Se connecterCHAPITRE 2 — LE REGARD INTERDIT
Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.
La chambre était trop vaste, trop silencieuse, trop habitée par les ombres. Chaque craquement du parquet me faisait sursauter. Chaque souffle du vent derrière les rideaux ressemblait à un murmure. Et toujours cette image, gravée sous mes paupières : Lucian, en bas, dans le noir, les yeux rivés sur ma fenêtre.
Qu’est-ce qu’il attendait ?
J’ai attendu l’aube, recroquevillée sur le lit, les genoux contre la poitrine. Et quand les premières lueurs grises ont percé les nuages, j’ai enfin osé regarder dehors.
L’allée était vide.
Je me suis levée, épuisée, et j’ai enfilé un pull trop large. Le manoir semblait endormi. Aucun bruit, à part le tic-tac lointain d’une horloge.
J’ai ouvert la porte de ma chambre avec précaution. Le couloir était plongé dans une semi-obscurité. Les portraits semblaient me suivre du regard, leurs yeux peints trop brillants.
Je n’aurais pas dû sortir. Mais j’avais besoin de connaître les lieux, de comprendre où j’avais atterri.
L’aile est était déserte. J’ai longé les murs, effleurant les tapisseries, m’arrêtant devant chaque porte close. Certaines étaient verrouillées, d’autres entrouvertes, laissant entrevoir des pièces poussiéreuses, des miroirs voilés, des meubles abandonnés.
Au bout du couloir, une fenêtre en ogive donnait sur la cour intérieure. Un jardin à la française, taillé au cordeau, et en son centre, une fontaine asséchée.
Le contraste entre la beauté froide du lieu et la chaleur étouffante du regard de Lucian me serrait la gorge.
J’ai rebroussé chemin. C’est en passant devant un escalier étroit que je l’ai vu.
Il était adossé au mur, juste là, comme s’il m’attendait.
Lucian.
Toujours vêtu de noir. Toujours ce regard gris, impitoyable, qui se posait sur moi comme une main invisible.
« Vous n’écoutez jamais, on dirait. »
Sa voix m’a fait sursauter. Je me suis arrêtée net, le cœur battant.
« Je ne vous avais pas vue. » ai-je menti.
« Si. Vous m’avez cherché. »
Il s’est détaché du mur, s’est approché. Le couloir était étroit, il n’y avait nulle part où fuir. J’ai reculé jusqu’à sentir le mur froid contre mon dos.
Il s’est arrêté tout près, trop près. Sa respiration était lente, régulière. Je pouvais voir les reflets argentés dans ses cheveux, la courbe dure de sa mâchoire, la tension dans ses épaules.
« Vous savez ce qu’on dit de moi, Staline ? » a-t-il demandé, la voix basse.
« Je m’en moque. »
« Vraiment ? »
Il a levé la main et, du bout des doigts, a repoussé une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. Le geste était si intime, si interdit, que j’ai eu l’impression de prendre feu.
« On dit que je ne laisse personne m’échapper. Que je prends ce que je veux. Que je ne supporte pas qu’on me défie. »
Ses doigts ont glissé le long de ma mâchoire, à peine effleurés, et se sont posés sur ma gorge. Pas une pression. Juste une possession silencieuse.
« Et vous, Staline, vous venez de me défier en restant. »
Je n’arrivais plus à respirer. Pas à cause de la peur. Mais parce que, malgré tout, une partie de moi ne voulait pas qu’il retire sa main.
C’était absurde. Dangereux.
« Vous ne me faites pas peur, Lucian. » ai-je soufflé.
« Vous mentez mal. »
Il s’est penché. Ses lèvres étaient à quelques centimètres des miennes. Son souffle chaud caressait ma bouche.
« Je sens votre cœur battre. Il bat comme un animal affolé. Et pourtant, vous restez là, le dos au mur, à me regarder comme si vous vouliez que je vous embrasse. »
Je n’ai pas répondu. Je n’aurais pas pu.
Il a souri, ce sourire qui n’atteignait pas ses yeux.
« Ne vous avisez pas de jouer avec moi. Vous perdriez. »
Il a retiré sa main, lentement, et s’est écarté. L’air est redevenu froid, et je me suis rendu compte que je tremblais.
« Restez dans votre chambre la nuit. » a-t-il dit en s’éloignant. « Et ne vous promenez plus seule dans les couloirs. Certaines portes ne pardonnent pas. »
Il a disparu au tournant, me laissant seule avec mon pouls en feu.
