La révolte des 3 Royaumes: L'Enchanteresse
La révolte des 3 Royaumes: L'Enchanteresse
Author: Floriane Brement
Chapitre 1

TOME 1

La Révolte des Trois Royaumes

L’enchanteresse

Floriane BREMENT

Dans les temps anciens, cinq mondes vivaient en parfaite harmonie,

La Terre, L’Air, Le Feu, L’Eau et Le Néant,

Voici les noms de nos cinq Grands.

La Terre et Le Feu prônaient esprit guerrier et noblesse d’esprit,

L’Air et L’Eau revendiquaient intelligence et magie

Pour préserver cette belle Hégémonie.

Rien ne pouvait troubler la paix établie,

Si ce n’est le Néant,

Monde cruel et véhément.

Au revoir, Terre aguerrie !

La belle bleue se sépare des quatre autres tandis

Que le Néant impose sa suprématie

Aux trois autres affaiblis.

Mais même dans le Noir,

Il reste un brin d’Espoir.

Une prophétie annoncera bientôt la révolte des trois

Que « le quatre héritier » accomplira.

L’ordre était tombé au petit matin. Letia Annabela Dia Meridiana Mercadante, fille de Reg Di Meridiana Mercadante et d’Ana Dia Polymaki Setrada yeda Meridiana Mercadante, était condamnée à mort. L’héritière du trône d’Air serait exécutée à l’aube le lendemain. Le peuple criait à l’injustice. L’enfant était innocent. C’était un nourrisson ! Dans le palais, Reg tentait vainement de convaincre le suzerain tandis qu’Ana libérait son chagrin, son bébé dans les bras. Plus tard dans cette effroyable journée, Melrose Di Shakos Tomasi, roi de Feu, accompagné de son jeune fils Hydro, vint lui témoigner son soutien.

— Que faites-vous là, Roi de Feu ? lui demanda Reg Di Meridiana Mercadante.

— J’ai eu vent du sort de votre enfant. Mon fils et moi-même vous offrons notre soutien. Par le passé, nos points de vue ont souvent divergé, mais votre malheur nous affecte tous.

— C’est faux ! répliqua le Roi d’Air, votre fils Hydro n’est pas condamné à mort ! Votre fils fêtera le mois prochain ses quatre printemps alors que ma fille Letia ne pourra pas en fêter un !

— Votre peine est profonde et je la comprends sans mal, mais ne voyez-vous pas qu’il s’agit là d’un signe de faiblesse de notre ennemi ? Regardez Roi d’Air ! À la naissance de mon fils, le suzerain m’a fait porter un message pour me rappeler sa suzeraineté. L’année dernière, à la naissance des jumeaux de la reine d’Eau, il a durci ses lois et maintenant, quand, vous, Roi d’Air, vous mettez à votre tour au monde un héritier, il le condamne. Sa crainte n’a fait que croître au fil des ans. Et pourquoi ? Parce qu’il n’est plus aussi puissant que par le passé ! Unissons-nous ! Envoyons des émissaires au monde d’Eau. Lotus répondra sans nul doute favorablement et tous trois ensemble, nous vaincrons.

— Et pourquoi crois-tu que nous réussirons là où nous avons échoué par le passé ?

Le majordome annonça à ce moment-là l’arrivée de la reine Lotus Dia Hasta Korayos. Cette dernière entra quelques secondes après.

— Bonjour, Reine d’Eau ! déclara Reg.

— Mes salutations, Roi d’Air, répondit Lotus, et bonjour à vous Roi de Feu, mais passons ces formalités. Je me suis précipitée ici quand j’ai su ce qui arrivait à votre fille. Je suis mère, moi aussi, et je refuse de laisser notre ennemi agir. Il va trop loin !

— Alors vous aussi, vous pensez que nous devrions combattre ? demanda Reg.

— Par le passé, nos mondes coexistaient en paix. Les Airiens assuraient la transition entre nos mondes, puis le Néant a réduit tout cela à rien. Il nous a imposé la suzeraineté de nos terres, et après effusion de sang, nous sommes tombés. Aujourd’hui, il n’est pas question qu’il devienne le maître de nos descendances !

— Je suis bien d’accord avec vous, Reine d’Eau, mais comme je le disais au Roi de Feu, comment allons-nous réussir là où nous avons échoué par le passé ?

