Se connecterLa pluie tombait doucement sur Valenor ce soir-lĂ , enveloppant la ville dâune mĂ©lancolie presque intime. Les lumiĂšres se reflĂ©taient sur lâasphalte, Ă©tirant les ombres, rendant les silhouettes floues. Aya avançait dâun pas calme sous son parapluie, lâesprit encore encombrĂ© par les conversations de la journĂ©e.
Elle venait de remettre un article. Un vrai. Pas une enquĂȘte explosive, pas une bombe politique. Un portrait urbain, presque banal. Mais pour elle, câĂ©tait une victoire silencieuse. Travailler. Exister autrement que comme une femme Ă protĂ©ger. Lorsquâelle rentra, la maison semblait Ă©trangement animĂ©e. Des voix. Des rires. â Trop tard pour faire demi-tour, lança Lucien depuis le salon. Aya leva un sourcil. â Je suppose que ce nâest pas une surprise-party. â Dommage, rĂ©pondit-il. Jâavais prĂ©vu un discours trĂšs Ă©mouvant. Ălise Ă©tait assise sur lâaccoudoir du canapĂ©, tablette Ă la main. â Conseil du soir improvisĂ©, expliqua-t-elle. Sujet principal : ton avenir. â Jâadore quand on dĂ©cide de ma vie sans mâinviter, ironisa Aya. Kylian apparut alors, calme, maĂźtrisĂ©. Il avait changĂ©. Pull sombre, manches retroussĂ©es, allure moins rigide. Plus humaine. â Personne ne dĂ©cide Ă ta place, dit-il. On parle. Câest diffĂ©rent. Aya posa son manteau. â TrĂšs bien. Parlons. Lucien se leva aussitĂŽt. â Je propose quâon commence par prĂ©ciser que je suis contre les mariages forcĂ©s. Sauf dans les films. Ou quand ça implique un hĂ©ritage. â Lucien, prĂ©vint Kylian. â Je me tais. Ălise sourit Ă Aya. â Le contrat est prĂȘt. Mais rien nâest signĂ©. Aya regarda Kylian. â Et tu comptes me convaincre comment â Je ne compte pas te convaincre. Elle cligna des yeux. â Pardon â Je veux que tu comprennes. Il sâapprocha, sans lâenvahir. â Ce mariage te donnerait un statut. Une protection lĂ©gale. Une visibilitĂ© qui dissuade. â Et un prix. â Oui. Le silence sâinstalla. â Jâai vu des femmes se perdre dans des mariages sans amour, dit Aya doucement. Jâai vu ma mĂšre disparaĂźtre sans laisser de trace. Le mariage nâa jamais Ă©tĂ© une promesse pour moi. Juste une cage Ă©lĂ©gante. Lucien hocha la tĂȘte. â TrĂšs belle image. Tragique, mais belle. Kylian resta silencieux un instant. â Je ne te demande pas dâaimer ce cadre. Je te demande de survivre Ă ce qui arrive. â Et si je refuse â Alors je te protĂ©gerai autrement. â JusquâĂ quand â Aussi longtemps quâil le faudra. Elle le fixa. â Tu sais que câest dangereux de dire ça Ă quelquâun comme moi â Pourquoi â Parce que je pourrais mây attacher. Un Ă©clat passa dans ses yeux. â Ce serait une erreur. â Probablement, rĂ©pondit-elle avec un demi-sourire. Ălise se leva. â Je crois que câest le moment oĂč je vous laisse. Avant que ça devienne trop sĂ©rieux. â Pareil, ajouta Lucien. Et si quelquâun me cherche, je suis dans la cuisine Ă manger ce qui nâest pas Ă moi. Ils restĂšrent seuls. La pluie continuait de tomber dehors. Ă lâintĂ©rieur, quelque chose se nouait lentement. â Je ne signerai pas ce contrat ce soir, dit Aya. â Je nâespĂ©rais pas que tu le fasses. Elle se dirigea vers lâescalier, puis se retourna. â Mais je reste. Pour comprendre. Pour chercher la vĂ©ritĂ©. Kylian