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CHAPITRE 6 : L'Orgueil Blessé

Penulis: Zuzu
last update Tanggal publikasi: 2026-07-01 09:42:33

Max resta un long moment debout au milieu de la chambre.

Les draps défaits derrière lui, la lumière pâle de l’aube sur le parquet, et ces cinq billets dans sa main comme une insulte soigneusement pliée.

Il en avait reçu, de l’argent. Il en avait manipulé, déplacé, détruit, multiplié plus de fois qu’il n’aurait su les compter. L’argent n’avait jamais eu de poids moral dans sa vie. C’était un outil, un langage, parfois une arme. Mais dans cette suite, entre ses doigts, ces cinq morceaux de papier avaient soudain quelque chose de brutalement personnel.

Elle l’avait payé.

Pas remercié. Pas fui avec panique et oubli. Payé.

Il se força à respirer, lentement. La colère pure n’était pas ce qui le gênait le plus ; elle, au moins, il savait la gérer. Ce qui l’agaçait vraiment, c’était l’autre sensation, plus trouble, plus humiliante : le fait qu’aucune femme ne lui avait jamais laissé le sentiment d’avoir été réduit à une parenthèse avant même qu’il ait décidé s’il voulait la laisser partir.

Il revint à la table de nuit, reprit les billets, les lissa du pouce et les glissa dans son portefeuille.

Ce geste, qu’il n’aurait pas su justifier, eut sur lui un effet étrange. Comme s’il refusait de jeter l’offense au loin. Comme s’il voulait au contraire la garder près de lui, pour ne pas la laisser se dissoudre.

Son téléphone vibra.

Lukas.

— J’écoute.

La voix de son chef de sécurité était déjà alerte, malgré l’heure.

— Nous avons commencé à récupérer les images, monsieur. Il y a bien une coupure sur une partie du système, comme je vous l’ai indiqué.

— Une panne réelle ou une panne achetée ?

— Je ne peux pas encore l’affirmer.

— Alors affirmez-moi quelque chose de plus utile.

Lukas marqua une seconde de silence.

— Nous avons l’entrée du hall principal. Une femme est arrivée seule vers vingt-deux heures cinquante-huit. Manteau clair, silhouette mince, cheveux relevés. Le visage n’est pas exploitable de face sur ce premier angle.

Max se dirigea vers la baie vitrée, le regard sur Munich encore bleue de petit matin.

— Continuez.

— Elle s’installe au bar. Ensuite, l’angle concerné par le comptoir saute pendant plusieurs minutes. Quand l’image reprend, vous l’accompagnez vers l’ascenseur privé.

Max serra la mâchoire.

— Et la sortie ?

— Cinq heures trente et une. Elle quitte seule le hall. Toujours pas de visage net. Elle garde la tête baissée et ses cheveux sont réattachés.

— Voiture ?

— Un taxi urbain. Plaque en cours d’identification.

— Accélérez le cours.

— Oui, monsieur.

Il s’apprêtait à raccrocher quand Lukas ajouta :

— Il y a autre chose.

— Parlez.

— Le personnel du club est nerveux. Le barman prétend que le verre a été manipulé dans le service interne avant votre arrivée. Il refuse de nommer le client pour qui l’additif avait été commandé.

Max eut un rire sec.

— Il refuse ?

— Il dit qu’il a peur.

— Il a raison.

Il raccrocha sans plus.

Le problème n’était pas seulement qu’elle avait disparu. Le problème était qu’elle avait disparu dans des angles morts, des hésitations, des silences achetés ou provoqués. Ce n’était pas un départ banal. Ce n’était pas la fuite gênée d’une femme qui regrettait une nuit imprudente. Quelqu’un comme elle savait déjà comment effacer ses traces.

Quelqu’un comme elle.

Le regard de Max glissa vers le lit.

Elle appartenait au même monde que lui, c’était certain. On ne laissait pas un homme endormi dans une suite privée avec cinq cents dollars sur la table de nuit sans avoir été formée, d’une manière ou d’une autre, à survivre par le contrôle. Il y avait eu dans sa manière de parler, de découper les phrases, d’imposer des règles jusque dans le désir, quelque chose de familier et d’exaspérant. Une éducation du pouvoir. Une discipline froide. Une fatigue ancienne.

Il se revit la veille, au club, les nerfs à vif avant même qu’elle n’apparaisse devant lui.

Son père.

Tout avait commencé avec son père, comme trop souvent.

La dispute était encore là, intacte, dans un coin de sa mémoire.

Le bureau de Richard Hoffmann. Le cognac qu’il n’avait pas bu. Les rideaux fermés malgré l’heure. Les chiffres du futur appel d’offres étalés sur la table comme un champ de bataille.

— Tu hésites, lui avait dit Richard.

— Je calcule.

— Les faibles calculent. Les héritiers décident.

Max avait eu envie de sourire. Son père utilisait toujours le mot héritier comme d’autres diraient soldat.

— Richter Group a des appuis plus solides que prévu sur le dossier logistique de l’Est, avait-il répondu. Si on les attaque trop frontalement, le gouvernement s’en apercevra.

Richard s’était penché en avant.

— Je me fiche de la méthode. Je veux les voir perdre.

— Tu veux surtout voir Dietrich perdre.