— Souvenez-vous de la prophétie, Roi d’Air ! Souvenez-vous ! s’écria le Roi de Feu.

— Mais personne n’a été capable de la déchiffrer véritablement ! protesta Reg.

— J’admets que les spécialistes ont bloqué sur « le quatre héritier », mais regardez, Roi d’Air, expliqua Melrose, nous sommes rois des trois pays affaiblis et à nous trois, nous avons quatre héritiers. C’est de nous que parle la prophétie, c’est certain.

— Et vous voudriez vous lancer dans une guerre en raison d’une prophétie que vous interprétez vous-même ? Quand je vous ai vus arriver, vous, Roi de Feu, et vous, Reine d’Eau, j’ai cru que vous viendriez m’apporter une véritable nouvelle.

— Et vous ne vous trompiez pas, dit le Roi de Feu, nous nous battrons tous les trois ensemble.

— Ah oui et que proposez-vous ?

— Pour commencer, rachetons la vie de votre fille. Le Néant est cupide. Si nous y mettons le prix, il ne refusera pas, répondit-il.

— Nous lui donnerons ce qu’il veut. Les Auriens refusent de voir un enfant innocent mourir, renchérit la Reine d’Eau.

— Les Feriens aussi.

Reg Di Meridiana Mercadante ressentit une once d’espoir, qui fut malheureusement de courte durée. Une horde de Rykov, l’armée personnelle du Néant, venait de pénétrer dans la salle du trône où se tenait le débat des trois rois. Ils les encerclèrent tandis que le général Skrykos s’approchait d’eux.

— C’est bien la première fois que les trois Rois s’unissent. Mais contre qui ? Notre bien aimé suzerain. Et pour quoi ? Un nourrisson bâtard, annonça-t-il de sa voix stridente.

— Retire tout de suite ce que tu viens de dire, siffla Reg.

— Allons, Roi d’Air, allons. Ton enfant a été condamné à mort car il est le fruit d’une union bâtarde. Souviens-toi de nos lois, Roi d’Air. Ton enfant est enfant d’Airienne. Il aurait dû être enfant de Néanaise. Ce n’est pas le cas. Or tout enfant n’ayant pas de sang néanais dans les veines ne peut prétendre à aucune noblesse. Pourtant ton enfant est héritier du trône d’Air. Par conséquent, par sa naissance, ton enfant enfreint une loi fondamentale de notre Régime. Il ne peut donc vivre. Les rejetons du roi de Feu et de la reine d’Eau sont nés avant la mise en application de cette loi, et c’est ce qui les épargne aujourd’hui. Mais cette sentence s’appliquera à leur descendance s’ils ne s’y soumettent pas. Fin de l’histoire.

— Tu veux tuer ma fille uniquement parce qu’elle est Airienne de pur-sang ?

— Si tu veux un héritier, renie ta femme et prends une Néanaise, mais ne pleure pas trop cet enfant que nous allons t’enlever, car en fin de compte nous te rendons service. Les femmes sont faibles et…

Il jeta un regard dédaigneux à Lotus.

— … incapables de diriger un pays. Si tu te remaries avec une Néanaise, tu auras un fils et tout ira pour le mieux pour ton royaume, tu peux me croire.

— Comment peux-tu prononcer des horreurs pareilles ? vociféra Lotus.

— La paix, femme ! s’écria Skrykos, retourne dans ton monde marin sur le champ et estime-toi heureuse que notre bon suzerain ne te condamne pas pour haute trahison !

Lotus jeta un dernier regard dégoûté au général et quitta le palais d’Air.

— Quant à toi Roi de Feu, je ne comprends pas ta présence ici, dit Skrykos, je pensais que les Feriens étaient des guerriers.

— C’est le cas, répondit fièrement le Roi de Feu.

— Alors, pourquoi t’associer avec les faibles ?

— Les Feriens sont des guerriers, c’est exact, mais ce ne sont pas les frères d’armes des Néanais. Aujourd’hui les Néanais ont offensé l’honneur du Roi d’Air et les Feriens répondent défavorablement à cette offense. Chaque Ferien respecte trois codes : protège ta patrie, aime ta femme et respecte les autres. Les Néanais ne respectent aucun de ces adages. En revanche les Airiens les respectent. C’est pourquoi si un Airien est bafoué par un Néanais, il pourra toujours trouver la main secourable d’un Ferien.

