LOGIN(Point de vue d'Imelda)
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Trois jours. Elle y avait pensé pendant trois jours.
Imelda Pearce n'était pas du genre à s'attarder sur une rencontre fortuite. Les inconnus dans les cafés restaient des inconnus. On échangeait deux mots, un sourire poli, et on repartait chacun dans sa vie. C'était la règle tacite de New York, une ville où l'on croisait huit millions de personnes sans jamais en revoir une seule.
Mais Jordan Taylor ne ressemblait pas aux autres inconnus.
Elle se surprenait à y penser en préparant son thé. À chercher des yeux la silhouette sombre de son manteau dans la foule du métro. À ralentir le pas en passant devant le Café des Lilas, le cœur battant un peu plus vite, pour constater qu'il n'y était pas.
C'est ridicule, se dit-elle pour la dixième fois ce samedi matin en poussant la porte de la librairie. Tu l'as vu une fois. Il a renversé son café sur toi. Ce n'est pas une rencontre, c'est un accident de la circulation.
La librairie "Page & Noir" était son refuge du week-end. Un antre étroit et profond, coincé entre un pressing et une boulangerie, dont la devanture verte passait inaperçue si on ne la cherchait pas. À l'intérieur, ça sentait le vieux papier, la poussière douce et le bois ciré. Les étagères montaient jusqu'au plafond, chargées de livres neufs et d'occasions mélangés sans logique apparente. Il fallait se mettre sur la pointe des pieds pour atteindre les rayons du haut, ou utiliser l'escabeau branlant que la propriétaire, une septuagénaire nommée Esther, refusait de remplacer.
Imelda adorait cet endroit. Elle y venait depuis son adolescence, quand sa mère l'emmenait le samedi après-midi pour "s'aérer l'esprit". C'était ici qu'elle avait découvert Jane Austen, Virginia Woolf, Toni Morrison. Ici qu'elle avait pleuré sur Les Hauts de Hurlevent à quinze ans, cachée dans le coin poésie pour qu'on ne la voie pas.
Aujourd'hui, elle cherchait le nouveau roman de Sally Rooney. Esther lui avait dit qu'il venait d'arriver, et Imelda avait besoin d'une lecture qui ne parlait pas de deuil, de perte ou de chagrin. Quelque chose de simple. De vivant.
Elle portait son jean noir habituel, un pull en laine gris chiné à col rond, et ses bottines marron. Ses cheveux étaient relevés en queue-de-cheval, et quelques mèches folles encadraient son visage. Elle avait mis une touche de baume à lèvres teinté – la seule concession au maquillage qu'elle s'autorisait le week-end – et son bracelet en cuir tressé était à sa place habituelle, contre la peau fine de son poignet.
Elle longea le rayon "Littérature contemporaine", le doigt glissant sur les tranches des livres. Austen, Baldwin, Barnes, Evaristo, Rooney...
Son doigt s'arrêta.
Le livre était là. Beautiful World, Where Are You. La couverture bleu pâle, le titre en lettres sobres. Elle tendit la main pour le saisir.
Une autre main l'attrapa au même moment.
Des doigts longs, soignés, une manchette de chemise blanche dépassant d'un manteau en cachemire noir.
Imelda releva brusquement la tête.
Les yeux gris-bleu de Jordan Taylor la regardaient, écarquillés par une surprise qui semblait parfaitement authentique.
« Encore vous, » dit-il.
Sa voix était exactement comme dans son souvenir. Grave, posée, avec cette texture de velours qui lui avait trotté dans la tête pendant trois jours. Il portait le même manteau noir que l'autre jour, mais dessous, elle apercevait un pull à col roulé marine qui remplaçait le costume. Plus décontracté. Presque accessible.
« Encore moi, » répondit-elle, et elle sentit ses joues la brûler.
Il tenait le Sally Rooney entre ses doigts. Elle avait encore la main tendue vers l'espace vide qu'il occupait désormais.
« Je... » Il baissa les yeux vers le livre, puis vers elle. « Vous le voulez ?
— Vous l'avez pris en premier.
— Je vous le cède. » Il lui tendit le roman. « Considérez ça comme des excuses supplémentaires pour le café. »
Elle hésita une seconde, puis prit le livre. Leurs doigts ne se touchèrent pas, mais elle sentit la chaleur de sa main toute proche.
« Vous n'avez pas à vous excuser éternellement, » dit-elle. « C'était juste du café.
— Du café noir sur un col roulé bordeaux. Je m'en souviens très bien. »
Elle cligna des yeux. Il se souvenait de la couleur de son pull.