Le silence qui avait suivi était celui des vieilles haines. Celles qu’on transmet plus facilement qu’un patrimoine.

Richard ne nia jamais ce genre de phrase. Il la considérait comme trop évidente pour mériter qu’on la discute.

— Tu n’as pas besoin de comprendre l’origine d’une guerre pour savoir la gagner, avait-il tranché.

— J’ai besoin de savoir combien elle nous coûte.

— Elle nous a coûté moins cher que la faiblesse.

Ils avaient continué ainsi, l’un parlant en stratégie, l’autre en vengeance. À la fin, Max avait quitté le manoir avec l’impression familière d’étouffer dans un costume taillé plusieurs générations avant sa naissance.

Et maintenant, au lendemain d’une nuit impossible, il n’avait toujours pas réglé le problème qui le poursuivait depuis des années : il n’appartenait jamais complètement à ce qu’on attendait de lui.

Un coup discret à la porte le ramena au présent.

— Entrez.

Lukas entra sans expression visible, tablette en main, costume impeccable malgré l’heure absurde.

— Les premières images.

Max prit la tablette. Hall. Bar. Ascenseur. Sortie.

La silhouette était là. De dos, de biais, à moitié mangée par les reflets, mais bien là.

Manteau crème. Taille fine. Port altier même dans la fatigue. Une façon de marcher comme si le monde entier avait intérêt à s’écarter. À l’arrêt sur image, elle semblait presque glaciale.

Il fit défiler jusqu’au hall de sortie.

Elle avançait seule, déjà refermée sur elle-même, comme si la nuit n’avait été qu’une opération chirurgicale à effacer avant le lever du soleil.

— Zoom sur le poignet gauche, dit-il.

Lukas obéit. Un détail émergea : une montre sobre, très chère, probablement suisse, sans fantaisie.

— Encore.

Image suivante. Son profil se découpait un dixième de seconde dans la lumière du portique. Pas assez pour une identification logicielle. Mais assez pour que quelque chose se serre dans l’estomac de Max.

Il ne pouvait pas expliquer pourquoi. Ce n’était pas la beauté ; il l’avait vue de plus près que n’importe quelle caméra. Ce n’était pas même le mystère. C’était cette contradiction. Elle avait fui comme si elle le méprisait, mais ce départ n’avait rien d’indifférent. Chaque geste, chaque angle choisi criait l’effort.

— Je veux la plaque du taxi, dit-il. Le trajet. Le chauffeur. Le paiement. Et tous les employés du Kronen Club qui ont quitté leur poste avec de l’argent de poche suspect ce matin.

— Oui, monsieur.

— Sans appel aux canaux officiels.

Lukas hocha la tête.

— Votre père m’a demandé où vous étiez cette nuit.

Max releva les yeux.

— Et ?

— J’ai répondu que vous n’étiez pas joignable pendant une réunion privée.

— Ce qui n’est pas totalement faux.

Lukas, qui travaillait pour lui depuis assez longtemps pour connaître les nuances, n’ajouta rien. Mais son regard glissa une seconde vers les billets visibles dans le portefeuille entrouvert posé sur la table.

— Je peux demander ? hasarda-t-il.

— Non.

— Très bien.

Max reposa la tablette.

— Une dernière chose. Je veux savoir qui a ordonné l’effacement partiel des images au club avant midi. Si ce n’est pas leur direction, c’est quelqu’un d’extérieur. Et si c’est quelqu’un d’extérieur, il connaissait peut-être déjà cette femme.

— Je m’en charge.

Quand Lukas fut parti, Max passa la main dans ses cheveux et regarda sa montre.

Dans moins de deux heures, il devait être au siège de Hoffmann Industries pour une réunion préparatoire sur l’appel d’offres européen. Richard serait là. Les juristes. Les analystes. Les conseillers qu’il payait pour lui redire ce qu’il pensait déjà.

Il n’avait ni le temps ni le droit d’être obsédé par une inconnue.

Cette pensée le fit presque sourire.

Trop tard.

Il prit enfin une douche rapide, s’habilla sans vraiment réfléchir, et descendit au parking souterrain du club. Dans sa voiture, le cuir encore froid sous ses mains, il sentit de nouveau le portefeuille dans la poche intérieure de sa veste. Les billets semblaient peser plus qu’ils n’auraient dû.

Au feu rouge de la Maximilianstrasse, son téléphone vibra encore.

Lukas : Plaque taxi identifiée. Paiement en espèces. Caméras de circulation sur le trajet en récupération.

Max reposa le téléphone.

Espèces.

Bien sûr.

La femme sans nom venait d’effacer la première branche de la piste avec une précision presque professionnelle.

Il démarra à nouveau.

Au moment où sa voiture s’engageait dans l’avenue menant à Hoffmann Industries, un nouveau message tomba.

Lukas : Le taxi ne l’a pas déposée à son domicile. Arrêt intermédiaire devant Richter Group.

Max fixa l’écran.

Puis il releva lentement la tête.

Richter Group.

Le nom, seul, suffit à lui durcir le visage.

Et pour la première fois depuis le réveil, l’humiliation laissa place à une intuition plus dangereuse encore.

La femme des cinq billets appartenait peut-être au camp ennemi.

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