— Donc tu préfères défier notre suzerain ?

— Moi, Melrose Di Shakos Tomasi, je suis père et roi, tout comme Reg Di Meridiana Mercadante, Roi d’Air. Il aura donc mon soutien dans cette affaire.

Le général Skrykos fronça les sourcils.

— Soit. Tu as fait ton choix. Sache que j’aurais préféré ne pas en arriver à cette extrémité-là.

Il claqua deux fois dans ses mains. Un Rykov arriva en traînant un jeune garçon aux cheveux bruns qui pleurait à chaudes larmes.

— Hydro !

Le bon père voulut accourir auprès de son fils, mais un autre soldat le stoppa.

— Trahis notre suzerain encore une fois et ton fils bâtard rejoindra l’enfant du Roi d’Air ! Cette menace ne prendra fin que lors de ta mort ou de la sienne ! Me suis-je bien fait comprendre ?

Le Rykov, qui tenait le petit Hydro, jeta le petit garçon dans les bras de son père.

— Dégage ! Ne remets plus les pieds dans ce monde avant l’exécution de l’enfant bâtard !

Melrose et son fils quittèrent le palais en toute hâte, non sans jeter un regard désolé au pauvre Reg Di Meridiana Mercadante. Skrykos se tourna alors vers le pauvre Roi.

— Et toi, rends-toi à l’évidence que ton enfant sera mort demain ! Quand sa nourrice le couchera ce soir, embrasse-le bien, c’est tout ce que tu peux faire pour lui.

Reg se précipita hors de la salle du trône en disant à son valet de raccompagner le général dehors. Le Roi traversa tel un ouragan une salle d’armes, toute la loge de la garde royale, un petit boudoir réservé aux invités, et une salle de réunion. Enfin, il arriva là où il voulait : au tronc des enchanteurs.

— Je veux voir Bayerischn ! s’écria-t-il à toute une bande d’enchanteurs terrorisés.

— Mais, Votre Altesse, le maître enchanteur Bayerischn est absent. Personne ne l’a revu depuis deux jours, répondit un enchanteur effrayé.

— S’il réapparaît, dites-lui de venir me trouver sur le champ !

Puis Reg se rendit ensuite auprès de sa malheureuse épouse, en attendant que le maître enchanteur réapparaisse.

Mais le temps passait et Bayerischn ne réapparaissait pas. Le soleil se coucha. Letia fut mise au lit. Reg et Ana se rendirent une dernière fois auprès de leur fille qui dormait profondément et l’embrassèrent. Reg quitta vite la pièce en priant sa femme de faire de même.

— Madame, je compte sur vous. Veillez bien sur ma petite fille. Qu’elle ne manque de rien pour sa dernière nuit, demanda Ana, la mère de Letia.

La nourrice inclina la tête. La reine quitta précipitamment la pièce princière en laissant libre cours à ses larmes, sous les regards indifférents des gardes qui gardaient l’entrée de la chambre. La porte se referma, laissant la nourrice et la fillette seules. La nourrice prit alors la petite, l’enroula dans un tas de couvertures puis se rendit d’un pas vif à la fenêtre. Un éclair rouge traversa le ciel. Le signal ! La voie était libre. Elle se roula en boule tout en prenant bien soin de ne pas réveiller Letia. Deux ailes semblables à celles de guêpes géantes surgirent dans le dos de la nourrice qui s’envola, le petit tas de couvertures serré contre sa poitrine.

Par bonheur la chambre de la petite était la plus proche des remparts et par miracle – ou plutôt par magie – ceux-ci qui étaient habituellement surveillés à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit étaient laissés cette nuit sans surveillance. Elle fila donc hors du palais par la voie des airs en direction de la forêt de Châtelieux qui se trouvait à l’est. Elle volait bas pour ne pas attirer l’attention des Rykov qui surveillaient les alentours, maintenant que l’heure du couvre-feu était passée. La bonne dame arriva sans peine à la lisière de la forêt. Elle atterrit souplement et vérifia que la petite dormait toujours. Ses ailes se rétractèrent. Il était en effet inutile de les conserver alors qu’elle continuait à pied.