« Vous avez une bonne mémoire.
— Sélective. » Il esquissa ce sourire qui plissait le coin de ses yeux. « Je ne retiens que les détails importants. »
Il y eut un silence. Pas gênant, mais chargé. L'air entre eux semblait plus épais que dans le reste de la librairie.
« Vous venez souvent ici ? » demanda-t-elle, et elle se trouva immédiatement stupide. C'était la phrase la plus banale du monde.
« C'est la première fois. » Il regarda autour de lui, l'air sincèrement curieux. « Je passais dans le quartier. J'ai vu la devanture. Je suis entré. »
Je passais dans le quartier. Imelda ne savait pas que le quartier en question était à l'opposé de son penthouse de l'Upper East Side. Elle ne savait pas qu'il avait garé sa voiture deux rues plus loin et qu'il attendait depuis une heure qu'elle entre dans la librairie.
« C'est un endroit spécial, » dit-elle. « Je viens ici depuis que je suis ado. La propriétaire, Esther, elle a plus de soixante-dix ans et elle connaît chaque livre de sa boutique. Elle pourrait vous dire exactement où se trouve n'importe quel titre, mais elle refuse de ranger les rayons par ordre alphabétique.
— Pourquoi ?
— Elle dit que les livres doivent se rencontrer par hasard. Comme les gens. »
Jordan Taylor inclina légèrement la tête, comme si cette idée méritait réflexion.
« J'aime cette philosophie, » dit-il finalement. « Les livres et les gens. Le hasard. »
Ses yeux gris-bleu s'attardèrent sur elle une seconde de trop. Imelda sentit son cœur accélérer.
« Vous avez aimé Joan Didion, finalement ? » demanda-t-il.
« Je l'ai finie hier soir. » Elle marqua une pause. « J'ai pleuré à la fin.
— C'est normal. Ma mère pleurait chaque fois qu'elle la lisait. »
Il y avait cette nostalgie dans sa voix, encore. Cette douceur qu'elle n'attendait pas d'un homme comme lui.
« Votre mère... » commença-t-elle, puis elle s'arrêta. « Je suis désolée, ce n'est pas mes affaires.
— Elle est morte. » Il le dit simplement, sans pathos, comme un fait. « Il y a longtemps. Un accident de voiture. »
Imelda sentit son estomac se nouer. Un accident de voiture. Comme son père, sauf que son père à elle avait survécu. Avait disparu. Ce qui était peut-être pire, d'une certaine manière – un fantôme qu'on ne pouvait pas enterrer.
« Je suis désolée, » murmura-t-elle.
« Ne le soyez pas. » Il haussa légèrement les épaules. « La vie continue. Elle doit continuer. »
Il y eut un nouveau silence. Moins chargé, plus fragile.
« Vous voulez boire quelque chose ? » demanda-t-il soudainement. « Il y a un café à côté. Pas celui où je renverse des boissons sur les inconnues, je vous promets. Un autre. »
Imelda regarda le livre dans ses mains. Le Sally Rooney qu'il lui avait cédé. Puis elle regarda son visage – cette mâchoire carrée, ces yeux d'océan hivernal, cette légère cicatrice sur l'arête du nez qu'elle n'avait pas remarquée la première fois.
Elle pensa à son appartement vide. À Chloé qui était partie en week-end chez ses parents. À sa mère qui ne répondait pas au téléphone depuis trois jours, comme souvent. À sa vie étroite et silencieuse, faite de livres et de lattes noisette et de nuits seule sous sa couette en coton.
« D'accord, » dit-elle. « Mais c'est vous qui payez. »
Il sourit. Un vrai sourire, cette fois – ou du moins, ce qui ressemblait à un vrai sourire.
« C'était le plan depuis le début. »
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Ils marchèrent côte à côte jusqu'au café voisin, un petit établissement aux murs blancs et aux chaises en bois clair. Il lui tint la porte. Il commanda un café noir pour lui, un latte noisette pour elle sans même lui demander. Elle nota qu'il se souvenait de sa commande. Elle nota aussi que ses mains ne tremblaient pas, contrairement aux siennes.
Ils parlèrent pendant deux heures.
De livres, d'abord. Il avait lu les mêmes auteurs qu'elle – ou plutôt, sa mère les avait lus, et il en avait hérité. Il parlait de littérature avec une précision tranquille, sans jamais étaler sa culture, juste en citant une phrase par-ci, une image par-là, comme si les mots des autres étaient des pierres qu'il ramassait sur son chemin.
