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Une nuit pour se perdre
Une nuit pour se perdre
Author: Zuzu

CHAPITRE 1 : La Nuit des Masques

Author: Zuzu
last update publish date: 2026-07-01 09:18:06

— Reprenez tout.

La voix d’Alena tomba dans la salle comme une lame.

Personne n’osa bouger tout de suite. Les trois cadres assis de l’autre côté de la table fixaient les graphiques projetés sur l’écran, comme s’ils espéraient y trouver une faille moins dangereuse que celle qu’ils venaient de laisser paraître devant elle.

Alena posa sa main sur le dossier imprimé, l’ouvrit de nouveau, puis tourna une page avec une lenteur qui n’annonçait rien de bon.

— La marge opérationnelle du pôle énergie a glissé de deux virgule huit points, dit-elle. Deux virgule huit. Et vous avez trouvé intelligent de me noyer ça sous trente diapositives de jargon.

Le directeur financier se racla la gorge.

— Nous voulions surtout contextualiser—

Elle leva les yeux.

Il se tut aussitôt.

Au dernier étage du siège de Richter Group, la nuit étouffait les vitres, et la lumière blanche de la salle de réunion accentuait encore davantage la fatigue sur les visages. Cela faisait plus de treize heures qu’Alena travaillait sans véritable pause. Pourtant, dans son tailleur pâle impeccable, les cheveux noués avec rigueur, elle paraissait toujours sous contrôle.

En apparence seulement.

— Vous allez refaire cette présentation avant demain huit heures, reprit-elle. Version courte. Chiffres propres. Aucune tentative de maquillage. Si le conseil doit s’énerver, je préfère que ce soit sur la vérité que sur votre manière de la dissimuler.

— Huit heures ? répéta l’un des hommes, trop abasourdi pour cacher sa surprise.

— C’est bien ce que j’ai dit.

Il n’insista pas.

Ils ramassèrent leurs dossiers dans un silence discipliné. L’un après l’autre, ils quittèrent la salle, avec cette prudence presque superstitieuse qu’adoptaient beaucoup d’employés de haut rang devant Alena Richter. À vingt-neuf ans, elle était déjà directrice de la stratégie, héritière probable du groupe, et surtout fille de Dietrich von Richter, homme dont le nom suffisait à faire taire des salles plus vastes encore que celle-ci.

Quand la porte se referma, le silence devint brutal.

Alena resta debout.

Ses doigts se crispèrent un instant sur le bord de la table, juste assez pour que ses jointures blanchissent. Puis elle lâcha prise, recula de deux pas, et expira enfin.

L’écran lumineux projetait encore des colonnes de chiffres sur le mur. Parts de marché. Prévisions de croissance. Risque logistique. Elle n’en pouvait plus de voir des nombres. Ils lui grimpaient dans la tête jusque dans son sommeil. Elle avait parfois l’impression que son cerveau n’était plus qu’une machine à anticiper les catastrophes avant les autres.

Son téléphone vibra sur la table.

Clara.

Alena ferma les yeux une seconde avant de décrocher.

— Si tu m’appelles pour me dire de manger, je te préviens, il est trop tard pour sauver mon glycogène.

Le rire de Clara traversa aussitôt la ligne.

— Faux. J’appelle pour sauver ce qu’il te reste d’humanité.

— C’est touchant.

— Où es-tu ?

— Au bureau.

— Il est vingt-deux heures vingt, Alena.

— Je sais lire une horloge.

— Visiblement pas assez bien pour rentrer chez toi quand il le faut.

Alena contourna la table et s’approcha de la baie vitrée. Munich s’étendait au-dessous d’elle, élégante et lointaine, constellée de phares et de lumières humides. Même vue d’en haut, la ville semblait respirer mieux qu’elle.

— J’ai encore du travail, dit-elle.

— Tu as surtout un père qui t’a appris qu’exister sans produire était une faute morale.

Alena ne répondit pas.

Avec Clara, le silence ne servait à rien. Elles se connaissaient depuis assez longtemps pour que certaines phrases tombent comme des constats, pas comme des accusations.

— Va boire un verre, reprit Clara. Une heure. Pas plus. Tu sors de là, tu vois du monde, tu laisses ton cerveau redescendre.

— Tu as une vision romancée de ma capacité à “redescendre”.

— Le Kronen Club.

Alena eut un souffle de lassitude.

— Bien sûr. Un bar discret pour gens trop riches et trop fatigués pour assumer qu’ils s’ennuient.

— Exactement. Tu y seras parfaite.

— Je ne suis pas d’humeur à sourire à des banquiers.

— Alors ne souris pas.

