtre. Cette fois, je réponds oui avant d’avoir le temps d’inventer une excuse.Le soir, je sors une robe que je n’ai encore jamais portée. Elle s’arrête au-dessus des chevilles. Devant le miroir, je vois tout de suite la ligne irrégulière des cicatrices sous mon bas droit. Je manque de choisir un pantalon, puis je pense à Celeste traversant mon salon comme si elle rentrait chez elle.Je garde la robe.Le théâtre est déjà presque plein lorsque Mme Bennett me rejoint dans le foyer. Elle ne commente ni ma tenue ni ma jambe. Elle me prend simplement le bras pour éviter qu’on nous sépare dans la foule et m’entraîne jusqu’à nos places.Dès que l’orchestre commence, mon corps reconnaît la musique avant moi.Je connais cette pièce. Je l’ai répétée pendant des
EvieEn sortant de l’ascenseur, je commande une voiture et donne l’adresse de l’appartement. Je n’ai aucune envie d’y retourner, mais mon passeport, mes dossiers et cinq années de vie sont encore là-bas. Si je pars dans des semaines, je n’ai plus le temps d’attendre qu’Aiden accepte de m'aimer.Je monte dans la chambre. Les dix écrins sont toujours rangés au fond du tiroir. Je les pose sur le lit, ouvre le site d’une maison spécialisée dans les montres d’occasion et envoie les photographies demandées. La réponse arrive moins d’une heure plus tard : une experte peut venir demain matin.J’accepte le rendez-vous, puis ouvre le message de Mme Bennett. Elle a déjà envoyé le calendrier de la tournée, un contrat temporaire et la liste des documents nécessaires. Je scanne mon passeport, retrouve mon attestation d’assurance et commence à remplir les formulaires.Je suis en train de vérifier les conditions d’entrée au Royaume-Uni lorsque la porte de la chambre s’ouvre.Aiden reste sur le seuil.


















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