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Chapitre 3:Le dîner

Author: Songey
last update publish date: 2026-08-14 16:23:37

CHAPITRE 3 — LE DÎNER

Je n'aurais jamais cru qu'un dîner puisse ressembler à une exécution.

La domestique est venue frapper à ma porte à dix-neuf heures précises. « Le dîner est servi, Mademoiselle. La famille vous attend. » Elle a disparu avant que j'aie pu répondre.

La famille. Le mot me brûlait. Ce n'était pas ma famille. C'était un assemblage de visages hostiles, de secrets et de silences. Mais je n'avais pas le choix. J'ai enfilé la robe la plus sobre que j'avais, une robe noire à manches longues qui me donnait l'air d'une veuve, et j'ai suivi le couloir jusqu'à la salle à manger.

La pièce était immense, écrasante, éclairée par un lustre massif dont les reflets dansaient sur les murs tendus de velours sombre. Une table d'acajou interminable occupait le centre, dressée pour quatre personnes. Edmond, mon beau-père, était déjà assis en bout de table, le visage figé dans une expression d'ennui. Il m'a jeté un regard rapide, a hoché la tête, puis s'est replongé dans son journal.

Deux autres places étaient vides. Lucian n'était pas encore là. Peut-être ne viendrait-il pas. J'ai senti un mélange de soulagement et de déception.

Je me suis assise à la place qu'on m'indiquait, en face de la chaise vide de Lucian. Le couvert était en argent massif, les verres en cristal taillé. Chaque bruit, le froissement de ma robe, le tintement d'une fourchette, résonnait dans le silence.

Un domestique a servi le potage. Edmond a replié son journal. « Alors, Staline, tu t'habitues ? » demanda-t-il sans chaleur.

« Oui, monsieur. »

« Bien. Reste à ta place et ne fais pas de vagues. C'est tout ce qu'on attend de toi. »

Je n'ai pas répondu. Ma mère m'avait prévenue : Edmond était un homme froid, calculateur, qui n'aimait que le pouvoir. Et pourtant, il m'avait recueillie. Par obligation plus que par affection.

La porte s'est ouverte avec un grincement.

Lucian est entré.

Il avait troqué sa chemise noire contre un costume sombre parfaitement ajusté, cravate desserrée, col ouvert. Il s'est avancé jusqu'à la table sans un regard pour son père, s'est assis en face de moi, et a déplié sa serviette d'un geste précis.

L'air s'est chargé d'électricité.

Il n'a pas parlé. Il m'a simplement regardée. De ce regard gris qui semblait traverser la table, la robe, la peau. Un regard qui brûlait.

Edmond a brisé le silence. « Tu es en retard, Lucian. »

« J'étais occupé. » répondit-il sans quitter mes yeux.

« À quoi ? À terroriser les domestiques ? »

« À réfléchir. »

Un échange tendu, sec, comme deux fauves qui se toisent. J'ai baissé les yeux vers mon potage, incapable de soutenir ce face-à-face.

Le repas s'est poursuivi dans une atmosphère lourde. Chaque fois que je levais les yeux, je croisais ceux de Lucian. Il mangeait lentement, posément, comme s'il avait tout son temps. Et sous la table, je sentais parfois son genou frôler le mien, un contact à peine appuyé, aussitôt retiré.

J'ai serré les dents. Il jouait avec moi. Il savait exactement ce qu'il faisait.

« Alors, Staline, » dit-il soudain, sa voix coulant dans le silence, « racontez-nous. Comment était votre vie avant d'arriver ici ? »

La question était piégée. Edmond leva un sourcil, intéressé.

« Simple, » répondis-je prudemment. « Je travaillais. Je vivais seule. »

« Seule ? » répéta Lucian, un sourire au coin des lèvres. « Pourtant, vous ne l'êtes plus, maintenant. Vous êtes entourée. Surveillée. Protégée. »

Il appuya sur ce dernier mot comme sur une menace.

« Je n'ai pas besoin de protection. »

« Oh, si. Vous ignorez à quel point ce monde est dangereux. Mais ne vous inquiétez pas, je suis là pour vous apprendre. »

Son regard glissa sur ma bouche, puis revint à mes yeux. Je sentis la chaleur monter à mes joues.

Edmond reposa sa fourchette. « Arrête, Lucian. Elle n'est pas là pour tes petits jeux. »

« Quels jeux, père ? Je suis simplement aimable avec notre invitée. »

Le mot « invitée » claqua comme une insulte.

Le reste du dîner se déroula dans un malaise insoutenable. Je m'efforçais de ne plus regarder Lucian, de fixer mon assiette, de compter les secondes. Mais chaque fois, je sentais son regard sur moi, comme une caresse.

Au moment du dessert, on apporta des assiettes de fruits et un gâteau au chocolat. Je n'avais plus faim. Je repoussai discrètement mon assiette.

C'est alors que je le vis.

Un petit morceau de papier plié, glissé sous le bord de mon assiette à dessert. Discrètement, je le récupérai sous la nappe.

Je le dépliai. Une écriture noire, nerveuse, élégante.

Ne me regarde plus comme ça.

Mon cœur s'arrêta.

Je relevai brusquement les yeux. Lucian me fixait, une lueur de triomphe dans ses prunelles grises.

Il leva son verre de vin, le porta à ses lèvres, sans me quitter.

Et je compris que ce dîner n'était que le premier coup d'une guerre silencieuse.

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