Clara marqua une pause, puis ajouta plus doucement :

— Alena… tu tires trop sur la corde.

Cette fois, quelque chose vibra derrière le sternum de la jeune femme. Une fatigue si dense qu’elle en devenait presque douloureuse. Elle appuya le front contre la vitre froide.

— Une heure, dit-elle enfin.

— Une heure, confirma Clara avec satisfaction. Et promets-moi une chose.

— Laquelle ?

— Si tu croises quelqu’un qui te rappelle ton père, tu pars immédiatement.

Malgré elle, Alena eut un bref sourire.

— D’accord.

Elle raccrocha, resta encore une minute devant la ville, puis ramassa son manteau.

*

Le Kronen Club portait bien son nom : tout y semblait conçu pour couronner l’illusion.

L’entrée était discrète, presque austère, mais dès qu’on franchissait les portes, le lieu s’ouvrait en velours sombres, boiseries satinées, reflets d’or ambré, et musique de jazz assez basse pour flatter les égos sans gêner les confidences. C’était l’un de ces endroits où l’on venait autant pour se cacher que pour être vu.

Alena confia son manteau au vestiaire et traversa le salon principal d’un pas calme. Plusieurs regards se tournèrent vers elle, certains curieux, d’autres immédiatement respectueux. À Munich, le nom Richter circulait vite dans les milieux qui comptaient. Elle savait reconnaître le moment exact où quelqu’un l’identifiait.

Ce soir, elle s’en moquait.

Elle choisit une place au bar, ni trop exposée, ni complètement à l’ombre.

— Un verre d’eau, dit-elle au barman. Et laissez-moi deux minutes pour réfléchir à quelque chose de plus mauvais pour ma santé.

L’homme sourit poliment et s’exécuta.

Alena posa son sac sur le tabouret voisin et observa les bouteilles alignées derrière le comptoir. Le miroir renvoyait des silhouettes élégantes, des conversations étouffées, des gestes maîtrisés. L’endroit sentait le cuir, le parfum cher et la discrétion bien payée. D’ordinaire, elle appréciait ce type d’environnement : tout y était ordonné, contenu, prévisible.

Pas ce soir.

Ce soir, tout bruit la fatiguait. Tout visage l’irritait avant même qu’il n’ouvre la bouche.

Le barman déposa l’eau devant elle, puis fut aussitôt appelé à l’autre bout du comptoir. Alena prit le verre et but lentement, sans quitter les lumières du bar des yeux. Une gorgée. Puis une autre.

Rien.

Sa nuque restait nouée. Son crâne battait au rythme d’une migraine qu’elle sentait venir depuis la fin d’après-midi.

À sa droite, à deux places d’elle, un verre reposait seul sur une serviette noire. Un whisky d’un ambre profond, presque incandescent sous les lampes du comptoir. La couleur attira son regard plus sûrement qu’elle ne l’aurait admis. Il y avait dans cette teinte chaude quelque chose d’indécent au milieu de toute cette maîtrise.

Alena inspira.

Elle pensa à la réunion du lendemain. À son père. Au dernier message qu’il lui avait envoyé trois heures plus tôt :

Résultat. Pas excuses.

Pas bonsoir. Pas prends soin de toi. Jamais ça.

Son regard revint au whisky.

Elle n’avait pas vraiment envie de boire. Elle avait envie que quelque chose s’arrête.

Sa main se tendit avant qu’elle n’ait le temps de se raisonner. Elle prit le verre, le porta à ses lèvres et avala une gorgée plus généreuse qu’elle ne l’aurait fait en temps normal.

L’alcool lui brûla la gorge avec une intensité presque violente. Elle ferma les yeux une seconde, reposa le verre, puis expira lentement.

Le goût était puissant. Fumé. Plus rare, plus complexe que ce qu’elle buvait parfois lors des dîners d’affaires. Cela lui arracha presque un sursaut de lucidité.

Ce n’était probablement pas une commande ordinaire.

— Madame…

Le barman était revenu. Trop vite. Son visage avait perdu sa neutralité professionnelle.

Alena tourna la tête vers lui.

— Oui ?

Il regarda le verre vide, puis leva instinctivement les yeux vers l’arrière-salle avant de revenir à elle.

— Ce verre… commença-t-il.

— Quoi ?

Il hésita. Une fraction de seconde seulement, mais suffisante pour agacer Alena.

— Était réservé, dit-il finalement.

— J’imagine que le drame reste réparable.

— Bien sûr, madame.

Sa réponse était trop tendue.

Alena fronça légèrement les sourcils. Une chaleur étrange commençait déjà à se diffuser dans son corps, un peu trop vite pour une seule gorgée sur un ventre presque vide. Elle repoussa cette observation. Épuisement. Manque de nourriture. Rien d’autre.

Le barman s’éloigna sans discuter davantage.

Alena posa deux doigts contre sa tempe. La musique semblait plus dense. Le bois verni du comptoir lui paraissait soudain plus brillant, presque liquide sous les reflets. Elle cligna des yeux.

Ridicule.

Elle n’allait pas se laisser démonter par un verre de whisky.

— Où est mon verre ?

La voix masculine tomba derrière elle, basse, maîtrisée, dangereusement calme.

Alena se retourna.

L’homme qui venait de parler avait cette présence insupportable qu’on remarque avant même de comprendre pourquoi. Grand, vêtu de sombre, les épaules droites comme si le monde était censé s’organiser autour de lui. Ses traits étaient beaux, mais durement dessinés par quelque chose de plus mordant que de l’arrogance. De la colère, peut-être. Ou une habitude trop ancienne du combat.

Le barman se figea.

— Monsieur, je peux vous en faire préparer un autre immédiatement—

— J’ai demandé où il était.

Ses yeux glissèrent alors sur le comptoir. Puis sur le verre devant Alena.

Enfin sur elle.

La tension, presque imperceptible, changea de nature.

Alena redressa le menton.

— Si vous parlez de celui-ci, dit-elle, je l’ai pris par erreur.

Le regard de l’inconnu ne la quitta pas.

— Par erreur, répéta-t-il.

— C’est un mot assez simple.

Un silence passa entre eux. Très court. Suffisamment dense, pourtant, pour que le bruit du club semble s’éloigner autour d’eux.

Le barman, mal à l’aise, tenta un sourire professionnel.

— Je vais tout arranger, monsieur.

Mais ni l’un ni l’autre ne l’écoutaient plus vraiment.

L’homme s’approcha d’un pas.

Juste assez pour qu’Alena perçoive le parfum sobre de son manteau, la précision de sa posture, et surtout ce regard gris qui n’avait rien de doux mais qui semblait voir beaucoup trop.

— Vous avez bu ça sans demander ? demanda-t-il.

— J’ignorais qu’il fallait une autorisation royale.

Quelque chose vacilla au coin de sa bouche à lui. Pas un sourire complet. Une surprise irritée, peut-être amusée malgré lui.

— Vous êtes toujours aussi directe ?

— Seulement quand on m’adresse la parole comme à une voleuse.

— Vous avez volé mon verre.

— Alors poursuivez-moi.

Cette fois, le silence s’approfondit vraiment.

Alena sentit sa propre audace l’étonner. Ce n’était pas son genre. D’habitude, elle découpait les gens avec précision, jamais avec impulsion. Mais quelque chose dans cet homme, dans sa colère contenue, dans son assurance presque sauvage, répondait à une fatigue trop longtemps disciplinée en elle.

Elle voulut se retourner vers le bar, mettre fin à l’échange.

Le sol sembla se décaler d’un demi-centimètre sous ses pieds.

Elle resta parfaitement immobile.

Lui le vit.

Son regard changea immédiatement.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il.

— Rien.

Le mot sortit trop vite.

La chaleur dans son corps n’avait plus rien d’agréable. Elle était devenue plus lourde, plus diffuse, remontant le long de sa nuque, brouillant légèrement les contours.

L’homme jeta un regard au verre, puis au barman. Quelque chose de brutal passa dans ses traits.

— Qu’y avait-il dedans ? demanda-t-il d’une voix soudain glaciale.

Le barman blêmit.

— Monsieur, je… je croyais que…

L’inconnu jura à voix basse.

Alena le fixa.

— Quoi ?

Il revint à elle immédiatement.

— Vous pouvez marcher ?

— Évidemment.

Elle tenta de descendre du tabouret. Ses talons touchèrent le sol, et un vertige bref la traversa de part en part.

Sa main se posa d’instinct sur l’avant-bras de l’homme.

Sous le tissu sombre de sa manche, sa peau était brûlante.

Lui ne bougea pas.

— Très bien, dit-il doucement. Vous n’allez nulle part seule.

Alena releva les yeux vers lui, furieuse de son propre déséquilibre.

— Je ne vous connais pas.

— Moi non plus.

Il se pencha très légèrement, assez pour qu’elle soit la seule à entendre la suite.

— Mais si vous tombez ici, tout le monde vous regardera. Venez.

Et contre toute logique, contre tout réflexe de prudence, contre l’éducation entière de sa vie, Alena comprit qu’elle allait le suivre.

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