La nourrice disparut à travers les arbres, marchant d’un pas rapide. Elle savait que peu d’Airiens se rendaient ici, car la forêt était si touffue qu’on s’y perdait facilement et qu’on se brisait vite les ailes en tentant de voler à travers les branches. De plus d’étranges rumeurs circulaient au sujet de cet endroit, le rendant quelque peu effrayant. Ce dernier détail gardait les Rykov loin de ce lieu, mais intimidait beaucoup la pauvre femme. Toutefois, si elle voulait sauver cet enfant innocent, elle n’avait pas le choix. Elle marchait donc d’un pas vif au milieu de ces grands arbres, et regardait constamment derrière elle si personne ne la suivait, si bien qu’elle se prit les pieds dans une racine. Elle perdit l’équilibre et tomba par terre avec Letia. Cette dernière se réveilla et se mit à crier.

— Chut… Chut… C’est fini ma douce…

La nourrice la calma rapidement, mais le bruit qu’avait fait la petite avait alerté un homme qui passait par là. Son visage était caché par l’obscurité, mais sa silhouette était clairement identifiable. Il était grand, mince et portait une longue cape. La cape des enchanteurs.

— Enfin, vous voilà, je commençais à m’inquiéter, vous deviez me rejoindre beaucoup plus tôt.

— Vraiment ?

La nourrice comprit son erreur. Cet homme n’était pas… Elle recula de quelques pas.

— Ne bougez plus, dit l’homme.

Ce fut à ce moment-là qu’elle le reconnut.

— Arwak Di Willamo.

— Si tu sais qui je suis, tu sais qu’il faut me remettre l’enfant.

— Non, je refuse, vous la livreriez tout de suite aux Rykov.

— L’enfant doit leur être remis…

— Arwak Di Willamo, vous êtes enchanteur au service du Roi, pourquoi voulez-vous tuer son enfant ?

— Et toi ? Pourquoi veux-tu sauver un enfant que… Ah ! Mima Folila, nourrice de l’enfant, bien sûr ! Ton intention est louable, mais reviens à la raison ! Rends l’enfant !

— Jamais ! Je ne vous laisserai pas lui faire de mal !

— N’aggrave pas ton cas ! Rends-la !

— Jamais !

— Tu ne me laisses pas le choix.

Arwak Di Willamo prit un cor, attaché à sa ceinture, et le porta à ses lèvres. Au moment où il s’apprêtait à souffler dedans, un homme apparut. Tout montrait que cet homme n’était pas commode : il n’était vêtu que de noir. Même sa longue cape, qui marquait son appartenance à la guilde des enchanteurs, portait cette couleur. Arwak regarda le nouveau avec méfiance. Était-ce le traître que Mima Folila attendait ? Malheureusement l’obscurité ne permettait pas à Arwak de reconnaître celui qui venait d’arriver.

— Je n’ai pas encore soufflé dans le cor d’urgence. Comment se fait-il que vous soyez déjà présent ? Qui êtes-vous ? Identifiez-vous !

— Je suis un antidote au poison qui détruit nos terres. Je suis une lumière dans les ténèbres. Je suis un défenseur de la Justice et un adversaire de la Tyrannie.

— Bayerischn Di Angelo, annonça Arwak.

— Arwak Di Willamo, vous représentez tout ce qui va mal dans notre guilde. Vous obéissez aux Rykov, vous employez votre magie à des fins personnelles et vous trahissez le Roi. Mais où est donc l’honneur des enchanteurs ?

— C’est vous, qui ne voyez rien, Bayerischn Di Angelo. Cela fait des années que notre pays est piégé. Nous ne sommes plus les maîtres d’Air ! C’est le Néant qui nous dirige à présent. Nous devons mettre notre savoir et notre magie à leur service à présent.

— Je ne tomberai jamais aussi bas, rétorqua le maître enchanteur. Tant que le pays d’Air me nourrira et que des ailes, symbole de l’hégémonie des temps anciens, pousseront sur mon dos, je jure que jamais je ne mettrai ma science au service des fils du Néant !

— Eh bien, le Néant se passera de vos services ! Notre collectif en sera gravement affaibli, mais tant pis. Vous ne me laissez pas le choix.

