Moi, Roxanne, paria (en voie de guérison)
Moi, Roxanne, paria (en voie de guérison)
Author: Michelle Mbanzoulou
1 - "D'après ce que j'ai entendu, tu es l'ennemie publique numéro un"

J’ai longuement observé la feuille qu’on venait de me distribuer. J’étais collée deux heures. Bon, ce n’était pas très surprenant ; je savais déjà ce qui m’attendait quand j’avais lu devant toute la classe le règlement intérieur pour remettre à sa place mon prof de maths, qui pensait qu’il était interdit que je dessine en cours au lieu de prendre en note son charabia. Comme je l’imaginais, et à son grand désarroi, ce n’était écrit nulle part dans les sept pages du règlement. Mais même si je m’y attendais, je n’ai pas réussi à retenir un soupir. L’après-midi shopping que j’avais prévue devrait, encore une fois, être annulée.

J’ai ramassé mon sac avec nonchalance. J’en avais vraiment assez du lycée, des profs, des cours, des élèves. Si j’avais le choix, je ficherais le camp. J’irais, je ne sais pas, dans un endroit où je ne serais pas obligée de me lever tous les matins pour me rendre dans cette satanée prison qu’était Owen Haims. N’importe où ferait l’affaire.

En entrant dans la salle d’anglais, j’ai froncé les sourcils. Un type que je n’avais jamais vu, que je ne connaissais ni d’Adam ni d’Ève, était assis à ma place. J’ai froncé les sourcils plus fort en réalisant que je n’avais jamais rencontré un mec aussi beau. Ses cheveux, châtain foncé, étaient assez longs pour qu’on puisse passer la main dedans ; ses yeux, d’un bleu lapis, étaient aussi profonds et mystérieux que l’abysse d’un océan ; son nez fin était plein de caractère et ses lèvres charnues, attractives.

Je me suis postée devant la table et, à mon plus grand agacement, il a levé les yeux vers moi, m’électrisant sur place. Comme je ne bougeais pas, il a murmuré :

— Oui ?

J’ai frissonné, troublée par sa voix à la fois grave et douce, sensuelle et amicale.

— C’est ma place, ai-je marmonné, prise de court.

Malgré l’air hostile que j’ai essayé d’adopter, il n’a semblé ni troublé ni intimidé. Il s’est juste contenté de rétorquer que j’étais libre de m’asseoir à côté de lui.

J’ai haussé les sourcils. D’où sortait ce mec ? On voyait bien qu’il ne me connaissait pas encore. Personne ne voulait s’asseoir à côté de moi, car personne n’avait envie d’être catalogué « ami de la paria ». Ça se comprenait.

— Et tu es qui, en fait ? me suis-je enquise en m’asseyant près de lui.

Bon sang. Est-ce que c’était lui qui sentait aussi bon ?

— Vince. Je viens d’arriver.

Il avait déjà attiré l’attention des autres, puisque tous les élèves le dévisageaient, certains avec curiosité, mais la plupart des filles avec fascination. Il fallait l’avouer, il était fascinant. Et puis, il sentait beaucoup trop bon.

Mais le fait qu’il soit assis à côté de moi devait aussi en intriguer pas mal. Enfin bref, ce n’était pas comme si ce qu’ils pensaient m’intéressait vraiment. Ils étaient juste mes compagnons de cellule.

— Et toi ? Qui es-tu ? m’a interrogée Vince pendant que je regardais ailleurs.

J’ai soudain eu envie de rire, mais je me suis retenue parce que ça m’aurait fait trop bizarre. La dernière fois que j’avais ri en ce lieu maudit que l’on nomme communément le lycée, c’était il y avait au moins un an.

— Roxanne.

Un sourire furtif a éclairé son visage, me coupant un instant le souffle.

— Tu as un problème avec ce prénom ? lui ai-je demandé, un peu agressive. Je n’aimais pas qu’on me coupe le souffle.

— Non, pas du tout. C’est un joli prénom.

— Salut !

J’ai sursauté en levant les yeux vers les filles qui venaient de s’attrouper autour de nous. Je ne les avais pas vues venir.

— On ne savait pas qu’un nouveau était censé arriver ! Tu viens de loin ?

— Prinkleton.

— C’est plutôt loin, ça ! Je suis surprise qu’ils t’aient laissé partir, à ton ancien lycée ! À leur place, je t’aurais menotté aux grilles.

Je les ai dévisagées, choquée. Elles lui faisaient carrément du rentre-dedans ! Le pauvre nouveau avait déjà l’air surmené. C’était trop d’œstrogènes d’un coup.

