MasukAprès le divorce il est devenu obsédé Mariée durant quatre longues années à Gael Montemayor,Ximena Salazar a supporté l’indifférence et les humiliations d’un mari qui ne l’a jamais aimée. Après une trahison de trop, elle demande le divorce et retourne à Mexico auprès de sa puissante famille. Loin de son ancien mariage, Ximena retrouve enfin sa véritable place : héritière brillante, admirée et libre. Alors qu’elle reconstruit sa vie, Gael réalise trop tard qu’il vient de perdre la seule femme qui l’aimait sincèrement. Et cette fois, Ximena refuse de revenir vers lui.
Lihat lebih banyakChapitre 1
Ximena
La cuisine sent le romarin confit et le sucre caramélisé. Un parfum d’anniversaire qui ne célèbre rien. Mes mains s’attardent dans l’eau tiède qui refroidit au fond de l’évier, caressent le bord du plat à gratin que j’ai préparé avec une dévotion presque absurde. L’horloge du salon égrène onze coups, puis le silence retombe, plus lourd, comme une peluche de poussière dans une maison qu’on n’habite plus. Je devrais déjà savoir. Je sais. Pourtant, je reste plantée là, les doigts ridés par l’humidité, à fixer les bougies qui n’ont pas été allumées autrement que par moi.
J’ai trente minutes de trop à tuer, alors je fais ce que je fais toujours : je passe en revue chaque détail pour me prouver que j’existe. La nappe en lin, la vraie, celle qui boit la lumière et laisse une ombre mate sous les assiettes. Les couverts disposés à l’angle parfait, fourchette à gauche, couteau à droite, comme si un invité allait vraiment s’asseoir. Les bougies que j’ai achetées chez le cierger de la Plaza Mayor, tordues à la cire d’abeille et au miel, longues comme des cierges de cathédrale. Le vin, un Ribera del Duero qu’il a mentionné un soir, distraitement, en défaisant sa cravate, sans même me regarder. Il avait dit : “Ce vin-là, un jour, il faudra qu’on l’ouvre.” Je l’ai ouvert à sept heures du soir, la bouteille posée sur le plan de travail comme une offrande.
Et moi. Moi dans cette robe bleu nuit dont le tissu caresse mes hanches et descend en fluidité jusqu’aux chevilles. Une robe que je n’ai jamais portée devant lui. Je me suis coiffée avec les gestes lents des jours de fête, un chignon bas que je retouche sans cesse du bout des doigts. Je me suis parfumée à la tubéreuse, une fragrance qu’il ne connaît pas non plus, parce qu’il n’est jamais assez près pour sentir. Chaque geste était une prière muette, une tentative désespérée d’être vue, remarquée, nommée. Ximena. Je voudrais qu’il prononce mon prénom comme on caresse une promesse. Il ne le prononce jamais. Pas vraiment.
Minuit s’approche avec l’élégance glacée d’une lame. L’horloge, celle dont le balancier en bronze rythme mes nuits d’insomnie, déclenche son mécanisme. Le premier coup vibre dans ma cage thoracique. Le deuxième fait vaciller la flamme des bougies que je viens tout juste d’allumer. Le troisième, le quatrième, je les compte sans respirer, le souffle suspendu, les yeux rivés sur la porte d’entrée qui ne s’ouvrira pas. Douze coups. Douze clous dans le bois d’un cercueil invisible. Je suis seule.
Je souffle les bougies. Une à une. La première luttait encore, la dernière s’éteint sans résistance. La cire chaude dégouline sur le glaçage blanc, trace des rigoles parallèles qui scintillent sous le lustre, comme si le gâteau lui-même pleurait à ma place. J’ai les paupières sèches, trop épuisée pour les larmes, trop fière pour m’effondrer sur cette nappe qui a coûté une fortune et qui n’aura servi qu’à mon humiliation silencieuse.
L’appartement respire autour de moi, douze pièces désertes qui se dilatent dans l’obscurité. Douze espaces où je me suis glissée pendant quatre ans, spectre aux pieds nus, épouse invisible d’un homme que j’aime et qui ne me touche plus, qui ne m’a jamais vraiment touchée. Il m’a épousée comme on signe un bon de commande, une case cochée dans la construction méthodique de son empire. Moi, j’ai signé avec le cœur en fusion, la nuque électrique, les mains moites d’une adolescente qu’il avait fait danser une fois, à Acapulco, sous un ciel piqué d’étoiles mauvaises.
Je prends une cuillère, je goûte la crème à même le plat. Vanille, noix de muscade, une pointe de tequila parce que c’est mon anniversaire et que le Mexique reste toujours coincé dans la gorge. C’est bon. C’est même très bon. Cette pensée me tord le ventre parce qu’elle ne sert à rien. Il n’y aura personne pour le savoir, personne pour passer le doigt sur le bord de l’assiette et me sourire. Personne pour me dire “joyeux anniversaire” en posant sur moi ce regard attentif qu’il réserve à ses associés, à ses tableaux de chiffres, aux corps des autres femmes.
