로그인CHAPITRE 3 — LE DÎNER
Je n'aurais jamais cru qu'un dîner puisse ressembler à une exécution.
La domestique est venue frapper à ma porte à dix-neuf heures précises. « Le dîner est servi, Mademoiselle. La famille vous attend. » Elle a disparu avant que j'aie pu répondre.
La famille. Le mot me brûlait. Ce n'était pas ma famille. C'était un assemblage de visages hostiles, de secrets et de silences. Mais je n'avais pas le choix. J'ai enfilé la robe la plus sobre que j'avais, une robe noire à manches longues qui me donnait l'air d'une veuve, et j'ai suivi le couloir jusqu'à la salle à manger.
La pièce était immense, écrasante, éclairée par un lustre massif dont les reflets dansaient sur les murs tendus de velours sombre. Une table d'acajou interminable occupait le centre, dressée pour quatre personnes. Edmond, mon beau-père, était déjà assis en bout de table, le visage figé dans une expression d'ennui. Il m'a jeté un regard rapide, a hoché la tête, puis s'est replongé dans son journal.
Deux autres places étaient vides. Lucian n'était pas encore là. Peut-être ne viendrait-il pas. J'ai senti un mélange de soulagement et de déception.
Je me suis assise à la place qu'on m'indiquait, en face de la chaise vide de Lucian. Le couvert était en argent massif, les verres en cristal taillé. Chaque bruit, le froissement de ma robe, le tintement d'une fourchette, résonnait dans le silence.
Un domestique a servi le potage. Edmond a replié son journal. « Alors, Staline, tu t'habitues ? » demanda-t-il sans chaleur.
« Oui, monsieur. »
« Bien. Reste à ta place et ne fais pas de vagues. C'est tout ce qu'on attend de toi. »
Je n'ai pas répondu. Ma mère m'avait prévenue : Edmond était un homme froid, calculateur, qui n'aimait que le pouvoir. Et pourtant, il m'avait recueillie. Par obligation plus que par affection.
La porte s'est ouverte avec un grincement.
Lucian est entré.
Il avait troqué sa chemise noire contre un costume sombre parfaitement ajusté, cravate desserrée, col ouvert. Il s'est avancé jusqu'à la table sans un regard pour son père, s'est assis en face de moi, et a déplié sa serviette d'un geste précis.
L'air s'est chargé d'électricité.
Il n'a pas parlé. Il m'a simplement regardée. De ce regard gris qui semblait traverser la table, la robe, la peau. Un regard qui brûlait.
Edmond a brisé le silence. « Tu es en retard, Lucian. »
« J'étais occupé. » répondit-il sans quitter mes yeux.
« À quoi ? À terroriser les domestiques ? »
« À réfléchir. »
Un échange tendu, sec, comme deux fauves qui se toisent. J'ai baissé les yeux vers mon potage, incapable de soutenir ce face-à-face.
Le repas s'est poursuivi dans une atmosphère lourde. Chaque fois que je levais les yeux, je croisais ceux de Lucian. Il mangeait lentement, posément, comme s'il avait tout son temps. Et sous la table, je sentais parfois son genou frôler le mien, un contact à peine appuyé, aussitôt retiré.
J'ai serré les dents. Il jouait avec moi. Il savait exactement ce qu'il faisait.
« Alors, Staline, » dit-il soudain, sa voix coulant dans le silence, « racontez-nous. Comment était votre vie avant d'arriver ici ? »
La question était piégée. Edmond leva un sourcil, intéressé.
« Simple, » répondis-je prudemment. « Je travaillais. Je vivais seule. »
« Seule ? » répéta Lucian, un sourire au coin des lèvres. « Pourtant, vous ne l'êtes plus, maintenant. Vous êtes entourée. Surveillée. Protégée. »
Il appuya sur ce dernier mot comme sur une menace.
« Je n'ai pas besoin de protection. »
« Oh, si. Vous ignorez à quel point ce monde est dangereux. Mais ne vous inquiétez pas, je suis là pour vous apprendre. »
Son regard glissa sur ma bouche, puis revint à mes yeux. Je sentis la chaleur monter à mes joues.
