MasukoAlena détestait qu’on décide pour elle.
D’ordinaire, la simple idée suffisait à la redresser. Ce soir-là, sa main restait pourtant agrippée à l’avant-bras de l’inconnu avec une force presque involontaire, et ce détail l’irritait plus encore que le vertige lui-même. — Lâchez-moi une seconde, dit-elle entre ses dents. Il ne retira pas son bras. — Dès que vous tenez debout sans vaciller. — Je tiens très bien debout. Comme pour la contredire, le sol sembla onduler sous ses talons. Ce ne fut qu’un léger décalage, une infime défaillance, mais il suffit à durcir le regard de l’homme. — Non, dit-il calmement. Vous faites semblant. Elle leva vers lui des yeux glacés. — Vous ne me connaissez pas assez pour juger ce que je fais. — J’en sais assez pour voir qu’on vous a servi quelque chose qui n’était pas pour vous. Le barman, à portée d’oreille, blanchit davantage. Alena tourna la tête vers lui. — Qu’y avait-il dans ce verre ? — Madame, ce n’était pas… je croyais que… — Ce n’était pas quoi ? L’inconnu intervint avant le barman. — Pas ici. — Je ne bougerai pas tant qu’on ne m’expliquera pas. — Alors vous aurez votre explication en tombant au milieu du bar, répondit-il d’un ton sec. Ce qui fera gagner un excellent sujet de conversation à toute la pièce. Alena serra la mâchoire. Il n’avait pas tort, et elle le détestait déjà un peu pour cela. Autour d’eux, le Kronen Club poursuivait sa respiration feutrée. Mais quelques regards avaient commencé à dévier discrètement dans leur direction. Un homme de son milieu apprenait très tôt à détecter les changements d’attention dans une pièce. Une femme du sien les devinait avant même qu’ils ne surviennent. Elle ne pouvait pas se permettre un malaise public. Pas ici. Pas maintenant. Pas dans cette ville. — Très bien, dit-elle enfin. Un endroit calme. Deux minutes. — Cinq, corrigea-t-il. — N’abusez pas. Il eut un infime mouvement de tête, ni approbation ni amusement, puis glissa quelques mots brefs au barman. L’homme acquiesça aussitôt, visiblement soulagé qu’une scène plus grave n’éclate pas sous ses lumières. L’inconnu guida Alena vers une porte latérale dissimulée derrière une alcôve de bois sombre. Sa main n’était plus sur son bras mais dans le bas de son dos, simple point d’appui qui l’agaçait autant qu’il la stabilisait. Ils traversèrent un petit corridor tendu de silence. L’air y était plus frais. La musique du bar s’y étouffait déjà. Au fond, une pièce privée s’ouvrait sur un salon discret : canapés de cuir, table basse, lampe de lecture, murs couverts de panneaux acoustiques et de tableaux abstraits assez chers pour n’avoir l’air de rien. — Asseyez-vous, dit-il. — Vous donnez des ordres à toutes les femmes que vous croisez ? — Uniquement à celles qui viennent de voler mon whisky avant de chanceler devant moi. Alena s’assit malgré elle. Le simple fait d’être enfin immobile lui arracha un souffle. Sa nuque battait trop fort. La chaleur dans son sang avait quelque chose d’inégal, de sournois, comme si son corps accélérait puis freinait sans lui demander son avis. L’homme décrocha le téléphone interne, demanda de l’eau, des glaçons et le responsable du bar, puis raccrocha. — Vous agissez toujours aussi vite ? demanda-t-elle. — Seulement quand je n’aime pas ce que je vois. Elle releva les yeux vers lui. — Vous me trouvez si alarmante ? — Je trouve alarmant le fait que vous ayez bu une seule gorgée et que vous soyez déjà aussi pâle. Un léger coup contre la porte interrompit leur échange. Le responsable du bar entra avec un plateau, suivi du barman qui ne semblait plus savoir où mettre ses mains. Le regard de l’inconnu se fit immédiatement plus froid. — Expliquez-moi, dit-il. Le responsable prit la parole à la place du barman. — Monsieur, il y a eu une erreur de service. Le verre commandé à votre intention a été déposé au comptoir quelques instants avant votre arrivée. Madame s’en est saisie sans que nous ayons le temps de… — Je peux voir ça, coupa-t-il. Je vous demande ce qu’il y avait dedans. Le responsable hésita. — Le whisky, naturellement, et… un complément. Alena sentit son ventre se nouer. — Quel complément ? Le barman répondit enfin, d’une voix blanche. — Une préparation stimulante, madame. Rien