Je laisse le gâteau sur la table, les bougies mortes plantées dans la crème comme des mèches noircies, et je m’assois sur la chaise qui me fait face. Elle est vide, évidemment. Je fixe cette absence qui occupe tout l’espace, bien plus réelle que ma présence. Et soudain, je frissonne. Pas de froid. C’est autre chose. Quelque chose d’ancien et de neuf à la fois, une fissure nette dans le mur de mes illusions. Une cassure que je sens se propager derrière mon sternum, infime et définitive.
Je crois que ce soir, pour la première fois, j’ai compris que son oubli n’est pas un oubli. Il n’a pas oublié mon anniversaire. Il s’en moque. La nuance est un couperet. Quatre ans que je quête un regard, une inflexion de voix, une miette de ce regard-là, celui qui fait exister. Quatre ans à m’effacer dans des dîners aux chandelles qui refroidissent, à sourire en public, à jouer l’épouse épanouie pendant que lui collectionne les contrats et les maîtresses.
Je ne pleure pas. L’émotion qui monte est trop compacte pour se diluer en larmes. C’est une rage froide, un noyau de lave figé au fond du ventre, qui attend l’éruption. Je serre les dents et mon pouls bat à mes tempes, dans mon cou, au bout de mes doigts. Je repense à tout ce que j’ai fait aujourd’hui. Le marché aux fleurs à l’aube. Le cierger de la Plaza Mayor. La boucherie chic où j’ai choisi la pièce de veau comme s’il s’agissait d’un bijou. La pâtisserie pour le sucre glace. La robe bleu nuit que j’ai enfilée devant le miroir en me répétant : peut-être cette fois, peut-être cette fois.
Il est minuit vingt. La cuisine luit sous les spots italiens, clinique et luxueuse. Je devrais ranger, jeter les preuves, effacer la trace de cette soirée pathétique. Mes mains ne bougent pas. Je reste assise, dos droit, dans la posture impeccable que m’a inculquée ma mère, Doña Elena, quand elle m’apprenait qu’une Salazar ne montre jamais sa douleur. “La douleur est une faiblesse qui fait le jeu de l’ennemi, ma chérie. Souris. Souris jusqu’à ce que tes dents se cassent.”
La porte d’entrée demeure silencieuse. Madrid scintille derrière la baie vitrée, océan de lumières indifférentes. J’ai vingt-six ans. Je suis mariée depuis quatre ans à l’homme que j’aime en secret depuis mes seize ans, et je n’ai jamais été aussi seule de toute mon existence.
Je me lève enfin. Mes talons résonnent sur le marbre noir en un staccato funèbre. Je contourne la table, passe un doigt sur la nappe de lin que j’ai repassée moi-même, refusant l’aide du personnel de maison parce que cet anniversaire-là devait être le mien, né de mes mains, de ma volonté, de mon entêtement à croire qu’une épouse dévouée finit par être aimée. Je croise mon reflet dans la vitre du four, silhouette bleu nuit au visage pâle, yeux immenses mangés par l’obscurité, un spectre en robe de soirée. Je ne me reconnais pas. Ou bien je reconnais enfin l’inconnue que je suis devenue.
Je saisis le gâteau à deux mains. Il est lourd, compact, plein de mes heures perdues. Une pulsion me traverse, violente, l’envie de l’écraser sur le sol, de piétiner la crème, de hurler à réveiller tous les voisins de cet immeuble de luxe où les murs sont trop épais pour quiconque entende. Mais je fais ce pour quoi on m’a éduquée. Je le repose avec précaution. Je prends les bougies une par une et les dépose dans le vide-ordure. J’essuie la cire sur la nappe avec l’ongle. J’efface.
Et puis je reste là, debout, les deux mains à plat sur le bord de la table, la tête penchée comme si j’allais prier. La cire que je n’ai pas réussi à enlever forme encore une tache translucide, une cicatrice dans le lin. Je la fixe longtemps. Elle me paraît plus vraie que tout le reste. La preuve que j’ai tenté quelque chose. La preuve que j’y ai cru.
L’horloge marque minuit quarante-sept. Gael ne rentrera pas avant des heures. Peut-être pas du tout. Peut-être est-il chez elle, dans un appartement que je ne connais pas, en train d’offrir le genre d’attention qu’il n’a jamais eu pour moi. Mon cœur se contracte, se rétracte comme un poing qu’on serre trop fort. Une douleur aiguë, précise, familière. L’humiliation a le goût du glaçage trop sucré resté au fond de ma gorge.
Je porte la main à ma nuque, là où le chignon commence à lâcher, et je tire sur les épingles une par une. Mes cheveux noirs tombent en cascade sur mes épaules, lourds, odeur de tubéreuse et d’espoir gâché. Je les sens glisser contre ma peau comme une libération minuscule. Je déboutonne le premier bouton de ma robe, puis je m’arrête. Pas encore. Pas comme ça.
Dans moins de huit heures, il se lèvera, acceptera le café noir que je lui servirai avec la même dévotion silencieuse, et il ne remarquera rien. Il ne verra pas la tache sur la nappe que j’aurai changée avant l’aube. Il ne sentira pas la tubéreuse évaporée. Il ne lira pas les vingt-six bougies soufflées dans le vide sur mon visage. Parce qu’il ne me regarde jamais.