Edmond reposa sa fourchette. « Arrête, Lucian. Elle n'est pas là pour tes petits jeux. »
« Quels jeux, père ? Je suis simplement aimable avec notre invitée. »
Le mot « invitée » claqua comme une insulte.
Le reste du dîner se déroula dans un malaise insoutenable. Je m'efforçais de ne plus regarder Lucian, de fixer mon assiette, de compter les secondes. Mais chaque fois, je sentais son regard sur moi, comme une caresse.
Au moment du dessert, on apporta des assiettes de fruits et un gâteau au chocolat. Je n'avais plus faim. Je repoussai discrètement mon assiette.
C'est alors que je le vis.
Un petit morceau de papier plié, glissé sous le bord de mon assiette à dessert. Discrètement, je le récupérai sous la nappe.
Je le dépliai. Une écriture noire, nerveuse, élégante.
Ne me regarde plus comme ça.
Mon cœur s'arrêta.
Je relevai brusquement les yeux. Lucian me fixait, une lueur de triomphe dans ses prunelles grises.
Il leva son verre de vin, le porta à ses lèvres, sans me quitter.
Et je compris que ce dîner n'était que le premier coup d'une guerre silencieuse.
CHAPITRE 29 — LA GUERRE COMMENCEJe retrouvai Lucian dans le bureau de son père.Il m’avait envoyé un message quelques minutes après la scène du salon : « Attends-moi dans ma chambre. Ne bouge pas. » Mais je n’avais pas obéi. J’avais suivi la silhouette furieuse qui traversait le hall, et je m’étais glissée derrière lui jusqu’à la porte du bureau, restant dans l’ombre du couloir.La pièce était vaste, tapissée de boiseries sombres, avec une immense bibliothèque qui couvrait tout un mur. Armand était assis derrière son bureau en acajou, un verre de whisky à la main. Il n’avait pas l’air surpris de voir Lucian entrer sans frapper.« Ferme la porte, » dit-il calmement.Lucian la claqua derrière lui avec une violence qui fit trembler les murs. Je reculai d’un pas, le cœur battant.« Tu as signé un contrat avec Victor Hale sans même en parler à Staline, » attaqua Lucian, la voix vibrante de rage. « Tu savais très bien ce que cela signifiait. Tu l’as condamnée à un enfer. »Armand but une g
CHAPITRE 28 — LA VENTEJe n’ai pas dormi.Après que Lucian m’eut ramenée à ma chambre, après ses promesses murmurées dans l’obscurité, après le baiser brûlant qu’il déposa sur mon front avant de s’éclipser, je restai allongée sur mon lit, les yeux grands ouverts, à fixer le plafond. Les heures s’égrenèrent, lentes, impitoyables. Dans ma tête tournaient en boucle les mots de mon beau-père : une proposition de mariage, pour toi, Staline.Je me sentais vendue. Livrée à un inconnu comme une pièce de bétail, sans qu’on m’ait seulement demandé mon avis. Ma mère m’avait élevée dans l’idée que le mariage était un choix, pas une contrainte. Si elle me voyait aujourd’hui, enfermée dans ce manoir de marbre et de secrets, elle pleurerait de rage.Au matin, je n’eus même pas la force de descendre. Je restai sous la couette, les genoux repliés contre la poitrine, écoutant les bruits étouffés de la maison qui s’éveillait. Des pas dans le couloir, des portes qui claquent, des chuchotements. Puis, ver