d’illégal. Certains clients la demandent. Cela peut… intensifier les sensations. Le silence qui tomba ensuite fut net comme une gifle. Alena fixa l’homme sans le voir. Une préparation. Intensifier les sensations. Le choix des mots, précisément parce qu’il restait poli, lui donna la nausée. — C’était pour vous ? demanda-t-elle lentement à l’inconnu. Il ne répondit pas tout de suite. — Oui, finit-il par dire. — Donc vous buvez des cocktails préparés en arrière-salle comme un adolescent incapable de survivre à sa propre soirée ? Le responsable du bar blêmit encore. L’inconnu, lui, eut l’air de lutter entre deux réactions contradictoires : la colère et un rire qu’il jugeait probablement déplacé. — Ce n’est pas pour moi, dit-il finalement. C’était une commande privée qu’on m’a apportée dans le mauvais timing. — Ce qui ne répond pas à ma question. — Et vous n’êtes pas en état d’obtenir ce genre de détails. Le mépris tranquille de sa réponse la redressa presque plus sûrement qu’un verre d’eau. — Ne décidez pas de ce que je peux obtenir. — Vous voulez la vérité ? Très bien. J’ai demandé une bouteille rare. Quelqu’un d’autre a ajouté le reste. Sans mon accord. Le responsable du bar acquiesça précipitamment. — Nous allons vérifier l’origine exacte, monsieur. Nous sommes profondément désolés. — Vous me transmettrez tous les noms impliqués avant minuit, dit-il sans même tourner la tête. Et si cette histoire quitte cette pièce, vous changerez tous de profession d’ici demain. Le responsable avala difficilement sa salive. — Bien, monsieur. Lorsqu’ils furent partis, il n’y eut plus que le silence, l’eau sur la table basse et cette tension nerveuse qui semblait vibrer dans l’air. Alena prit un verre, y jeta deux glaçons et but lentement. L’eau froide lui fit du bien quelques secondes. Puis cette chaleur interne revint, plus souple, plus insinuante. — Vous gérez admirablement les catastrophes, dit-elle. — C’est un talent qui m’a coûté cher. — On dirait plutôt une habitude. Il se servit de l’eau à son tour mais ne but pas. Il la regardait avec trop d’attention, comme s’il s’attendait à la voir se briser d’une seconde à l’autre. — Vous devriez appeler quelqu’un, dit-il. — Non. — Un ami. Un chauffeur. Un garde du corps, si vous en êtes au point où j’imagine que vous êtes. Elle eut un rire sans joie. — Vous imaginez beaucoup. — Vous appartenez à ce genre de monde. Ça se voit. — Et vous, non ? Cette fois, un éclat franchement ironique traversa son regard. — Vous savez, il existe des gens bien habillés qui ne dirigent pas forcément des empires. — Vraiment ? Dans ce club ? Je demande à voir. Il s’appuya contre la console, bras croisés. Il avait quitté le ton autoritaire des premières minutes, mais cela ne le rendait pas moins dangereux. Au contraire. Lorsqu’il se taisait, la pièce semblait se régler sur lui. Cela agaçait Alena plus qu’elle ne voulait l’admettre. — Vous avez toujours cette manie de transformer votre faiblesse en insolence ? demanda-t-il. — Vous avez toujours cette manie de confondre surveillance et charme ? — Je n’essaie pas d’être charmant. — Tant mieux. Vous échoueriez. Il sourit, cette fois sans ambiguïté. Un sourire bref, tranchant, qui changea son visage juste assez pour le rendre plus troublant encore. Alena détourna aussitôt les yeux. Mauvaise idée. Chaque fois qu’elle cessait de le fixer, elle sentait davantage son propre corps : le battement trop rapide de son cœur, le lourd engourdissement dans ses jambes, cette conscience accrue de l’air sur sa peau, du tissu de sa robe à la naissance de sa gorge, de sa propre respiration. Elle se leva. Tout vacilla légèrement. Il la rejoignit avant qu’elle n’ait le temps de se fâcher contre elle-même. — Je rentre, dit-elle. — Dans cet état ? Impossible. — Je n’ai pas besoin de votre permission. — Et moi je n’ai aucune envie de vous voir partir seule en luttant pour rester droite. Elle voulut contourner la table. Il lui barra le passage d’un mouvement calme, sans brutalité, simplement assez proche pour qu’elle sente la chaleur de son corps et l’odeur nette, sèche, de sa chemise et de sa peau. Le silence prit une autre forme. Le monde se réduisit à cette distance minuscule entre eux. — Si