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Chapitre 4

Tandis qu'il observait la jeune femme, Justin s'était penché de plus en plus près étant à présent à quelques centimètres de son visage. Il pouvait à présent entendre sa respiration calme et chaleureuse et faillit s'étouffer quand le regard de la jeune femme se posa sur lui.

Justin recula par réflexe tandis que la jeune femme ancrait son regard translucide de plus en plus profondément dans son âme. Elle ne sembla pas surprise de voir Justin. Comme s'il était resté à ses côtés pendant les derniers mois. Elle le regardait comme s'il savait tout ce qu'elle avait vécu et semblait apaisée à cette idée.

Cette jeune femme aux épaules tellement robuste qu'elle aurait pu supporter n'importe quel futur, était heureuse à l'idée de ne pas être seule dans ce périple.

Elle avait l'air tellement calme que Justin se détendit et se prit même à sourire. Il se rassit de manière plus confortable dans son siège sans pour autant quitter la femme des yeux. Il avait peur que s'il détournait le regard ne serait-ce qu'un instant, elle disparaîtrait pour une autre année.

Pendant un moment ils ne dirent rien. Justin avait pensé à leurs retrouvailles pendant des mois et avait une liste interminable de questions à poser mais maintenant qu'il la voyait il se rendit compte que tout ceci n'avait aucune importance. La voir ainsi lui suffisait.

Ils continuèrent donc à se regarder sans détourner les yeux une seule fois tout le long du voyage. Quand ils arrivèrent à l'arrêt de la jeune femme, cette dernière se redressa comme si elle n'avait jamais vu Justin et descendit calmement du bus sans regarder derrière elle.

Justin ne la quitta pas des yeux un instant son visage toujours brûlé dans sa rétine. La seconde où la jeune femme disparut, ce fut comme si elle n'était jamais montée dans ce bus. Toute la fraîcheur qu'elle avait amenée sevanouie dans l'instant mais Justin sentait quelque chose de nouveau dans l'air. Quelque chose d'imperceptible que nous ne pouvions décrire.

Il ne ressentait pas de panique ou de regret à l'idée de l'avoir laissée partir. Il l'avait enfin vue et sentait que ce ne serait pas la dernière fois.

Il descendit du bus dans une bonne humeur exaltante et marcha au poste de police avec une légèreté jamais vue. Ses collègues le remarquèrent immédiatement et furent de suite contaminés par son humeur actuelle. Ils sourirent et rirent plus que d'accoutumée ne tenant pas en place malgré la fatigue accumulée.

Justin était pour la première fois de sa vie heureux de voir ses collègues. Il  répondit même avec joie à leurs questions posées sans avoir envie de s'enfuir au plus vite.

La scène était tellement étrange que les officiers voulurent fêter cela. Ils sortirent tous ensemble prendre un petit-déjeuner des plus copieux après leurs horaires et virent pour la première fois Justin sourire.

Ce fut comme s'il avait oublié tous ses malheurs, tous ses ennuis dans ce bus. La jeune femme était entrain de pleurer. Elle semblait abattue et dépassée mais elle allait bien. Elle allait bien et elle allait revenir. Cela suffirait pour Justin. Il avait l'impression qu'il pourrait la croiser à n'importe quel coin de rue et cette pensée transforma son quotidien.

Il ne trouvait plus le chemin vers le travail long et barbant. Il gardait les yeux ouverts et observait chaque visage en espérant apercevoir l'inconnue. Il ne rechigna même plus à l'idée d'aller faire les courses. Avant il se serait contenté de manger des restes et de remettre les courses au lendemain en rentrant du travail mais à présent il enfilait ses chaussures avec plaisir. N'importe quelle raison de sortir lui donnait le sourire. Il avait revu la jeune femme dans le bus alors pourquoi pas dans le magasin? Ou peut-être dans une boulangerie ou un parc?