Je suis restée immobile de longues minutes, incapable de bouger, incapable de penser. Il m’avait touchée. Pas avec violence. Mais avec une certitude qui m’avait brisée.
Ce n’était pas un simple avertissement. C’était une déclaration de guerre.
Le reste de la journée s’est écoulé dans un brouillard. J’ai pris mes repas dans la salle à manger, seule, face à une table interminable. Edmond n’était toujours pas là. Les domestiques évitaient mon regard.
La nuit est tombée d’un coup, comme un rideau qu’on tire.
Je me suis enfermée dans ma chambre, mais le sommeil ne venait pas. L’image de Lucian me hantait : sa main sur ma gorge, sa voix rauque, ce désir étrange qui m’avait traversée malgré moi.
Je me suis levée, assoiffée. J’avais laissé une bouteille d’eau sur la table de chevet, mais elle était vide.
J’ai hésité. Le couloir était noir, à peine éclairé par la lune. Mais la soif était trop forte.
J’ai ouvert la porte avec une lenteur infinie, priant pour que personne ne m’entende.
Le couloir était silencieux.
J’ai avancé à pas de loup, le cœur battant. Chaque ombre me semblait vivante. Chaque craquement me figeait.
Je suis passée devant une porte entrouverte. La chambre de Lucian, sans doute. Une lumière pâle filtrait de l’intérieur.
Je n’aurais pas dû m’arrêter. Je n’aurais pas dû écouter.
Mais quelque chose m’a retenue.
Un souffle. Une respiration hachée, comme un gémissement.
Je me suis penchée, l’oreille aux aguets.
Et j’ai entendu.
Sa voix. Basse, rauque, brisée.
« Staline… »
Mon prénom. Prononcé dans son sommeil.
Puis un silence, suivi d’un autre murmure, presque inaudible.
« Ne t’en va pas… »
Je me suis figée, le sang glacé. Il rêvait de moi. Et dans ce rêve, il me suppliait.
Je suis restée là, dans le noir, incapable de bouger, incapable de fuir.
Lucian, l’homme sans âme, prononçait mon prénom comme une prière interdite.
Et moi, malgré tout ce que j’avais vu, malgré tout ce que je savais, une seule pensée brûlante s’imposait.
Je voulais en entendre plus.
CHAPITRE 29 — LA GUERRE COMMENCEJe retrouvai Lucian dans le bureau de son père.Il m’avait envoyé un message quelques minutes après la scène du salon : « Attends-moi dans ma chambre. Ne bouge pas. » Mais je n’avais pas obéi. J’avais suivi la silhouette furieuse qui traversait le hall, et je m’étais glissée derrière lui jusqu’à la porte du bureau, restant dans l’ombre du couloir.La pièce était vaste, tapissée de boiseries sombres, avec une immense bibliothèque qui couvrait tout un mur. Armand était assis derrière son bureau en acajou, un verre de whisky à la main. Il n’avait pas l’air surpris de voir Lucian entrer sans frapper.« Ferme la porte, » dit-il calmement.Lucian la claqua derrière lui avec une violence qui fit trembler les murs. Je reculai d’un pas, le cœur battant.« Tu as signé un contrat avec Victor Hale sans même en parler à Staline, » attaqua Lucian, la voix vibrante de rage. « Tu savais très bien ce que cela signifiait. Tu l’as condamnée à un enfer. »Armand but une g
CHAPITRE 28 — LA VENTEJe n’ai pas dormi.Après que Lucian m’eut ramenée à ma chambre, après ses promesses murmurées dans l’obscurité, après le baiser brûlant qu’il déposa sur mon front avant de s’éclipser, je restai allongée sur mon lit, les yeux grands ouverts, à fixer le plafond. Les heures s’égrenèrent, lentes, impitoyables. Dans ma tête tournaient en boucle les mots de mon beau-père : une proposition de mariage, pour toi, Staline.Je me sentais vendue. Livrée à un inconnu comme une pièce de bétail, sans qu’on m’ait seulement demandé mon avis. Ma mère m’avait élevée dans l’idée que le mariage était un choix, pas une contrainte. Si elle me voyait aujourd’hui, enfermée dans ce manoir de marbre et de secrets, elle pleurerait de rage.Au matin, je n’eus même pas la force de descendre. Je restai sous la couette, les genoux repliés contre la poitrine, écoutant les bruits étouffés de la maison qui s’éveillait. Des pas dans le couloir, des portes qui claquent, des chuchotements. Puis, ver