Les mains d’Arwak se mirent à rougirent. Celles de Bayerischn également.

— Courez ! cria le maître enchanteur à la nourrice.

Mima Folila ne se fit pas prier. Elle s’éloigna rapidement du futur champ de bataille tandis que les arbres qui entouraient les deux enchanteurs commençaient à pourrir. Elle courut à perdre haleine. Par deux fois, elle manqua de tomber à nouveau, mais ces deux fois, elle parvint à se rattraper. Letia, inconsciente du danger qui pesait sur elle, s’était rendormie. Mima en fut soulagée. Cela fut de courte durée : elle s’arrêta soudain. Deux grands chênes se trouvaient face à elle. Or maître Bayerischn lui avait dit de prendre à gauche du grand chêne, qui se trouvait cent mètres après le champ d’eucalyptus ; seulement elle n’avait traversé aucun champ d’eucalyptus. Ciel ! Elle s’était perdue ! Et elle ne pouvait pas faire demi-tour au risque de tomber sur le combat des deux enchanteurs et blesser la petite…

— Non, tu ne t’es pas perdue, dit soudain une voix derrière son dos.

Un Rykov venait d’apparaître plus féroce que jamais. Quelques secondes plus tard, un second arriva.

— Nous avons demandé à nos enchanteurs de modifier l’aspect de la forêt, car nombre de nos comparses ont vu le traître Bayerischn traîner dans les parages ces derniers temps. Nous craignions qu’il prépare un mauvais coup, et nous avions raison. Maintenant, donne-moi l’enfant, Airienne !

— Oui, donne-le nous, tu vas déjà être arrêtée alors n’aggrave pas ton cas ! ajouta le deuxième.

— Ah oui et de quel crime suis-je accusée ?

— Fuite avec un prisonnier !

— Un prisonnier ? Un bébé, oui ! Letia a deux semaines à peine et vous voulez abréger sa vie ?

— Sa naissance est un affront à la puissance néanaise.

— Dites plutôt que vous craignez sa naissance, car Letia peut marquer « le quatre héritier » !

— Ton imagination te perdra, Airienne !

— Et votre cruauté se retournera un jour contre vous, Rykov !

Mima Folila cracha à leurs pieds.

— Ton geste te coûtera la vie.

L’un des Rykov la mit à terre tandis que l’autre lui arrachait Letia. À genoux, Mima regarda son bourreau lever l’épée qui allait la tuer. Le Rykov abaissait son arme… Letia ouvrit ses petits yeux. Elle n’aperçut pas sa nourrice. Elle se mit à pleurer… Il y eut un énorme tremblement de terre. Déséquilibrés et désorientés, les deux Rykov tombèrent au sol. Profitant de la confusion, Mima Folila fit apparaître ses ailes et prit la petite des mains du soldat. Elle se précipita hors de la portée des branches et vola au-dessus des arbres. Les deux Rykov les cherchèrent longtemps, mais il n’y avait plus aucune trace de Mima Folila et de la petite princesse Letia Annabela Dia Meridiana Mercadante...

Lisa était une jeune fille calme et réservée. Elle avait de magnifiques cheveux dorés, une silhouette gracile et une figure angélique, mais le secret de sa beauté résidait surtout dans ses yeux. En effet, les siens pouvaient changer de couleur. Parfois, ils étaient d’un bleu azur, puis prenaient l’instant d’après la teinte de l’herbe fraîche. Les jours de pluie, ses iris empruntaient le gris des cumulus, s’assombrissant ou s’éclaircissant selon la violence des précipitations. Il y eut même une fois où les yeux de Lisa devinrent rouges, puis roses, puis orange en l’espace d’une heure avant de prendre une magnifique couleur noisette.

Mais en dépit de cette jolie particularité, Lisa n’était pas aimée. Les garçons ne lui parlaient pas. Ils lui reprochaient son manque de conversation tandis que les filles, jalouses de sa beauté, se moquaient d’elle. Elles la surnommaient « la Sans Amour » ou « la Sans Parent ». Lisa était en effet orpheline. Elle avait été trouvée bébé devant la chapelle d’une école catholique.