hocha la tĂȘte. â Alors reste libre. Elle monta les marches, le cĆur Ă©trangement plus lĂ©ger. Dans le silence retrouvĂ©, Kylian comprit une chose essentielle. Le contrat pouvait attendre. Mais ce quâils construisaient, sans lâavoir dĂ©cidĂ©, Ă©tait dĂ©jĂ en marche.Le lendemain matin, Valenor Ă©tait baignĂ©e dans un soleil timide. La pluie de la veille avait laissĂ© les rues brillantes, et le parfum dâherbe mouillĂ©e sâĂ©levait entre les bĂątiments. Aya et Kylian marchaient cĂŽte Ă cĂŽte, silencieux, tandis que Lucien et Ălise les suivaient Ă distance, prĂ©parant un cafĂ© Ă emporter.â Tu crois quâelle nous suit encore ? demanda Aya Ă voix basse, brisant le silence.â Certainement, rĂ©pondit Kylian, son regard balayait les toits et les fenĂȘtres. Pas de mouvement suspect, mais ce nâest jamais Ă©vident. Elle sait se cacher.Aya soupira.â Elle a un talent pour se faire oublier⊠presque Ă©nervant.â Oui, rĂ©pondit Kylian, ironique. Un peu comme toi, parfois.Elle lança un regard surpris mais amusĂ©.â Moi ? Ă©nervante ?â Disons⊠insaisissable.Aya sourit, mais lâhumour ne masquait pas la tension. Elle savait que la femme rĂŽdait toujours, prĂȘte Ă apparaĂźtre quand elles sây attendaient le moins.Ils arrivĂšrent dans un petit cafĂ© discret, loin des foules. Lucien se
Le lendemain, Valenor semblait Ă©trangement calme. Les pavĂ©s luisants par la pluie de la veille reflĂ©taient la lumiĂšre des lampadaires comme des Ă©clats de verre. Aya marchait Ă cĂŽtĂ© de Kylian, carnet Ă la main, tentant de transformer la peur de la veille en mĂ©thodique dĂ©termination.â Alors, lança Lucien en fronçant les sourcils, vous deux, vous allez continuer Ă jouer aux amoureux distraits ou on va enfin trouver qui a tirĂ© sur nous hier soir ?â On est sĂ©rieux, dit Ălise en ajustant ses lunettes. Et toi, arrĂȘte de faire des blagues, ton humour pourrait te tuer avant les snipers.Aya esquissa un sourire en coin.â Tu vois, Kylian, dit-elle doucement, mĂȘme Lucien commence Ă comprendre que tu me surprotĂšges trop.â Et toi, tu continues Ă te mettre en danger. SymĂ©trie parfaite, rĂ©pondit-il, un lĂ©ger sourire ironique sur les lĂšvres.Ils pĂ©nĂ©trĂšrent dans le quartier industriel, plus silencieux et plus dĂ©sert que la veille. Aya dĂ©taillait chaque façade, chaque entrĂ©e secondaire, chaque camĂ©
Valenor brillait cette nuit-lĂ comme une illusion dangereuse. Les nĂ©ons du quartier dâAurĂ©lia se reflĂ©taient sur les trottoirs humides, la musique sâĂ©chappait des bars bondĂ©s, et les rires fusaient dans lâair froid. Les lampadaires tremblaient lĂ©gĂšrement Ă cause du vent, et le parfum de la pluie rĂ©cente persistait, mĂ©lange de bĂ©ton et de terre mouillĂ©e. Pour la premiĂšre fois depuis longtemps, Aya avait acceptĂ© de sortir sans objectif prĂ©cis. Elle voulait sentir la ville, respirer sans chercher de rĂ©ponses, juste⊠exister.â Rappelle-moi pourquoi on est lĂ ? cria Lucien par-dessus la musique.â Pour faire croire quâon est normaux, rĂ©pondit Ălise en ajustant sa veste. Et accessoirement, pour respirer.Aya esquissa un sourire. Elle portait une robe noire simple, manteau long, cheveux lĂąchĂ©s, ondulĂ©s naturellement, presque libres. Kylian marchait Ă ses cĂŽtĂ©s, trop Ă©lĂ©gant pour un simple verre entre amis, trop attentif pour quelquâun qui se dĂ©tend vraiment. Son regard balayait la foule ave