— Ce n’est pas comme s’ils avaient eu le choix, a-t-il répliqué avec un petit sourire.

Le prof est soudain arrivé et nous a demandé de nous asseoir. La horde d’admiratrices s’est dispersée et j’ai enfin pu respirer normalement. Ce n’était pas trop tôt !

— Tiens, je vois que mademoiselle Stunley s’est trouvé un ami !

Tout le monde s’est retourné vers moi, certains avec des regards appuyés, d’autres avec un air amusé. J’ai scruté le prof, incrédule. Il arborait un sourire en coin détestable. Il allait beaucoup trop loin.

— Vous n’avez pas le droit de dire ça ! me suis-je récriée en me levant brusquement.

Dixit la seule élève du lycée qui se croit tout permis ! That’s quite funny !

Sans attendre, j’ai attrapé mon sac et me suis dirigée en trombe vers la porte.

— Je vous préviens, Stunley, si vous passez cette porte, vous irez directement vous expliquer chez M. Stevens.

J’ai haussé les épaules en sortant. Je rendais tellement visite au proviseur qu’être convoquée dans son bureau ne me faisait plus ni chaud ni froid.

L’ordure qui se faisait passer pour un prof d’anglais s’est sans doute fait une joie de contacter le proviseur dès que j’ai mis un pied hors de sa classe, puisque j’ai très vite été appelée par les haut-parleurs. J’ai d’abord attendu de me calmer avant de monter voir M. Stevens. Il était possible que je pète un câble devant lui, or, qui savait ce qu’il était capable de faire ?

Le couloir qui menait à son bureau était vide. À croire qu’il m’avait réservé un long créneau ! Sa secrétaire m’a appris qu’il était prêt à me recevoir. Mais ça, je n’en doutais pas. Il me connaissait bien, maintenant. Il avait peut-être même préparé la petite tasse de thé, pour qu’on soit à l’aise.

— Roxanne, asseyez-vous, m’a-t-il ordonné lorsque je suis entrée dans son bureau.

J’ai hoché la tête. Son air grave ne présageait rien de bon.

— Vous êtes ici parce que vous avez quitté la salle d’anglais sans l’accord de votre professeur.

— Oh, j’avais une bonne raison : il m’a insultée.

— Que voulez-vous dire ?

— Le nouvel élève s’est assis à côté de moi et le prof s’est écrié que je m’étais trouvé un ami.

Un ange est passé.

— C’est tout ?

— Vous ne comprenez pas. Il a dit : « Tiens, je vois que mademoiselle Stunley s’est trouvé un ami ! » Il l’a dit méchamment. Il n’avait pas le droit de faire une telle remarque. Alors, je suis partie.

Mon interlocuteur a soupiré longuement.

— J’admets qu’il a peut-être dépassé les bornes. Mais Roxanne, vous savez très bien que vous fatiguez tout le monde avec vos frasques. Pourquoi ne pas vous calmer un peu ? Écoutez, le nouveau psychologue est arrivé. Vous avez rendez-vous avec lui après votre dernière heure de cours cet après-midi.

Bon sang ! J’en avais assez ! L’ancien psy me saoulait, et j’avais littéralement sauté au plafond d’apprendre sa démission. Mais à présent, c’était le nouveau psy qui allait me prendre la tête ? Je n’en revenais pas !

— Je n’ai pas besoin de voir le nouveau psy. J’ai eu assez de séances comme ça avec l’ancien.

— Il semble bien que non, vu vos agissements. Vous irez le voir. Si j’apprends que vous ne vous êtes pas présentée au rendez-vous, gare à vous. Il est temps d’employer la manière forte, avec vous !

— Quelle manière forte ? Vous allez me frapper ?

— Non, ce n’est pas en mon pouvoir. Mais vous exclure définitivement de ce lycée, je peux le faire.

M’exclure ? Il n’avait qu’à le faire. Au moins, je n’aurais plus à me coltiner les boulets d’Owen Haims. Ça me ferait des vacances.

— Vous n’allez rien faire à M. Loons ?

— Je vais discuter avec lui. Il ne recommencera pas.

— Vous lui direz que j’attends des excuses ?

Il a affiché un sourire de complaisance. Mais ça avait l’air de vouloir dire que je pouvais toujours rêver. De toute façon, je n’obtenais jamais ce que je voulais, ce n’était pas nouveau. Petit exemple tout simple : je n’avais presque jamais reçu les cadeaux que je voulais, car mes parents trouvaient toujours le moyen de tomber à côté, peut-être parce qu’ils s’étaient fait un principe de ne jamais me voir heureuse. Seuls mes grands-parents avaient toujours fait en sorte de m’offrir les cadeaux qui se trouvaient sur mes différentes listes. La poupée de mes rêves à cinq ans, le vélo de mes rêves à dix, l’ordinateur de mes rêves à quinze… Ils étaient là pour relever le niveau. En ce qui concerne Noël… J’avais arrêté de croire au Père-Noël à six ans, parce que j’avais surpris mes parents en train de poser les cadeaux sous le sapin. J’étais sortie du lit, les ayant entendus se disputer, et j’avais tout bonnement versé toutes les larmes de mon corps en les prenant sur le fait.