Puis de New York. Il connaissait la ville, mais pas ses recoins secrets – les librairies cachées, les jardins publics oubliés, les rooftops accessibles si on savait quelle porte pousser. Elle lui en parla avec une passion qu'elle ne se connaissait pas.
Puis de rien. De tout. De la pluie qui menaçait dehors. Du goût trop amer de son café noir, qu'il but jusqu'à la dernière goutte sans se plaindre.
Il ne parla presque pas de lui.
Il posait des questions. Écoutait les réponses. Hochait la tête aux bons moments, relançait d'un mot, d'un regard. Il avait une façon d'être présent qui donnait l'impression qu'il n'y avait rien de plus important au monde que ce qu'elle disait.
À un moment, elle toucha son bracelet en cuir sans s'en rendre compte. Ses doigts glissèrent sur la tresse usée, sur la petite perle en bois sombre.
« C'est un joli bracelet, » dit-il doucement.
« Mon père me l'a offert. »
« Il a bon goût. »
Elle ne répondit pas. Elle regarda la perle sombre, minuscule contre sa peau.
« Il n'est plus là ? » demanda Jordan. Sa voix était basse, respectueuse. Une question, pas une intrusion.
« Parti. Quand j'avais huit ans. »
Il hocha lentement la tête. Il ne dit pas "je suis désolé". Il ne dit pas "c'est terrible". Il la regarda juste, avec ces yeux gris-bleu qui ne cillaient pas, et dans son regard il y avait quelque chose qui ressemblait à de la compréhension. Une reconnaissance muette entre deux personnes qui savaient ce que c'était que de perdre.
« On n'oublie jamais, » dit-il simplement.
« Non. On n'oublie jamais. »
Le silence qui suivit n'était pas lourd. Il était habité.
Quand ils se séparèrent, sur le trottoir humide devant le café, il ne lui demanda pas son numéro.
« J'ai passé un très bon moment, Imelda Pearce, » dit-il en enfilant ses gants de cuir noir. « Peut-être que le hasard nous remettra sur le même chemin. »
Il sourit une dernière fois, tourna les talons, et s'éloigna dans la rue grise, son manteau en cachemire noir battant légèrement derrière lui. Elle le regarda disparaître au coin de la rue, le cœur battant contre ses côtes.
Il ne lui avait pas demandé son numéro.
Elle pensa à lui tout le reste de la journée. Et le lendemain. Et le surlendemain.
Exactement comme prévu.
(Point de vue de Jordan)---La salle de contrôle était une pièce exiguë, sans fenêtres, située au sous-sol du penthouse. Jordan n'y était pas descendu depuis des années. Il avait fait installer les caméras après la mort de ses parents, quand la sécurité était devenue une obsession. Il n'avait jamais eu besoin de les consulter. Jusqu'à ce soir.L'employé qui gérait le système de surveillance lui jeta un regard surpris en le voyant entrer.« Monsieur Taylor. Que puis-je pour vous ? »« Les enregistrements du 14. L'escalier principal. De 19h à 21h. »L'homme hocha la tête, pianota sur son clavier, et fit apparaître les images sur l'écran principal. Jordan s'assit devant le moniteur, les mains crispées sur les accoudoirs du fauteuil.« Laissez-moi seul. »La porte se referma. Il appuya sur lecture.L'écran montrait l'escalier principal, vide et silencieux, baigné de la lumière dorée du crépuscule. Pendant quelques minutes, rien ne se passa. Puis Celeste apparut en haut des marches.Jorda
(Point de vue d'Imelda)---Celeste rentra de l'hôpital un jeudi matin.Imelda était dans la cuisine, assise sur un tabouret, buvant un thé que Rosa venait de lui servir. Elle entendit la porte d'entrée s'ouvrir, des pas légers dans le hall, et la voix de Celeste qui s'élevait, douce et plaintive.« Jordan, tu es un amour d'être venu me chercher. Vraiment. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi. »Imelda ne leva pas les yeux de son livre. Elle tourna une page, but une gorgée de thé. Rosa, près de la cuisinière, lui jeta un regard inquiet.« Mademoiselle...— Tout va bien, Rosa. »Jordan entra dans la cuisine, soutenant Celeste par le bras. Elle portait une écharpe autour du poignet, un bandage discret sur le front. Rien de grave. Rien qui justifiait une transfusion. Elle boitait légèrement, mais son regard, lui, ne boitait pas. Il était vif, perçant, et se posa sur Imelda avec une lueur de triomphe.« Imelda, » dit Jordan. Sa voix était neutre, mais il y avait dedans une tension qu'