La nuit Ă©tait tombĂ©e depuis longtemps sur Valenor, mais Aya nâarrivait toujours pas Ă dormir. Elle Ă©tait assise sur le lit, son tĂ©lĂ©phone posĂ© Ă cĂŽtĂ© dâelle, Ă©teint, comme sâil pouvait mordre Ă tout moment.Kylian se tenait prĂšs de la fenĂȘtre, observant la rue en contrebas. Depuis lâincident de la bibliothĂšque, il avait changĂ©. Plus silencieux. Plus attentif. Comme si chaque dĂ©tail pouvait devenir une menace.â Tu penses encore Ă elle, dit-il sans se retourner.Ce nâĂ©tait pas une question.Aya acquiesça.â Elle savait trop de choses. Et surtout⊠elle savait quand parler.Kylian fronça lĂ©gĂšrement les sourcils.â Explique.Aya inspira lentement.â Elle ne mâa rien rĂ©vĂ©lĂ© de concret. Aucun nom. Aucun lieu prĂ©cis. Juste assez pour me dĂ©stabiliser. Comme si son but nâĂ©tait pas de mâaider⊠mais de me prĂ©parer.Kylian se tourna vers elle.â Ă quoi ?Aya haussa les Ă©paules, mal Ă lâaise.â Je ne sais pas encore. Mais jâai la sensation Ă©trange que ce que nous vivons maintenant nâest quâun prĂ©l
Le trajet de retour fut brutalement silencieux.Pas le silence calme de ceux qui se comprennent, mais celui, lourd et coupant, de ceux qui retiennent trop de choses Ă la fois. Aya gardait les bras croisĂ©s, le regard fixĂ© sur la vitre. Kylian conduisait trop vite, la mĂąchoire serrĂ©e, les Ă©paules rigides.DĂšs quâils franchirent la porte de lâappartement, il referma derriĂšre eux dâun geste sec.â Ă quoi tu pensais ? lança-t-il enfin.Aya sursauta Ă peine.â Je pensais que câĂ©tait une piste.â Non. Tu pensais que tu pouvais gĂ©rer ça seule.â Parce que je le peux.Kylian se tourna vers elle, les yeux sombres.â Tu as failli mourir.â Je suis encore debout.â Ce nâest pas un argument, Aya.Elle se redressa, piquĂ©e au vif.â Tu crois que jâai choisi cette vie ? Tu crois que je peux rester assise Ă attendre pendant quâon me cache des choses au nom de ma sĂ©curitĂ© ?â Oui, rĂ©pondit-il sĂšchement. Parce que cette fois, ce nâest pas quâune enquĂȘte. Câest une chasse.Aya sentit sa gorge se nouer.â
Aya nâaurait pas dĂ» rĂ©pondre.Elle le savait. DĂšs lâinstant oĂč son tĂ©lĂ©phone vibra de nouveau, dĂšs lâinstant oĂč elle lut le message une seconde fois. Tu poses les bonnes questions, mais pas au bon endroit. Ce genre de phrase nâĂ©tait jamais une invitation innocente. CâĂ©tait un appĂąt.Et pourtant, elle rĂ©pondit.Un seul mot.« OĂč ? »Kylian Ă©tait dans la piĂšce voisine, en pleine discussion avec Lucien. Aya se persuada que ce nâĂ©tait pas une trahison, juste une initiative. Une dĂ©cision professionnelle. AprĂšs tout, elle Ă©tait journaliste. Suivre une piste, mĂȘme risquĂ©e, faisait partie du mĂ©tier.Le message arriva presque immĂ©diatement.« Seule. Dans une heure. Quartier Est. Ancienne bibliothĂšque. »Son cĆur sâemballa. Le Quartier Est Ă©tait partiellement abandonnĂ©, mal surveillĂ©, un terrain idĂ©al pour une embuscade. Aya verrouilla son tĂ©lĂ©phone, inspira profondĂ©ment et se leva.Elle enfila un manteau sombre, glissa son carnet dans son sac. Elle jeta un coup dâĆil Ă la porte derriĂšre laquel