En sortant du bureau, j’ai regardé l’heure. J’avais largement le temps d’aller à la boulangerie m’acheter un petit quelque chose. Tout était bon pour quitter cet endroit au moins quelques minutes. Et puis, je ne disais jamais non à un peu de nourriture.

Au départ, j’aimais bien ce lycée. Il était plutôt cool. Mais tout avait dégénéré en Première. L’ancien psy avait dit que je « ne supportais aucune forme d’autorité sauf mes grands-parents à cause du divorce de mes parents qui avait brisé le mythe des adultes dignes de confiance ». Pff. Qui croyait-il avoir avec ses longues phrases sans queue ni tête ? Je ne supportais aucune forme d’autorité au lycée, exact. Et pourquoi ça ? Simplement parce qu’ils étaient tous à côté de la plaque, voilà pourquoi ! Il n’y avait rien d’énigmatique là-dedans.

J’ai commandé un croissant et une canette de thé glacé, puis j’ai pris la direction du parc Ray qui se trouvait à cinq minutes à pied du lycée. Il n’y avait pas grand monde. Il fallait dire qu’il n’était encore que neuf heures quarante. Le parc se remplissait généralement l’après-midi.

Je me suis assise sur un banc, en-dessous d’un arbre. J’avais une jolie vue du petit bassin d’eau en face de moi. Il arrivait de temps en temps qu’on y trouve des poissons, mais je ne savais pas d’où ils sortaient.

En croquant dans mon délicieux croissant, j’ai repensé au gars de tout à l’heure, Vince. Qu’est-ce qu’il avait bien pu penser en me voyant quitter subitement le cours ? On n’avait sûrement pas tardé à lui raconter tout ce qu’il avait à savoir sur moi : que j’étais la fille qui saoulait tout le monde, que je n’en ratais pas une pour me faire remarquer dans le mauvais sens du terme, que j’étais une pauvre fille qu’il valait mieux éviter… Il devait déjà être bien endoctriné. Un autre à ajouter à la liste de mes haters !

Je me suis levée en terminant ma canette. Il fallait que j’y retourne, le cours d’écriture allait bientôt commencer. Je suis arrivée au moment où la sonnerie se terminait. Je suis allée tout droit jusqu’à la salle 22, sans jeter un regard à quiconque, mais j’ai été arrêtée dans mon élan par un groupe de pom-pom girls. À sa tête, Anya Rovski. Elle s’est postée devant moi et je l’ai observée en fronçant les sourcils. Blonde aux yeux bleus, d’une beauté fatale et possédant un corps de déesse, cette fille était la plus populaire et la plus influente du lycée. Elle était aussi, je ne savais pas trop pourquoi, ma pire ennemie. Ce n’était pas tant que j’avais quelque chose contre elle. Après tout, je ne la connaissais pas et j’essayais la plus grande partie du temps de vivre ma vie et de laisser les autres vivre la leur. Mais depuis quelques mois, elle avait décidé de m’avoir dans son viseur et me cherchait dès qu’elle en avait l’occasion, à tel point que j’essayais au maximum de l’éviter quand c’était possible.

Du coup, j’ai essayé de la contourner comme à mon habitude, mais elle m’a arrêtée en me faisant un croche-pied. J’ai manqué de me casser la figure et me suis rattrapée de justesse au mur le plus proche, avant de me retourner vers elle et lui lancer un regard noir. Elle a simplement pouffé :

— Regarde où tu marches, pauvre gourde ! Tu as des problèmes moteurs, ou quoi ?

Elle a regardé ses trois amies, les incitant ainsi à ricaner avec elle. Je me suis contentée de soupirer et de continuer ma route. Ça ne servait à rien de répondre à ses mesquineries. J’avais vraiment mieux à faire.

J’ai été surprise de trouver Vince, assis contre le mur près de la salle, tout seul. Je me suis postée à quelques centimètres de lui en silence. J’étais en train de réfléchir à comment l’aborder quand il m’a demandé :

— Tu vas mieux ?

J’ai tourné la tête vers lui et ai été accueillie par deux lapis curieux et intéressés.