(Point de vue de Chloé)---Chloé n'avait jamais su rester les bras croisés.C'était un défaut, lui disait sa mère. Une qualité, lui disait son père. La vérité, c'est qu'elle était incapable de voir une injustice sans vouloir la réparer. Et ce qu'Imelda avait subi – ce prélèvement forcé, cette accusation absurde, cette comédie montée par Celeste – était une injustice qui la rongeait de l'intérieur.Après la réunion au café, elle rentra chez elle, tourna en rond dans son appartement, puis ouvrit son ordinateur. Elle ne dirait rien à Imelda. Elle ne dirait rien à Marcus. Pas avant d'avoir des preuves.Le plan était simple. Trop simple, peut-être, mais c'était souvent les plans simples qui fonctionnaient.L'hôpital où Celeste avait été admise était le Mount Sinai, un établissement réputé de l'Upper East Side. Chloé connaissait quelqu'un qui y travaillait : une ancienne camarade de fac, devenue infirmière. Un message, un appel, et elles convinrent de se retrouver le lendemain.---« Tu ve
(Point de vue d'Imelda)---Le café était presque vide en cette fin d'après-midi. Quelques clients éparpillés, un homme qui tapait sur son ordinateur, une femme qui lisait près de la fenêtre. Personne ne prêtait attention aux trois personnes assises dans le coin le plus reculé, autour d'une table étroite.Imelda tenait sa tasse de thé à deux mains. Elle n'avait pas bu une gorgée. Elle regardait le liquide ambré refroidir sans le voir.« C'est arrivé quand ? » demanda Chloé. Sa voix était calme, mais ses jointures étaient blanches sur sa tasse de café.« Il y a trois jours. »« Tu as donné ton sang. À cette femme. »« Mon sang était compatible. »Chloé ferma les yeux. Marcus, assis en face d'Imelda, n'avait pas touché son verre. Il regardait Imelda avec une intensité contenue, les mâchoires crispées.« Raconte depuis le début, » dit-il simplement.Imelda haussa légèrement les épaules. « J'étais dans ma chambre. J'ai entendu un cri. Quand je suis descendue, Celeste était au pied de l'es
(Point de vue d'Imelda)---Le soir était tombé sur Manhattan quand Imelda entendit le hurlement.Elle était dans la chambre bleue, son vieil ordinateur portable ouvert sur les genoux, les écouteurs enfoncés dans les oreilles. Elle travaillait sur un nouvel article pour son blogue – une réflexion sur la liberté, sur ce que signifiait vraiment le mot « partir » – quand le cri traversa la musique comme une lame.Elle retira ses écouteurs, le cœur battant. Des bruits de pas précipités dans l'escalier. Des voix affolées. La gouvernante qui appelait les secours.Elle se leva, ouvrit la porte, et descendit.Le hall d'entrée était en ébullition. Celeste gisait au pied de l'escalier principal, immobile, le visage pâle comme la mort. Une employée était agenouillée près d'elle, lui tenant la main. Madame Delacroix parlait au téléphone, la voix tendue. Le chauffeur courait vers la porte pour guider les ambulanciers.Imelda resta en haut des marches, pétrifiée. Elle ne ressentait rien pour Celest
(Point de vue d'Imelda)---Le trajet du Vermont jusqu'à New York dura cinq heures. Marcus conduisait, les yeux fixés sur la route, les mains détendues sur le volant. Chloé était assise à l'arrière, son téléphone à la main, plongée dans les archives en ligne qu'elle n'avait pas cessé d'éplucher depuis qu'ils avaient quitté la maison d'Helena Kowalski.Imelda était à l'avant, le regard perdu vers les forêts qui défilaient derrière la vitre. Les mots d'Helena tournaient en boucle dans sa tête.« Ce n'était pas un accident. Arthur disait qu'on avait tué ces gens. Les Taylor. Et que votre père n'était qu'un pion. »Pas un accident. Un meurtre. Son père n'était pas coupable. Il était une victime, lui aussi.« Vous voulez qu'on fasse le point ? » demanda Marcus, rompant le silence.Chloé releva la tête de son téléphone. Imelda hocha lentement la tête.« D'accord. Voilà ce qu'on sait, » dit Marcus. « Un SUV noir a frôlé la voiture d'Edward Pearce juste avant la collision. Arthur Kowalski l'a