La doyenne de l’école l’avait recueillie et depuis seize ans maintenant, elle y vivait comme interne. Elle suivait ses cours dans l’établissement et ne faisait aucune activité extrascolaire. La messe, qu’elle écoutait tous les jours, était sa seule distraction.

Ce vendredi-là, Lisa quitta sa chambre à sept heures trente, et se rendit en cours, comme à l’accoutumée. Au passage, elle rencontra Émilie, l’autre orpheline hébergée comme elle dans l’établissement. Émilie avait huit ans. C’était une petite fille discrète et mystérieuse, qui ne demandait jamais rien. Ce jour-là, elle pleurait.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Émilie ne répondit pas tout de suite. Lisa la pressa de questions et la petite fille lui expliqua qu’elle aurait aimé avoir une poupée, la sienne étant cassée.

— Tu n’as pas demandé à madame Francisque ?

Mme Francisque était la doyenne de l’établissement. Émilie fit « non » de la tête. La cloche de début de cours retentit. Lisa fila en cours d’anglais.

À l’heure de la récréation, Lisa se précipita dans la tour désaffectée de l’établissement. L’endroit était bien sûr interdit aux élèves, mais Lisa s’y rendait souvent pour réfléchir. Aujourd’hui, c’était pour pleurer. La matinée de cours avait été abominable. Tout le monde s’était moqué d’elle.

Assise sur une vieille poutre en bois, elle pleura tout son saoul. Elle se laissa aller deux petites minutes, puis s’essuya les yeux. Elle ne redescendit pas tout de suite cependant. D’ici, elle entendait la sonnerie.

Aussi ne redescendrait-elle que pour retourner travailler. Lisa se cala plus confortablement sur sa poutre. Elle étendit la main droite sur une planche de bois adjacente. Elle pensait à Émilie et à sa peine du matin… Soudain, Lisa ressentit une démangeaison dans sa main droite. Elle la picotait. Elle se retourna pour la regarder et poussa un hurlement. Elle était rouge ! Elle la retira violemment de la planche et remarqua que l’espace boisé qui s’était retrouvé en contact avec sa paume avait pourri. Tremblante, elle fixa la vieille planche, désormais moisie quand elle sentit quelque chose dans sa main gauche. Elle tenait une poupée. Une poupée ! Terrorisée, elle quitta la tour, la poupée dans la main. Elle traversa le lycée, en ignorant totalement les élèves qui se riaient d’elle et courut retrouver Émilie. Elle lui offrit le jouet puis courut s’enfermer dans sa chambre.

La décoration était sommaire. Une armoire et un lit. Lisa se précipita sur ce dernier et regarda sa main, qui avait retrouvé une allure normale. Elle ne retourna pas en cours et ne descendit pas manger à midi.

Aux alentours de dix-neuf heures, Émilie vint la voir. Elle avait son sac de cours. Lisa constata alors qu’elle l’avait oublié en classe le matin même.

— Madame Francisque ne comprend pas pourquoi tu n’es pas allée en cours aujourd’hui, mais elle ne t’en veut pas. Elle dit que tu ne devais pas être bien. Elle m’a donné tes affaires…

La fillette posa le sac de cours près de l’armoire.

— … et veut que tu y retournes demain.

— J’y retournerai.

— Au fait, merci pour la poupée !

Émilie l’embrassa sur la joue puis quitta la chambre. Lisa laissa la petite fille sortir et récupéra son sac. Elle n’avait pas assisté aux cours de la journée. Cela ne lui ressemblait pas, et maintenant, elle s’en voulait. Elle voulait donc finir ses devoirs pour le lendemain pour se déculpabiliser. Seulement, en fouillant dans son sac, elle fit tomber son petit miroir. L’adolescente se figea. Le contour de l’objet était en bois. Elle regarda alors sa main. Elle avait une apparence normale et elle ne la démangeait pas. Cependant, cela ne voulait peut-être rien dire. Lisa inspira un bon coup et se pencha pour ramasser la glace, en espérant que cette fois, sa main ne se mette pas à rougir ni le bois à pourrir.