— On peut dire ça, ai-je répondu prudemment.

Il a hoché la tête en se levant, puis est venu se poster devant moi.

— Est-ce que tous les profs sont aussi sans gêne, ici ?

— Non. Ce prof n’est pas le seul à ne pas m’aimer, mais il est le seul à l’exprimer aussi ouvertement.

Il a hoché la tête en se grattant le nez.

— D’après ce que j’ai entendu, tu es l’ennemie publique numéro un.

Il fallait le reconnaître, ils étaient très forts à Owen Haims. Ils l’avaient briefé en moins de temps qu’il ne fallait à Mister Loons pour m’insulter ! Impressionnant.

— C’est vrai. Tu ferais mieux de t’éloigner si tu ne veux pas gâcher ton futur dans ce lycée.

Il a esquissé un sourire en coin en se rapprochant de quelques centimètres. Vus d’aussi près, ses yeux étaient fantastiques. Pleins de mystère et d’éclat, ils étaient si profonds que s’y perdre était naturel, mathématique, de même que un plus un font deux.

— Je ne me fie jamais aux ragots. Je préfère me faire ma propre opinion.

— Ce n’est pas comme ça qu’il faut raisonner, Vince. Si tu continues à me parler, tu vas gâcher tes chances de pouvoir t’intégrer à une bande. Tu es très beau, alors celle des populaires devrait t’être accessible facilement.

J’ai constaté à la fin de ma phrase qu’il se retenait de rire. Qu’est-ce que j’avais dit de si drôle ?

— Et puis, tout ce qu’on t’a raconté est vrai.

— Ah bon ? s’est-il écrié, l’air amusé mais en même temps un peu inquiet. Alors, tu as vraiment été surprise en train de coucher avec un footballeur dans les vestiaires de l’équipe ? Déguisée en lapine ?

Je n’ai pas pu m’empêcher d’écarquiller les yeux. Qui avait bien pu lui raconter un truc aussi dégoûtant ?

— Ouh là, peut-être pas tout, alors ! C’est complètement faux.

— Je m’en doutais.

— Pourquoi ? lui ai-je demandé, sur la défensive. Je ne suis pas assez belle pour intéresser un Sportif, c’est ça ?

Cette fois, il s’est mis à rire.

Je l’ai dévisagé, fascinée. Il avait un rire magnifique. Et c’était assez étrange qu’il rie aussi facilement avec une inconnue.

— Qu’est-ce qui te fait tant rire ?

— En fait, je me doutais que la rumeur était fausse parce que tu ne m’as pas donné l’impression d’être le genre de fille à se déguiser en lapine et à faire des cochonneries dans les vestiaires. Que tu sois assez belle pour intéresser un Sportif… (Il s’est rassis.) je n’en doute pas.

Attendez. Il venait de me complimenter, non ? Il insinuait que j’étais belle ?

— Tu me trouves belle ? me suis-je empressée de l’interroger en m’asseyant à côté de lui, réellement curieuse – ce n’était pas tous les jours qu’un canon me complimentait sur mon physique.

Il a tourné la tête vers moi en souriant. Il allait certainement répondre, mais quelqu’un l’a hélé au même moment :

— Vince Samuel Lewart ? C’est bien toi ?

C’était Jim Clayne, l’un des wide receivers de l’équipe de foot. Beau, grand et musclé, il avait tout pour plaire et usait de son charme pour obtenir ce qu’il voulait. Le seul bémol avec lui, c’était que la popularité semblait de temps en temps lui monter à la tête.

— Salut, Jim ! s’est écrié mon voisin en se levant pour aller donner l’accolade au wide receiver.

De toute évidence, il connaissait au moins une personne dans ce bahut. Un Sportif, en plus ! C’était bon, son avenir était assuré. Je n’avais plus qu’à le laisser tranquille et il ferait très vite partie du clan des populaires.

— Je croyais que tu venais dans un mois !

— Le déménagement a été accéléré. Je suis content de te voir.

— Moi aussi, cousin.

Le regard de Jim est tombé sur moi et il m’a observée en silence. Il devait se demander ce que Vince faisait avec moi, paria de mon état.

— Vous êtes dans la même classe ? s’est-il enquis auprès de celui qui était de toute évidence son cousin.

— Oui, pourquoi ?

Il est resté impassible, mais je savais très bien ce qu’il était en train de se dire. Mon pauvre Vince.

— Il faut que j’y aille. On n’a qu’à manger ensemble, Vince. J’ai plein de choses à te raconter.

C’était bien pour Vince de connaître quelqu’un, a fortiori un Sportif. Il n’aurait plus à parler à l’ennemie publique numéro un.

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