vous appelez un médecin, murmura-t-elle, mon nom sortira avant même que les résultats du scanner ne soient signés. Il pencha légèrement la tête. — Donc vous êtes quelqu’un qu’on remarque. — Comme vous. — Peut-être. Elle leva les yeux vers lui. Il n’y avait pas de satisfaction dans son expression, ni même cette suffisance habituelle des hommes nés du bon côté de l’argent. Seulement une tension mal tenue. Comme s’il venait lui aussi de passer une très mauvaise soirée avant de la trouver devant ce verre. — Je n’irai pas dans une clinique, dit-elle. — Je ne vous y traînerai pas. — Je n’appellerai personne. — Alors restez ici quelques minutes de plus. Elle secoua la tête. — Cet endroit n’est pas assez fermé. Leurs regards se croisèrent. Il comprit avant qu’elle reformule. Ici, le personnel entrait. Les murs entendaient. Les couloirs vivaient. — Il y a une suite à l’étage, dit-il après une seconde. Personne ne nous dérangera. Alena aurait dû refuser immédiatement. Elle le savait. Pourtant, à l’instant où il prononça le mot suite, quelque chose d’autre s’éveilla sous la fatigue et l’irritation. Une conscience aiguë de sa présence. De sa voix. De cette façon qu’il avait d’occuper l’espace comme s’il s’en méfiait autant qu’il le dominait. — Vous invitez souvent des inconnues dans vos suites privées ? demanda-t-elle. — Jamais. — Bien sûr. — Vous croyez ce que vous voulez. Elle le fixa encore une seconde. Puis une autre. Sa raison lui ordonnait de partir. Son corps, lui, n’obéissait plus complètement à la raison depuis ce fameux verre d’ambre. — Dix minutes, dit-elle. — Vous négociez toujours ? — Seulement quand je suis assez lucide pour savoir que je commets une erreur. Quelque chose s’assombrit dans son regard. Pas de triomphe. Pas de légèreté. Juste une intensité plus dangereuse. Il prit la carte magnétique posée sur la table du salon privé, ouvrit la porte et lui tendit le passage. — Après vous, dit-il. Alena franchit le seuil. Au fond du corridor, l’ascenseur privé venait d’arriver. Les portes s’ouvrirent dans un chuintement silencieux. Et quand elle entra avec lui dans la cabine étroite, elle comprit que les dix minutes qu’elle venait d’accepter pouvaient très bien ruiner le reste de sa nuit.Le cabinet était plus silencieux que la première fois.Alena s’installa dans la salle d’attente privée avec Clara à ses côtés, les mains jointes sur son sac comme si elle se retenait de fuir encore. Depuis la villa, chaque rendez-vous médical ressemblait à une opération clandestine. Entrée latérale, créneau vide, nom abrégé, pas de temps mort dans les couloirs. Sabine l’avait organisé au millimètre.— Tu respires comme avant une fusion hostile, murmura Clara.— Les deux situations impliquent des hommes qui veulent posséder ce qui ne leur appartient pas.Clara ne répondit pas. Il n’y avait rien à alléger.Le docteur Meissner les reçut rapidement.— Nous allons vérifier la croissance, dit-elle. Tout ce qui a été vu jusqu’ici reste rassurant.Rassurant.Le mot avait toujours quelque chose d’étranger dans ce contexte.Quelques minutes plus tard, allongée sous la lumière blanche, Alena fixait de nouveau l’écran. Cette fois, l’image avait changé. Plus nette. Plus impossible aussi. Ce n’étai
Greta avait changé de téléphone deux fois en dix jours. Elle dormait mal, mangeait trop peu et gardait toujours son sac à portée de main, même sous la douche de l’appartement minuscule que lui prêtait désormais une connaissance payée en liquide. Le traitement de son frère était lancé. L’argent avait servi. C’était censé suffire à justifier le reste. Ça ne suffisait pas. Elle était assise dans une laverie anonyme près de Sendling quand le message chiffré de son contact s’afficha. Rapport. Tout ce que tu sais sur la villa. Elle referma aussitôt l’application, observa autour d’elle, puis la rouvrit. Deux retraités pliaient des draps. Une femme lisait debout près d’un sèche-linge. Personne ne semblait la regarder. Pourtant, depuis qu’elle avait tenté d’appeler Alena puis raté le rendez-vous du café, elle avait l’impression que chaque vitre contenait un reflet de surveillance. Elle répondit malgré tout. Villa en périphérie ouest. Personnel réduit. Sabine passe souvent. Clara aussi.