Du bout de l’index, Lisa toucha la surface réfléchissante du miroir. Ce dernier se trouva littéralement collé à son doigt. Effarée, Lisa se redressa brusquement alors que sa main commençait de nouveau à l’irriter. Lisa se mit à paniquer : elle tenta de retirer l’objet, secoua sa main dans tous les sens, en vain. L’objet restait fixé à elle. Elle regarda alors sa main. Elle était redevenue écarlate. Puis tout à coup, le miroir se détacha de son doigt, qui demeura irrémédiablement rouge, et resta suspendu dans les airs. Lisa voulut s’éloigner le plus possible de cet objet infernal, mais c’était au tour de son regard d’être lié au miroir.

Soudain, l’objet devint transparent. Lisa put voir un jeune homme qui courait à perdre haleine dans un bois. Il portait des bottes, un pantalon et une veste en cuir marron, ainsi qu’un pull noir. Quant à ses cheveux, ils semblaient être bruns, mi-longs et légèrement frisés, mais là, Lisa n’en était pas certaine, car l’inconnu avait accéléré son allure, ce qui le rendait plus difficile à regarder. Très vite. Il courait vraiment très vite. Lisa ne savait pas pourquoi elle voyait cet homme courir ni pourquoi il portait une épée. Une épée ? Le champ de vision de Lisa s’agrandit tout à coup.

Maintenant la jeune fille savait pourquoi l’homme courait. Il était poursuivi par une vingtaine d’autres hommes eux aussi armés d’épées. Lisa comprit que l’homme était perdu quand soudain il disparut. Il n’était plus dans la forêt. La vision de Lisa s’arrêta brusquement. La paroi réfléchissante de la glace sembla devenir liquide. Il y eut alors une sorte d’éclaboussure qui jaillit du miroir et le jeune homme en cuir fut éjecté de l’objet, apparaissant de ce fait dans la chambre. Il fit quelques pas de course supplémentaires dans la pièce puis s’arrêta. On aurait dit qu’il ne s’était pas rendu compte de sa téléportation. Le miroir arrêta de flotter et commença à s’écrouler au sol. L’homme fit volte-face et attrapa l’objet au vol puis se tourna vers Lisa, située dans son dos, en disant :

— Bravo, Airienne, grâce à toi, nos deux peuples sont en danger !

Lisa, dont la main avait retrouvé sa couleur d’origine, demeura figée de terreur depuis son nouveau tour de magie. Elle retrouva soudain l’usage de ses jambes. Elle recula contre le mur en s’écriant :

— Je n’ai rien fait !

Le nouveau fronça les sourcils.

— Tu mens ! Je t’ai reconnue, Airienne ! C’est toi, qui m’as amené ici.

— Vous êtes fou ! Je n’ai rien fait !

— Arrête de mentir ! Cela ne sert à rien ! Mais te rends-tu compte de ce que tu as fait ? Les Airiens avaient été innocentés. Vous auriez pu aider les Auriens sans risque, mais avec tes bêtises, nos deux peuples vont avoir de sérieux ennuis sans compter le fait que les princes Auriens vont de suite être condamnés à mort pour haute trahison ! Tout ça à cause de toi !

Lisa se colla encore plus contre le mur.

— Tu… tu es complètement fou ! Je n’ai rien fait ! Tu es venu tout seul ! Je t’ai vu ! Tu courais dans une forêt puis tu as disparu et tu es venu ici ! Ce n’est pas moi !

Puisque l’inconnu la tutoyait, elle ne voyait pas pourquoi elle ferait différemment.

— Idiote ! Si, c’est toi ! Je n’ai pas le pouvoir des enchanteurs, c’est d’ailleurs pour ça que je courais !

L’homme paraissait furieux.

— À cause de ton incompétence, nous sommes tous en danger ! Ramène-moi immédiatement dans mon pays ! Je pourrai peut-être limiter les dégâts !

— Je ne peux pas…

— Tais-toi ! Ramène-moi ou je te fais arrêter pour atteinte à la noblesse !

— Hein ?

Le nouveau leva les yeux au ciel puis dégaina son sabre.

