Aimer celui qu'on a brisé

Aimer celui qu'on a brisé

last updateLast Updated : 2026-06-20
By:  Chrisso Ongoing
Language: French
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Aimer celui qu'on a brisé Liam Moretti n’était aux yeux de tous qu’un moins que rien, un gendre logé par charité, essuyant chaque jour le mépris glacial de sa belle-famille. Humiliations, trahisons, regards écrasants, il encaissait sans un mot. Mais sous ce masque d’homme brisé se cachait l’unique héritier du puissant empire clandestin Aeternis. Une vérité explosive que personne ne soupçonnait. Le jour où les masques tomberont, ceux qui l’ont piétiné ramperont à ses pieds, les supplications aux lèvres. Et ce jour-là, aucune clémence ne leur sera offerte. Liam a fait un serment : leur chute sera aussi impitoyable que leur mépris fut grand.

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Chapter 1

La Charité du Mépris

Aimer celui qu'on a brisé 

Chapitre 1_ La Charité du Mépris

Liam

Je suis assis en bout de table. La place qu’on donne à celui dont on ne sait pas vraiment quoi faire, mais qu’on ne peut pas tout à fait exclure. La lumière du lustre tombe en cascades dorées sur la nappe immaculée, fait scintiller les cristaux, les couverts en argent, les bagues aux doigts des convives. Tout est somptueux, calculé, parfait. La salle à manger des Delacroix un soir de dîner d’affaires est une scène de théâtre, et chacun y joue son rôle à la virgule près. Sauf moi. Moi, je suis un accessoire. Un élément de décor qu’on a oublié de ranger avant l’arrivée des invités.

Charles Delacroix trône au centre, épanoui, la voix chaude et l’autorité naturelle de ceux qui possèdent depuis tant de générations qu’ils n’ont plus besoin d’en faire la preuve. Il parle du projet Montaigne, des perspectives de développement à l’international, des chiffres qui donnent le vertige. Les têtes hochent. Les verres se lèvent. À l’autre bout de cette table interminable, il y a Élise. Ma femme. Elle est assise face à son père, et elle brille. Il n’y a pas d’autre mot. Elle brille de cette intelligence acérée, de cette élégance froide qui a toujours fait se retourner les passants sur son passage. Sa robe bleu nuit épouse ses épaules comme une armure. Elle sourit peu, mais quand elle le fait, c’est avec une précision chirurgicale, juste ce qu’il faut de chaleur pour désarmer un interlocuteur sans jamais se livrer. Elle est impressionnante. Elle est magnifique. Elle est à des années-lumière de moi.

Je tourne ma cuillère dans la soupe de homard sans la porter à mes lèvres. Je n’ai pas faim. Je n’ai jamais faim ici. Chaque bouchée aurait le goût de ce vernis mondain, de cette politesse qui ressemble à du mépris à peine déguisé. Ma place est un no man’s land entre le vase de fleurs et le seau à champagne. Personne ne me parle. Personne ne me regarde. Et c’est très bien comme ça. Je sais me faire oublier, c’est devenu une spécialité. Une compétence acquise au fil des années, à force de dîners où ma présence n’est qu’une tolérance, une faveur qu’on m’accorde parce que je porte le nom de Moretti mais que, par alliance, je me retrouve aspiré dans l’orbite des Delacroix.

Charles se tourne vers l’un des convives, un homme au crâne dégarni et au sourire carnassier, un ponte de la finance dont je n’ai pas retenu le nom. L’homme balaie la table du regard, et ses yeux s’arrêtent sur moi. Une fraction de seconde. Un froncement de sourcils. Il ne sait pas qui je suis. Il ne comprend pas ce que je fais là, en bout de table, à porter un costume qui n’est pas tout à fait aussi bien coupé que les leurs. Il se penche vers Charles, et j’entends sa question, à mi-voix, comme une confidence qu’on ne cherche même pas à dissimuler.

— Et lui ? Qu’est-ce qu’il fait dans la vie ?

Charles ne prend pas la peine de baisser le ton. Il pose sa serviette sur ses genoux, se redresse légèrement, et sa main esquisse un geste flou dans ma direction. Un geste vague. Un geste qui balaie. Un geste qui dit tellement plus que des mots.

— Liam… qui nous est très utile.

La phrase tombe. Légère. Définitive. « Qui nous est très utile. » Comme on parlerait d’un photocopieur. Comme on dirait d’un stagiaire qu’on garde parce qu’il fait du bon café. Il ne précise pas mon métier parce qu’il ne le connaît probablement pas, ou pire, parce qu’il estime qu’il ne mérite pas d’être mentionné. L’invité hoche la tête, son intérêt pour moi déjà éteint, et se retourne vers des sujets plus dignes de son attention. Je n’existe plus. Je n’ai jamais existé.

Je repose ma cuillère. Le bruit du métal contre la porcelaine est à peine audible, mais je vois Élise tressaillir. Infime réaction. Seul un mari peut la percevoir. Seul un homme qui passe ses nuits à épier le souffle de sa femme endormie, à guetter un signe, un mot, un regard, peut capter ce frémissement presque imperceptible. Je lève les yeux vers elle. Nos regards se croisent. Un instant suspendu au-dessus des couverts, au-dessus des murmures de la conversation qui reprend, au-dessus de l’humiliation qui flotte encore dans l’air comme une fumée âcre.

Elle me regarde. Vraiment. Pour la première fois depuis le début de la soirée, elle me regarde. Et dans ses yeux, qu’est-ce que je lis ? De la pitié ? Non, Élise ne fait jamais dans la pitié, c’est un sentiment trop peu élégant pour elle. De la honte ? Peut-être. Une lueur de honte. Ou de lassitude. Un mélange des deux, sans doute, une nuance trouble qui danse au fond de ses pupilles et qui s’évanouit aussi vite qu’elle est apparue.

Elle tourne la tête. Elle détourne les yeux. Elle choisit son camp, et ce n’est pas le mien. Elle répond à l’homme dégarni, une remarque brillante sur les taux d’intérêt, et le cours de la soirée reprend, imperturbable. Elle est redevenue Élise Delacroix, l’héritière, la stratège, la fille parfaite. Elle n’est plus ma femme. Elle ne l’a peut-être jamais été.

Je reste immobile. Le dos droit. Le visage lisse. J’ai appris l’impassibilité comme on apprend une langue étrangère, à force de pratique, dans la douleur et la répétition. Mais à l’intérieur, quelque chose se contracte. Une mâchoire invisible se referme sur un nerf à vif. « Qui nous est très utile. » Les mots tournent en boucle. Ils creusent un sillon. Ils préparent le terrain pour ce qui viendra plus tard, pour ce qui germe déjà dans l’ombre de cette salle à manger trop éclairée.

Je regarde le homard dans mon assiette. Sa carapace brisée. Sa chair blanche dénudée. Je me dis qu’il y a pire que d’être un accessoire. Il y a pire que d’être invisible. Et ce pire, je le frôle du bout des doigts sans encore le nommer. Je suis utile. Je l’ai toujours été. Mais être utile, ce n’est pas être aimé. Ce n’est pas être respecté. Ce n’est même pas être vu.

La lumière du lustre vacille imperceptiblement. Personne ne le remarque. Sauf moi. Je remarque toujours ce que les autres ignorent. C’est pour ça qu’on me garde. C’est pour ça qu’on m’utilise. Et c’est peut-être pour ça, aussi, qu’un jour, tout cela explosera.

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