Cette certitude n’est pas nouvelle, mais ce soir elle a changé de nature. Avant, c’était une tristesse molle, un chagrin que je berçais en moi comme un enfant malade. Maintenant, c’est une barre de fer brûlante plantée dans ma colonne vertébrale. Quelque chose s’est brisé qui ne se réparera pas avec des bougies et des dîners refroidis. Je l’ignore encore, mais ce bruit-là, c’est le bruit d’une femme qui cesse d’attendre.
Je suis dans la cuisine du penthouse madrilène, seule, entourée des reliefs d’une fête qui n’a pas eu lieu, et pour la première fois depuis mon mariage, je ne souhaite pas qu’il franchisse la porte. Je redoute ce moment. Parce que s’il rentre maintenant, je ne pourrai plus faire semblant. Le masque tombera. Et je lui dirai tout.
Je monte à l’étage juste avant l’aube, les pieds nus sur les marches froides, ma robe bleu nuit jetée sur le canapé comme une dépouille. Je m’allonge dans notre lit — non, dans mon lit, car il dort à l’autre bout du couloir depuis la première année — et je fixe le plafond jusqu’à ce que le gris de l’aube dissolve les ombres. Je ne dors pas. Je répète une phrase dans ma tête, en boucle, sans savoir encore d’où elle vient ni ce qu’elle annonce.
Je ne peux pas rester.
Chapitre 95GaelLe cabinet du docteur Valeria Fuentes est toujours le même. Les murs blancs, la plante verte suspendue au plafond, les stores en bambou qui filtrent la lumière madrilène, le fauteuil en cuir cabossé où je m’assieds deux fois par semaine, les mardis et les jeudis, à dix-sept heures précises. L’odeur de lavande et d’encens flotte, douce, apaisante. Les pierres polies sur l’étagère, le petit Bouddha en bois, le livre à la couverture usée. Tout est inchangé.Mais moi, j’ai changé.Valeria est assise en face de moi, son bloc sur ses genoux, son stylo à la main. Elle m’écoute sans m’interrompre, ses yeux bruns fixés sur moi, calmes, attentifs. Elle a un pull en laine grise, une jupe longue, ses cheveux bruns tirés en a
Chapitre 93GaelLe téléphone sonne dans le silence de la petite maison. Il est tard, presque minuit, la lune est haute, sa lumière blanche entre par les persiennes entrouvertes, dessine des losanges sur le sol en terre cuite. Je suis assis sur le bord du lit, en train d'écrire mon journal, la lampe à huile allumée, sa petite flamme jaune qui vacille au moindre courant d'air. Les mots coulent, lents, appliqués. Je raconte ma journée, la chaleur du soleil sur ma nuque, les figues du figuier qui tombent et éclatent, la serveuse du café El Olivo qui m'a souri. Je raconte ce que j'ai vu d'elle, sa robe blanche à petites fleurs bleues, son panier en osier, ses yeux qui ont effleuré les miens une fraction de seconde avant qu'elle ne détourne la tête.Le téléphone vibre sur la table de nuit. Son nom s'affiche sur l'&ea
Chapitre 92XimenaL'atelier est presque noir. La nuit est tombée sans que je m'en rende compte, la lumière a glissé du doré au gris, du gris au noir, et je suis restée là, debout près de la fenêtre, à regarder la rue sans la voir. Mes yeux sont fixés sur le rectangle de ciel étoilé entre les rideaux entrouverts, sur la lune qui monte, mince, acérée comme une faucille, sa lumière pâle qui blanchit les toits de Coyoacán. Les mots d'Emilio tournent encore dans ma tête, ils tournent, ils tournent, ils ne s'arrêtent pas. "Tu es encore amoureuse de cet homme."Je devrais me fâcher. Je devrais lui crier qu'il se trompe, qu'il ne connaît rien de moi, de mon cœur, de ce que j'ai traversé. Je devrais lui dire que Gael est le passé, une cicatrice, une erreur qu'on ne r&eac
Chapitre 91XimenaL'atelier est silencieux. La lumière de l'après-midi est douce, presque dorée, elle entre par les fenêtres sales et caresse les toiles alignées contre les murs, les pinceaux dans les pots, les tubes de peinture éparpillés sur la commode. L'odeur de la térébenthine flotte, âcre et douce à la fois, familière, rassurante. Je suis assise devant mon chevalet, les mains posées sur mes genoux, le pinceau posé sur la palette. Je ne peins pas. Je ne peux pas peindre.Les mots de Rivas tournent encore dans ma tête, ses insultes, ses mépris, sa certitude arrogante que je ne suis qu'une usurpatrice, une femme riche qui joue à l'artiste. Mais ce n'est pas cela qui me paralyse. C'est autre chose. C'est ses mains à lui. Les mains de Gael. Ses mains tremblantes sur le col de la veste, ses doigts q


















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