Il l’avait sorti de son fourreau attaché dans son dos en un éclair. Il se jeta alors sur Lisa et ne stoppa son attaque qu’à deux centimètres de son cou. Il affermit sa position et dit :

— Je crois que tu ne m’as pas compris. Tu vas prendre le miroir et me ramener. Sinon…

L’homme toucha la nuque de Lisa avec la pointe de sa lame. Lisa tendit la main en tremblant. L’inconnu rangea son épée dans son fourreau et posa délicatement le miroir dans la paume de la jeune fille. Le bois s’incrusta dans la chair de celle-ci, tandis que son épiderme rougissait de nouveau. Son regard fut de nouveau attiré vers le miroir. Elle se concentra sur l’homme, mais elle ne réussit pas à le ramener d’où il venait. En revanche, le miroir redevint limpide et cette fois, elle aperçut deux sirènes. Des sirènes ! Oui, elle voyait des sirènes, qui nageaient à une vitesse incroyable pour échapper à leur tour à des ennemis — qui eux se trouvaient dans un sous-marin. Le miroir redevint liquide puis il y eut une nouvelle éclaboussure et les deux fuyards atterrirent sur le parquet de la chambre. Ils se débattirent une demi-seconde par terre avant de s’immobiliser. Lisa remarqua à ce moment-là qu’il y avait une fille et un garçon. L’homme en cuir dit soudain :

— Ma parole, tu les accumules ! C’est de mieux en mieux !

— Je t’ai dit que je ne savais pas faire ! objecta Lisa.

L’homme en cuir s’approcha des deux êtres marins et leur dit :

— Récupérez vos poumons, vous êtes à l’air libre.

Les deux se concentrèrent puis l’homme-sirène – Lisa ne savait pas comment il fallait l’appeler – dit :

— On dirait qu’un enchanteur est passé par là.

La fille leva la tête et reconnut l’homme en cuir :

— Hydro ? Hydro Di Shakos Tomasi ? Qu’est-ce que tu fais là ?

— Salut, Phililys, je peux t’aider ?

— Si tu pouvais me mettre sur une chaise en attendant que je sèche, ça ne serait pas de refus.

Le dénommé Hydro souleva sans peine la femme-sirène et la posa sur une chaise. Il fit de même avec le garçon, qui râlait :

— Oh ! C’est vraiment pénible qu’on soit obligé d’être sec pour retrouver nos jambes !

— En attendant, tu ne nous as toujours pas dit où on était et pourquoi on y était, intervint la sirène prénommée Phililys.

— Où on est, je n’en ai pas la moindre idée, mais pourquoi ça, je peux te le dire, c’est elle la responsable.

Il avait parlé en montrant Lisa d’un geste du doigt. Les deux nouveaux arrivants fixèrent Lisa, toujours tétanisée contre un mur.

— Une Airienne ? Mais je croyais que les Airiens nous haïssaient, dit le garçon en agitant sa nageoire.

Le dénommé Hydro se tourna vers Lisa et lui dit :

— Viens là !

Lisa ne bougea pas. Hydro sortit de nouveau son sabre.

— J’ai dit : viens là !

— Hou ! Mais quand vas-tu apprendre les bonnes manières, Hydro ? intervint Phililys. Rengaine ton épée, je te prie !

Le jeune homme obéit tandis que la femme-sirène, Phililys, s’adressait à Lisa :

— Pouvez-vous venir nous voir, mademoiselle, s’il vous plaît ? Nous ne vous ferons aucun mal, je vous le jure.

Lisa s’avança prudemment vers les trois mystérieuses personnes puis se plaça face à eux. La femme-sirène lui sourit.

— Bonjour, je tiens tout d’abord à vous remercier de nous avoir sauvés aujourd’hui. Sans vous, je ne sais ce que nous serions devenus mon frère et moi. Je me nomme Phililys Dia Hasta Korayos et lui c’est mon frère, Phebelus Di Hasta Korayos. Quant à l’homme aux manières bourrues, il s’appelle Hydro Di Shakos Tomasi. Comment vous appelez-vous ?

— Li… Lisa.

— Lisa comment ?

— Lisa tout court. Je n’ai pas de nom de famille.

Si les deux garçons froncèrent les sourcils, Phililys eut un sourire compatissant et dit :

— Et tu as quel âge ?

— Seize ans.

Phililys était naturellement passée au tutoiement et Lisa était bien trop choquée pour s’en formaliser.

— C’est vrai ? Ça veut dire que tu es une jeune enchanteresse alors ? Tu es vraiment douée ! Moi, j’ai dix-sept ans. J’aurais aimé être Airienne juste pour pouvoir pratiquer la magie !

— Euh…

— