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Chapitre 30 — Le serment

Autor: Lumièrelle
last update Data de publicação: 2026-10-27 21:08:19

Santiago

Il y a des soirs comme ça où je rentre à la maison et où tout est trop grand. Le couloir, la cuisine, le silence, cette pièce vide où je pose mes dossiers et où je me verse un whisky que je ne bois pas, un whisky qui reste là, à côté de moi, à me tenir compagnie avec sa couleur d'ambre et l'idée qu'on a eue tous les deux de cette soirée. La nuit est tombée sur Buenos Aires et par la fenêtre je vois les lumières des tours, une grue immobile, un avion qui cligno
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  • le meilleur ami de mon frère    Chapitre 30 — Le serment

    SantiagoIl y a des soirs comme ça où je rentre à la maison et où tout est trop grand. Le couloir, la cuisine, le silence, cette pièce vide où je pose mes dossiers et où je me verse un whisky que je ne bois pas, un whisky qui reste là, à côté de moi, à me tenir compagnie avec sa couleur d'ambre et l'idée qu'on a eue tous les deux de cette soirée. La nuit est tombée sur Buenos Aires et par la fenêtre je vois les lumières des tours, une grue immobile, un avion qui clignote très haut, et je pense à mon frère avec cette vieille inquiétude qui ne me quitte jamais tout à fait, cette inquiétude qui a le visage d'un gamin de quinze ans assis sur un lit de foyer, les genoux serrés, les mains entre les genoux.Je sors le carnet. Pas celui de Mateo, le mien, le carnet de cuir fatigué où je note des choses, des dates, des pensées pour les jours où j'ai besoin de me souvenir de qui je suis, ces jours où le métier d'avocat me donne l'illusion d'être un homme rangé

  • le meilleur ami de mon frère    Chapitre 29 — La deuxième vie

    ValentinaJe rentre avant lui. C'est la seule chose que je décide ce soir, et je m'y tiens, cette petite victoire de rien du tout, arriver la première, tourner la clé la première, allumer la lumière la première, comme si l'appartement pouvait encore être le mien si j'y entre avant lui, comme si l'ordre des choses pouvait changer les choses elles-mêmes. La porte se referme. Je pose mes clés dans la coupelle, je mets mes chaussures de côté, je suspends mon manteau, et chacun de ces gestes me paraît faux, un peu décalé, comme une chorégraphie apprise pour une autre maison, pour une autre vie, pour une femme qui ne serait pas moi. La coupelle est en céramique bleue, c'est moi qui l'ai achetée, deux pesos au marché de San Telmo, et voilà que même la coupelle me paraît un objet volé.Je m'assois sur le canapé. Je ne retire même pas la couette grise que j'ai achetée en soldes le mois dernier, celle qui jure avec tout, la couette que j'ai choisie parce qu'el

  • le meilleur ami de mon frère    Chapitre 28 — Dehors

    MateoLa porte de l'immeuble se referme derrière moi avec ce bruit sourd que je connais depuis quinze ans, le même claquement métallique qui marque la fin de toutes les nuits où je suis monté chez Valentina sans jamais vraiment monter, ces nuits où je restais une heure, deux heures, assis sur le bord d'une chaise comme un invité qu'on n'a pas invité à rester, à parler de choses ordinaires en évitant soigneusement toutes les autres. La rue est vide, ou presque, un chien qui fouille dans un sac poubelle éventré, la lueur orange d'un lampadaire qui clignote à intervalles irréguliers, l'air qui sent la pluie proche sans qu'une goutte soit tombée, cette odeur de fer et de poussière mouillée qui monte du fleuve certains soirs et qui vous colle à la peau. Je la vois. Elle est à une demi-rue, la silhouette que je reconnaîtrais entre mille, le dos droit, le pas rapide, ce pas à elle de quand elle compte les pas pour ne pas compter autre chose, ce pas que je lui ai vu adopter toutes les fois où

  • le meilleur ami de mon frère    Chapitre 27 — La serviette

    CamilaJe ne suis pas bête. Je veux que ce soit dit, quelque part, une fois : je ne suis pas bête.Je suis une femme qui plie ses serviettes en triangle et qui range ses affaires par couleur, alors les gens croient que je vois le monde à travers du coton repassé. C'est l'inverse. C'est parce que je vois tout que je plie. C'est parce que tout menace, toujours, de se déranger, que je passe ma vie à ranger.Ce que j'ai vu, ce soir-là, a duré deux secondes. Deux secondes, à peine, entre la fin du gâteau et le mate.Valentina racontait quelque chose, une histoire drôle, tout le monde riait, et Mateo l'a regardée. Pas un regard de beau-frère. Pas un regard d'ami de la famille. Un regard d'homme qui regarde l'endroit où il habite vraiment, au fond de lui, un regard de quelqu'un qui ouvre sa propre porte. Deux secondes. Puis il a baissé les yeux vers la calebasse, et elle a ri plus fort, une fraction de seconde trop fort, et personne n'a rien vu, et moi j'ai vu.J'ai vu parce que je regarde c

  • le meilleur ami de mon frère    Chapitre 26 — La montre joyeuse

    MateoSantiago m'a coincé dans le couloir, entre la salle de bains et la cuisine, son verre à la main, son bras sur mon épaule, et son haleine de bon vin, et je savais que ce moment viendrait, je l'attendais comme on attend le dentiste.— Alors.— Alors quoi.— Alors, Mateo. Trois mois. Tu me caches une femme pendant trois mois. À moi. On a partagé une chambre, des chaussures, un pneu crevé sur la General Paz, tu te souviens du pneu, et tu me caches une femme.— Je ne cachais rien. Je vérifiais.— Vérifiais quoi ?— Que ce soit vrai.Il m'a regardé. Il a ce regard, Santiago, un regard d'avocat qui n'a jamais tout à fait quitté le tribunal, et pendant une seconde j'ai cru qu'il allait voir. Qu'il allait lire la façade fissurée, les caves inondées, toute la structure. Puis il a ri, et le moment est passé, comme ils passent tous, comme je les laisse tous passer.— Tu es le seul homme du monde qui vérifie l'amour comme un devis, il a dit. Ma grand-mère disait : celui qui teste le lit avan

  • le meilleur ami de mon frère    Chapitre 25 — Les fourchettes

    ValentinaIl y a quatre fourchettes, six verres, huit couteaux, deux saladiers, une carafe.Je compte. C'est ce que je fais quand le monde menace de se déformer, je compte ce qui ne ment pas, les objets, les marches, les carreaux, tout ce qui reste à sa place quand les gens, eux, changent de trajectoire sans prévenir.Ma compagne depuis trois mois.Trois mois. J'ai fait le calcul tout de suite, on fait toujours le calcul, c'est un réflexe de victime, et le calcul disait : la nuit, sa nuque sous mes doigts, c'était une erreur, tout ça tenait à l'intérieur de ses trois mois. Je n'étais pas une révélation. J'étais un écart. On m'a comptée dans la catégorie des accidents, et elle, elle est dans la catégorie des projets, avec son gâteau et sa robe crème et ses mains qui tremblent quand elle croit que personne ne voit.Je vois, moi. Je vois tout. C'est mon talent et ma punition.Elle est gentille. C'est le pire, vous savez. Le pire aurait été une pimbêche, une arrogante, une femme qu'on peu

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