Le monde prit des couleurs inespérées et Justin vit de moins en moins son appartement. A force de se rendre à la boulangerie et à la bibliothèque il commença à connaitre son entourage. Il saluait chaque vendeur ou bibliothécaire en les appelant par leurs noms et commença même à connaitre ses voisins de paliers à force de sortir aux mêmes horaires.

Dans le parc où il s'asseyait pour manger ses croissants et où il profitait parfois du soleil pour lire un de ses contes, Justin commença à discuter avec les parents de familles qui s'assayaient non loin ou avec les personnes qui promenaient leurs chiens.

Petit à petit il se retrouva inscrit dans un club de peinture qui se rendait au parc quand il faisait beau pour s'entrainer tous ensemble. Ils étaient libres dans la manière dont ils voulaient représenter les paysages mais partaient tous du même paysage de base et se montraient leurs peintures au bout de deux heures et échangeant encouragements et critiques constructives.

Justin n'avait encore jamais utilisé de pinceau de sa vie et le groupe en majorité composé de femmes retraitées étaient des plus gentilles et patientes avec lui. Elles admiraient ses peintures avec le double de positivité qu'elles réservaient aux autres et se donnaient à cœur joie de l'aider à s'améliorer.

Justin aimait bien peintre accompagné de ces personnes mais il aurait largement préféré peindre autre chose que les différents arbres du parc en bas de chez lui. A force de le regarder il le connaissait par cœur et quand il prit assez confiance en ses traits de pinceau, Justin décida de prendre des petites libertés.

Il avait au départ préféré représenter les lieux identiques à eux mêmes mais petit à petit il changea les couleurs, insista sur des formes... Il essayait de peindre ce qu'il ressentait en plus de ce qu'il voyait.

Justin n'avait pas de talent jamais vu pour la peinture mais se débrouillait nettement mieux que la moyenne. Il réussit vite à atteindre ce qu'il voulait mais se rendit compte encore plus vite que ce n'était toujours pas assez.

Un matin au lieu de peindre le chêne que tous les autres avaient pris comme modèle, Justin laissa son esprit vagabonder. Un peu de beige coloré à du blanc, un peu de noir d'ivoire, beaucoup de bleu translucide...

Justin mélangeait les couleurs jusqu'à ce qu'elles soient parfaites et étalait sur la toile afin de leur donner vie. Il n'avait pas fais de croquis, il n'en avait pas eu besoin. Il l'avait admirée pendant si longtemps qu'il aurait été capable de la dessiner à n'importe quel moment de la journée.

Au bout des deux heures habituelles il avait presque terminé. Les autres posèrent leurs pinceaux et en voyant Justin si immergé, elles vinrent toutes admirer son œuvre curieuses. Que ne fut leur surprise quand elle ne virent pas de végétation mais le portrait d'une jeune femme.

Une jeune femme qui si nous prenions ses traits un par un n'avait rien d'incroyable mais en regardant tout son visage en même temps nous étions soudain incapables de détourner les yeux. Une jeune femme dont le regard translucide nous aspirait ne nous laissant plus jamais l'oublier.

Cette jeune femme avait été peinte avec tant de douceur et de précision que toute la peinture irradiait d'amour. L'inconnue sur la toile avait beau avoir une larme coulant sur sa joue, elle n'avait pas l'air triste. L'amour que nous imposait cette œuvre nous donnait envie de pleurer pour elle et de secouer ciels et terres afin de lui rendre son sourire mais la voir ainsi en paix nous forcer à rester enracinés à notre place.

En effet la jeune femme n'avait pas besoin d'aide. Au contraire c'était elle qui nous attrapait par la taille et nous forçait à rester debout. Les femmes avaient beau la voir pour la première fois, elles sentaient qu'un seul regard jeté à la peinture leur permettrait de surmonter n'importe quel obstacle que la vie lançait devant elles.

Voilà ce qu'avait peint Justin. Une figure qui était nettement plus qu'une inconnue. C'était une promesse.

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