LOGINLa réunion s’est achevée sans que je comprenne réellement ce qui s’y était dit.
Les voix autour de moi me parvenaient comme étouffées, lointaines, tandis que je fixais obstinément les lignes de mon carnet. Des traits maladroits, nerveux, griffonnés sans logique. Tout plutôt que lever les yeux.
Je sentais sa présence. Elle emplissait la pièce comme une pression invisible. Raphaël était assis à quelques mètres de moi, parfaitement à l’aise en apparence, participant aux échanges avec une assurance qui me donnait presque envie de le détester. Comme s’il n’était pas celui qui, huit ans plus tôt, m’avait laissée sans un mot, sans une explication.
Lorsque la réunion a enfin pris fin, les chaises ont raclé le sol, les conversations ont repris, banales, légères. J’ai rassemblé mes affaires avec une précipitation inhabituelle, prête à fuir.
— Camille.
Sa voix.
Grave. Calme.
J’ai figé mon geste. Pendant une seconde, j’ai envisagé de l’ignorer. De faire comme si je n’avais rien entendu. Mais quelque chose en moi — peut-être la colère, peut-être l’orgueil — m’a forcée à me retourner.
— Raphaël.
Dire son prénom me coûtait plus que je ne voulais l’admettre.
Nous nous sommes observés en silence. De près, il me semblait différent. Plus dur. Plus fermé. Mais ses yeux… ses yeux étaient toujours capables de me désarçonner.
— Je ne savais pas que tu travaillais ici, a-t-il dit.
Un mensonge.
Je l’ai compris instantanément. Raphaël Vasseur n’était pas un homme qui laissait place au hasard.
— Et moi, je ne savais pas que tu avais décidé de réapparaître, ai-je répondu.
Ma voix était maîtrisée, mais mon cœur battait trop vite.
Un léger sourire a effleuré ses lèvres, aussitôt effacé.
— Nous devrons apprendre à collaborer.
Cette phrase, anodine en apparence, a résonné en moi comme une condamnation.
— Je suis professionnelle, ai-je répliqué. Ça ne posera aucun problème.
Il a hoché la tête, sans me quitter des yeux.
— J’en suis certain.
Ce regard. Trop intense. Trop chargé.
Je me suis détournée avant qu’il ne puisse y lire ce que je m’efforçais de cacher.
Toute la journée, j’ai tenté de me concentrer sur mon travail. Sans succès. Chaque couloir me semblait trop étroit, chaque bureau trop proche du sien. À plusieurs reprises, j’ai cru l’apercevoir derrière une vitre, entendre ses pas derrière moi.
À la pause déjeuner, j’ai refusé l’invitation de mes collègues et suis sortie seule. L’air froid de l’hiver parisien m’a fouetté le visage, mais n’a pas réussi à apaiser le tumulte intérieur.
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi ici ?
Et surtout… pourquoi mon cœur refusait-il d’oublier ?
Le soir venu, je suis rentrée chez moi, épuisée. Mon appartement, d’ordinaire refuge silencieux, me semblait soudain trop grand. Trop vide.
Je me suis servie un verre de vin que je n’ai presque pas touché, assise sur le canapé, les lumières éteintes.
C’est là que mon téléphone a vibré.
Un message.
Raphaël : Nous devons parler.
J’ai fermé les yeux.
Le silence venait de se fissurer.
Je suis restée immobile quelques secondes, le téléphone encore dans la main.
Autour de moi, l’appartement était plongé dans le silence, un silence différent de celui auquel je m’étais habituée. Plus lourd. Plus chargé. Comme s’il annonçait quelque chose d’inévitable.
Je savais que répondre serait une erreur.
Et pourtant, ne rien faire me semblait tout aussi impossible.
Je me suis levée, ai fait quelques pas jusqu’à la fenêtre. Les lumières de la ville scintillaient au loin, indifférentes à mon trouble. Huit années s’étaient écoulées, mais il suffisait de quelques mots de lui pour que tout vacille à nouveau.
Nous devons parler.
Cette phrase tournait en boucle dans mon esprit.
Parce qu’au fond, je le savais déjà.
Ce silence entre nous n’était pas une protection.
C’était une attente.
Et tôt ou tard, il faudrait l’affronter.