— Non. La femme assise en face de Max eut un sourire figé. Elle était belle, parfaitement coiffée, fille d’un industriel de Stuttgart, exactement le genre de prétendante que Richard Hoffmann estimait “convenable” dans un moment où la presse réclamait des images rassurantes. Son prénom lui échappait déjà. — Pardon ? demanda-t-elle. Max repoussa son verre d’eau sans y toucher. — Cette entrevue était une erreur. La mienne, surtout. Je n’ai rien à vous proposer. Elle baissa légèrement les yeux, blessée mais trop bien élevée pour le montrer franchement. — Votre père semblait penser le contraire. — Mon père pense beaucoup de choses à ma place. La phrase coupa net le reste du déjeuner. Trente minutes plus tard, seul dans son bureau au siège de Hoffmann Industries, Max jeta sa veste sur le dossier d’un fauteuil et alla jusqu’à la baie vitrée. Munich s’étalait au-dessous de lui, calme en apparence, alors que depuis des semaines il n’y voyait plus qu’un réseau de mensonges, de survei
Le matin commença avec trois appels vidéo, deux signatures électroniques et une nausée qu’Alena camoufla derrière une tasse de thé refroidi. Depuis la villa, Richter Group avait l’air plus abstrait, mais pas moins vorace. Les écrans remplaçaient les couloirs, les synthèses remplaçaient les présences, et Dietrich avait accepté l’exil à une seule condition : qu’aucune baisse de rendement ne vienne prouver qu’elle s’était retirée pour faiblir. Alors elle travailla. Le salon du rez-de-chaussée était devenu un poste de commandement. Une grande table, trois écrans, des piles de dossiers sécurisés, des notes griffonnées de la main de Sabine, toujours précise, toujours froide. Dehors, le jardin clos brillait d’un calme presque insultant. Dedans, Alena tenait encore debout par pure habitude. — Le ministère redemande une reformulation sur le calendrier des sites de l’est, dit Sabine depuis l’écran. Ils craignent que Hoffmann Industries n’utilise votre retrait pour imposer ses propres séque
La villa avait le silence des lieux qui attendent.Pas le silence vide des maisons inhabitées, mais celui, plus étrange, des espaces préparés pour recevoir quelqu’un en crise. Les rideaux déjà tirés comme il faut, le réfrigérateur rempli, les chambres aérées, les systèmes de sécurité testés, les fleurs fraîches dans l’entrée sans qu’aucune main réellement aimante ne les ait choisies. Tout y était juste. Rien n’y était vivant.Alena passa sa première soirée à apprivoiser cette justesse.Sabine avait imposé un minimum de rituel avant de repartir vers Munich pour gérer la couverture logistique : repas léger, horaire des appels, planning médical, protocole de sécurité, numéros d’urgence. Clara, elle, avait refusé de la laisser seule avant la tombée complète de la nuit.— Tu as déjà l’air de vouloir te dissoudre dans les boiseries, dit-elle en la suivant jusqu’au salon.— Les boiseries ont l’avantage de ne pas poser de questions.— Moi aussi, si tu préfères.Alena lui jeta un regard.— Tu
L’idée, une fois prononcée, ne la quitta plus.Partir.Pas disparaître totalement — ce serait impossible, et politiquement suicidaire. Mais se retirer assez loin du siège, du manoir, des journalistes de porte cochère, des actionnaires furieux et des regards de Max pour reprendre de l’air. Garder le contrôle de la narration en s’absentant avant d’être encerclée complètement.Ce soir-là, dans le salon de Schwabing, Clara fut la première à réagir franchement.— Tu vas t’exiler ? demanda-t-elle. Comme au XIXe siècle ?— Tu préfères quoi ? Que je reste ici à servir de cible mouvante à tous les photographes de Munich ?Clara ouvrit les mains.— Je comprends la logique. Je déteste simplement ce qu’elle dit de ton monde.Sabine, elle, avait déjà basculé du côté de l’exécution.— Nous avons deux propriétés pouvant servir de retraite discrète, dit-elle en faisant apparaître une carte sur sa tablette. Un appartement à Garmisch, trop visible pour les déplacements. Et une villa en périphérie ouest







