MasukAmir s’assit à côté d’elle et regarda les croquis. Il n’y connaissait pas grand-chose en architecture, mais il savait reconnaître le talent quand il le voyait. Et Éléonore avait du talent. Beaucoup de talent.— Là, ce sera la pièce principale, poursuivit-elle en pointant une perspective. Un grand volume ouvert, avec une cheminée au centre et des baies vitrées qui donnent sur la vallée. Comme dans ta maison de verre, mais en moins... transparent.— En moins froid, tu veux dire.— Oui. En moins froid. La pierre, le bois, la lumière. Quelque chose de chaleureux, d’accueillant. Un endroit où on a envie de rester.— Tu as pensé à l’atelier ?— Bien sûr. Ici, sur le côté est. Une grande pièce avec une verrière, pour que tu puisses sculpter toute la journée sans manquer de lumière. Et là, à l’opposé, une bibliothèque pour Rebecca. Elle viendra sûrement passer l’été.— Et pour Isaora ? Et Gabriel ?— Deux chambres à l’étage, avec une salle de bains commune. Et une terrasse couverte, pour les
Elle se tourna vers lui, le visage illuminé par le soleil.— Une maison en ruine pour deux vies en ruine. C’est cohérent, non ?Amir la regarda, debout au milieu des herbes folles, les cheveux dénoués, les yeux pleins de projets et de promesses. Il pensa à Clara, à ce qu’elle aurait dit si elle avait été là. Elle aurait approuvé, probablement. Elle aurait ri de les voir si enthousiastes devant un tas de pierres. Elle aurait donné son avis sur tout – l’orientation des fenêtres, la couleur des murs, l’emplacement de la cuisine. Et puis elle se serait éclipsée, discrètement, pour les laisser à leur bonheur.— C’est cohérent, dit-il enfin. Complètement cohérent.Elle lui prit la main, et ils restèrent là, au milieu des ruines, à imaginer ce qu’elles deviendraient. Des murs solides. Un toit de tuiles. Une cheminée pour les soirs d’hiver. Un atelier pour Amir, avec une grande verrière donnant sur la vallée. Une chambre pour Isaora et Gabriel, quand ils viendraient en visite. Une bibliothèqu
— Il n’a jamais été à moi, Amir. Il était à Jacques. Chaque meuble, chaque tableau, chaque rideau, c’était lui. Même les murs sentaient son after-shave. Je ne veux plus jamais remettre les pieds dans cet endroit.— Alors on le vend. Ou on le laisse à l’abandon. Peu importe.— Non. Pas « on ». Moi. C’est ma décision. Mon passé. Ma vie d’avant.— Notre vie, maintenant. On la construit ensemble, tu te souviens ?Elle sourit – un sourire encore fragile, mais qui s’affermissait de jour en jour.— Justement. J’aimerais qu’on construise quelque chose ensemble. Au sens propre, cette fois. Pas seulement une relation, pas seulement un avenir. Une maison. Une vraie maison, avec des murs en pierre, un toit de tuiles, un jardin.— Une maison, répéta Amir, pensif. Tu veux qu’on bâtisse une maison.— Pas qu’on la bâtisse de nos mains, je ne suis pas maçon. Mais qu’on la trouve, qu’on la restaure, qu’on en fasse notre refuge. Quelque chose qui nous ressemble. Quelque chose qui ne doive rien à personn
Dehors, la ville s’était tue. Plus de sirènes, plus de klaxons, plus de bruits de pas précipités dans l’escalier. Juste le vent qui bruissait dans les branches du tilleul, et au loin, le grondement sourd de la Seine qui coulait, indifférente et éternelle.Elle pensa à tout le chemin parcouru. La vidéo, ce soir de septembre où tout avait basculé. Les menaces de Jacques, la découverte du dossier Orphée, la fuite en Normandie. La maison de verre, dressée sur sa falaise comme un défi au monde. La rencontre avec Amir, ce premier baiser dans l’atelier, cette première nuit où ils s’étaient aimés comme on se noie. Le procès, les témoignages, les larmes, les verdicts. La tentative d’assassinat, la traque de Marchetti, la côte cassée d’Amir. Et maintenant, ce silence. Cette paix fragile, mais réelle.Elle repensa aussi à sa mère, à cette femme qu’elle avait si peu connue et qui lui manquait encore, parfois, d’une manière presque physique. Que lui aurait-elle dit, si elle avait été là ? Aurait-e
Rebecca sourit et lui rendit sa pression.— Bon, assez de sentimentalisme. J’ai un livre à finir, et toi, tu as un homme blessé à soigner. Comment va sa côte, au fait ?— Mieux. Il râle parce qu’il ne peut pas sculpter, mais il se remet vite.— Tant mieux. On aura besoin de lui pour la suite.— La suite ?— Oui. Le procès en appel, les recours, les demandes de libération conditionnelle. Jacques n’a pas dit son dernier mot, et il va se battre jusqu’au bout. Mais cette fois, on est prêts.— Prêts, répéta Éléonore. Oui, on est prêts.Le soir même, ils se réunirent tous les trois – Éléonore, Amir et Rebecca – autour d’un dîner improvisé. L’ambiance était étrange, ni joyeuse ni triste, mais quelque part entre les deux. Comme si le poids des derniers mois s’était soudainement allégé, laissant place à une fatigue immense, mais aussi à un soulagement indicible.— On a gagné, dit Amir en levant son verre.— On a gagné une bataille, corrigea Rebecca. Mais la guerre n’est pas finie.— Alors on g
Les jours qui suivirent furent une véritable cascade d’arrestations. Le témoignage de Marchetti, combiné aux preuves accumulées par Amir et aux informations fournies par Lambert, avait permis au commandant Mercier d’obtenir une série de mandats d’arrêt contre les derniers fidèles de Jacques Servin. L’opération fut menée de manière coordonnée, un matin de mars, dans six villes différentes. Morel fut arrêté à la sortie de la prison de la Santé, où il venait de rendre visite à son ancien patron. Il portait sur lui une enveloppe contenant des instructions codées et une somme d’argent considérable – de quoi financer plusieurs semaines de cavale. Il n’opposa aucune résistance, se contentant de baisser la tête en murmurant : « Je savais que ça finirait comme ça. » Vernon fut intercepté à son domicile, une villa cossue de la banlieue lyonnaise. Les gendarmes trouvèrent chez lui un véritable arsenal – des armes de poing, des fusils à pompe, des munitions en quantité. Il tenta de s’enfuir par