Le matin se leva doucement, comme s’il voulait nous laisser le temps. La lumière filtrait à travers les rideaux, dessinant des ombres paisibles sur les murs. Je me réveillai avant lui, attentive à sa respiration calme, à cette présence devenue évidente, rassurante, presque sacrée. Il y avait dans l’air quelque chose de neuf, un silence plein de promesses, sans urgence ni peur.Je me levai sans bruit et préparai du café. Le simple geste avait le goût d’un rituel retrouvé. Pendant que l’eau chauffait, je regardais la ville s’éveiller, consciente que ce décor familier n’était plus le même : je n’étais plus la même. L’amour m’avait façonnée autrement. Il m’avait appris la patience, la vérité, et surtout la douceur envers moi-même.Quand il entra dans la cuisine, les cheveux encore en bataille, il sourit sans dire un mot. Ce sourire-là n’avait rien d’un masque. Il venait d’un endroit sincère, profond, où les regrets avaient cessé de faire du bruit. Nous nous sommes embrassés lentement, com
Reconstruire n’a rien de spectaculaire.Il n’y a pas de musique de fond, pas de grandes déclarations répétées. Il y a surtout des gestes simples, répétés, parfois imparfaits, mais sincères.Les semaines qui ont suivi notre décision d’essayer autrement se sont installées doucement. Raphaël n’a pas cherché à reprendre la place qu’il occupait autrefois. Il a créé la sienne, jour après jour, sans jamais la forcer. Cette retenue m’a rassurée plus que n’importe quelle promesse.Nous avons commencé par le plus difficile : le quotidien.Pas les projets lointains, pas les rêves idéalisés. Les rendez-vous manqués, les journées trop pleines, la fatigue qui rend maladroit. Et c’est là que j’ai vu la différence.Quand quelque chose n’allait pas, il parlait. Même mal. Même tard.Quand je doutais, je le disais sans peur d’être jugée trop exigeante.Nous ne cherchions plus à éviter les tensions. Nous cherchions à les traverser.Un soir, alors que nous préparions un dîner simple, il a posé le couteau,
Il est plus facile de dire qu’on a changé que de le prouver.Je l’avais appris à mes dépens, et je ne voulais plus me satisfaire de mots, aussi sincères soient-ils.Les jours qui ont suivi notre rencontre avec Raphaël ont été différents des précédents. Pas plus intenses. Plus cohérents. Il ne cherchait pas à remplir chaque silence, ni à accélérer ce qui demandait encore du temps. Il respectait le rythme que j’avais posé — et c’était déjà un acte en soi.Il m’a parlé de ce qu’il avait entrepris, sans triomphalisme. De l’accompagnement qu’il avait commencé, des décisions prises au travail pour retrouver un équilibre, des limites qu’il apprenait à poser. Il ne me demandait pas d’être rassurée. Il m’informait.Cette distinction comptait.Je l’observais avec attention, non pour le juger, mais pour comprendre si ses gestes s’alignaient avec ses paroles. Et pour la première fois, je ne me sentais ni en position de contrôle ni en position d’attente. J’étais simplement attentive à ce qui se co
Il y a une différence immense entre revoir quelqu’un par nostalgie et le revoir par choix.Je l’ai comprise en marchant vers le lieu où nous avions convenu de nous retrouver.Ce n’était pas un endroit chargé de souvenirs. Juste un café discret, à l’écart du bruit. Rien de symbolique. Rien d’écrasant. J’avais voulu cette neutralité, pour être certaine de ne pas confondre le passé avec le présent.Quand Raphaël est entré, je l’ai reconnu immédiatement. Et pourtant, quelque chose avait changé. Il ne portait plus cette tension constante dans les épaules, ni ce regard toujours en alerte. Il semblait plus posé, plus présent à lui-même.Nous nous sommes souri. Pas comme avant.Avec retenue. Avec respect.— Merci d’être venue, a-t-il dit en s’asseyant en face de moi.— Merci de m’avoir proposé, ai-je répondu.Le silence qui a suivi n’était pas gênant. Il nous permettait de nous observer, de mesurer la distance qui nous séparait encore — et celle qui avait disparu.— Je ne savais pas si tu acc
La paix que j’avais trouvée ne demandait plus à être protégée. Elle existait, stable, ancrée. Et c’est précisément pour cela que je n’ai pas fui lorsque son nom est revenu à moi.Raphaël ne me manquait plus comme avant. Il ne remplissait plus mes silences. Il apparaissait différemment, comme un souvenir vivant, pas comme une blessure.Un message est arrivé un soir, simple, direct.J’espère que tu vas bien. Je ne t’écris pas pour revenir. Juste pour te dire merci. Pour ce que tu m’as appris.J’ai relu ces mots sans accélération du cœur. Ils ne demandaient rien. Ils ne promettaient rien.Je lui ai répondu.J’espère que tu vas bien aussi.C’était tout. Et c’était suffisant.Les jours suivants, nous avons échangé quelques messages, espacés, honnêtes. Aucun terrain glissant. Aucun retour en arrière. Juste deux personnes qui se parlent sans attente cachée.Et j’ai réalisé quelque chose d’essentiel : je ne me sentais plus plus forte que lui, ni plus fragile. J’étais simplement à égalité.Cet
Après une fin dite avec justesse, il reste un silence particulier.Pas celui qui hurle l’absence, mais celui qui respire enfin.Les premiers jours ont été étrangement simples. Je m’attendais à une chute, à une vague de regrets ou à cette nostalgie insistante qui s’impose sans prévenir. Elle n’est pas venue. À la place, il y avait une clarté presque douce, comme si mon esprit avait cessé de lutter contre ce qu’il savait déjà.Je me suis levée chaque matin avec un sentiment nouveau : celui de ne plus devoir me retenir. Les gestes étaient plus légers. Les pensées, moins encombrées. Même la solitude avait changé de visage. Elle n’était plus un manque, m