CHAPITRE 27 — LE MARIAGE FAMILIALLe salon entier semblait retenir son souffle.Lucian se tenait dans l'embrasure de la porte, le visage blême de rage contenue, les poings serrés le long du corps. Son regard allait de son père à moi, comme s'il cherchait une issue à ce piège qui venait de se refermer sur nous.« Tu ne peux pas faire ça, » dit-il d'une voix sourde, menaçante.Mon beau-père, Armand Delacroix, ne cilla pas. Il se cala dans son fauteuil, croisa les jambes, et planta ses yeux froids dans ceux de son fils.« Je peux, et je vais le faire. Staline n'est pas ta sœur par le sang, mais elle porte notre nom depuis que sa mère m'a épousé. Elle a des devoirs envers cette famille, comme nous tous. »« Elle n'a rien à voir avec tes dettes ! » explosa Lucian en faisant un pas dans la pièce. « Tu ne vas pas la vendre comme une marchandise pour sauver tes affaires pourries. »Armand haussa un sourcil, un sourire mauvais aux lèvres. « Tu parles de dettes, mon fils. Mais c'est toi qui as
CHAPITRE 26 — LE RETOURLe jour se levait à peine lorsque nous reprîmes la route.Lucian conduisait en silence, les yeux rivés sur la route, le visage marqué par la fatigue et la douleur. Son épaule blessée semblait le faire souffrir, mais il ne s'en plaignait pas. Il se contentait de serrer les dents, les doigts crispés sur le volant.« On ne peut pas rentrer ensemble, dit-il finalement. Quelqu'un pourrait nous voir. »Je hochai la tête. « Je sais. Dépose-moi à l'arrêt de bus près de la grille, je finirai à pied. »Il me jeta un regard en coin. « Tu crois que je vais te laisser marcher seule après ce qui s'est passé ? »« Je crois que tu n'as pas le choix. Si on veut éviter les soupçons, il faut qu'on arrive séparément. »Il grogna, mais ne protesta pas davantage. Il se gara un peu plus loin, à l'abri d'un bosquet, et se tourna vers moi. Ses yeux étaient sombres, inquiets.« Staline, si quelqu'un te pose des questions, tu ne sais rien. Tu as passé la nuit dans ta chambre. Compris ? »
CHAPITRE 25 — LA LIBERTÉLa portière ouverte laissait entrer le froid de la nuit, mais je ne frissonnai pas. J'étais ailleurs, suspendue entre deux mondes : celui de la raison qui me criait de fuir, et celui de mon cœur qui me clouait sur place.Lucian n'avait pas bougé. Il fixait le pare-brise, les mains posées sur ses cuisses, le visage impassible. Pourtant, je percevais la tension qui irradiait de tout son être, cette retenue douloureuse, comme s'il luttait contre lui-même pour ne pas refermer la portière et m'enfermer à jamais dans sa cage.Je fis un pas. Un seul.Mon pied toucha le sol gravillonneux, et le bruit me sembla démesuré dans le silence. Je m'extirpai lentement de la voiture, le souffle court, le cœur battant à un rythme insoutenable. L'air glacé me gifla le visage, me ramenant brutalement à la réalité.J'étais dehors. Libre.La route s'étendait devant moi, sombre et déserte, bordée d'arbres décharnés dont les branches griffaient le ciel. Je fis un pas, puis un autre. C
CHAPITRE 24 — LA CONFESSIONLes mots de Lucian claquèrent dans l'habitacle comme un coup de fouet.Je restai figée, le souffle coupé, le regard plongé dans le sien. La pénombre de la nuit l'enveloppait, soulignant les contours de son visage tuméfié, la dureté de sa mâchoire, la lueur fiévreuse qui brûlait dans ses yeux.« Tu ne me crois pas ? » demandai-je d'une voix blanche.Il resserra sa main sur ma nuque, juste assez pour m'ancrer à lui, sans me faire mal. « Je crois ce que je vois. Et ce que je vois, c'est une jeune femme qui se ment à elle-même. Qui préfère les belles excuses aux vérités qui dérangent. »Je déglutis, sentant la chaleur de ses doigts se diffuser dans ma nuque. « Et quelle serait cette vérité, selon toi ? »Il se pencha encore, jusqu'à ce que son front touche presque le mien. « Que tu es venue parce que tu m'aimes. Parce que tu ne supportes pas l'idée de me perdre. Parce que je te manque, même quand je suis là. Et parce que, malgré tout ce que je t'ai fait, tu ne