CHAPITRE 27 — LE MARIAGE FAMILIALLe salon entier semblait retenir son souffle.Lucian se tenait dans l'embrasure de la porte, le visage blême de rage contenue, les poings serrés le long du corps. Son regard allait de son père à moi, comme s'il cherchait une issue à ce piège qui venait de se refermer sur nous.« Tu ne peux pas faire ça, » dit-il d'une voix sourde, menaçante.Mon beau-père, Armand Delacroix, ne cilla pas. Il se cala dans son fauteuil, croisa les jambes, et planta ses yeux froids dans ceux de son fils.« Je peux, et je vais le faire. Staline n'est pas ta sœur par le sang, mais elle porte notre nom depuis que sa mère m'a épousé. Elle a des devoirs envers cette famille, comme nous tous. »« Elle n'a rien à voir avec tes dettes ! » explosa Lucian en faisant un pas dans la pièce. « Tu ne vas pas la vendre comme une marchandise pour sauver tes affaires pourries. »Armand haussa un sourcil, un sourire mauvais aux lèvres. « Tu parles de dettes, mon fils. Mais c'est toi qui as
CHAPITRE 26 — LE RETOURLe jour se levait à peine lorsque nous reprîmes la route.Lucian conduisait en silence, les yeux rivés sur la route, le visage marqué par la fatigue et la douleur. Son épaule blessée semblait le faire souffrir, mais il ne s'en plaignait pas. Il se contentait de serrer les dents, les doigts crispés sur le volant.« On ne peut pas rentrer ensemble, dit-il finalement. Quelqu'un pourrait nous voir. »Je hochai la tête. « Je sais. Dépose-moi à l'arrêt de bus près de la grille, je finirai à pied. »Il me jeta un regard en coin. « Tu crois que je vais te laisser marcher seule après ce qui s'est passé ? »« Je crois que tu n'as pas le choix. Si on veut éviter les soupçons, il faut qu'on arrive séparément. »Il grogna, mais ne protesta pas davantage. Il se gara un peu plus loin, à l'abri d'un bosquet, et se tourna vers moi. Ses yeux étaient sombres, inquiets.« Staline, si quelqu'un te pose des questions, tu ne sais rien. Tu as passé la nuit dans ta chambre. Compris ? »
CHAPITRE 25 — LA LIBERTÉLa portière ouverte laissait entrer le froid de la nuit, mais je ne frissonnai pas. J'étais ailleurs, suspendue entre deux mondes : celui de la raison qui me criait de fuir, et celui de mon cœur qui me clouait sur place.Lucian n'avait pas bougé. Il fixait le pare-brise, les mains posées sur ses cuisses, le visage impassible. Pourtant, je percevais la tension qui irradiait de tout son être, cette retenue douloureuse, comme s'il luttait contre lui-même pour ne pas refermer la portière et m'enfermer à jamais dans sa cage.Je fis un pas. Un seul.Mon pied toucha le sol gravillonneux, et le bruit me sembla démesuré dans le silence. Je m'extirpai lentement de la voiture, le souffle court, le cœur battant à un rythme insoutenable. L'air glacé me gifla le visage, me ramenant brutalement à la réalité.J'étais dehors. Libre.La route s'étendait devant moi, sombre et déserte, bordée d'arbres décharnés dont les branches griffaient le ciel. Je fis un pas, puis un autre. C
CHAPITRE 24 — LA CONFESSIONLes mots de Lucian claquèrent dans l'habitacle comme un coup de fouet.Je restai figée, le souffle coupé, le regard plongé dans le sien. La pénombre de la nuit l'enveloppait, soulignant les contours de son visage tuméfié, la dureté de sa mâchoire, la lueur fiévreuse qui brûlait dans ses yeux.« Tu ne me crois pas ? » demandai-je d'une voix blanche.Il resserra sa main sur ma nuque, juste assez pour m'ancrer à lui, sans me faire mal. « Je crois ce que je vois. Et ce que je vois, c'est une jeune femme qui se ment à elle-même. Qui préfère les belles excuses aux vérités qui dérangent. »Je déglutis, sentant la chaleur de ses doigts se diffuser dans ma nuque. « Et quelle serait cette vérité, selon toi ? »Il se pencha encore, jusqu'à ce que son front touche presque le mien. « Que tu es venue parce que tu m'aimes. Parce que tu ne supportes pas l'idée de me perdre. Parce que je te manque, même quand je suis là. Et parce que, malgré tout ce que je t'ai fait, tu ne







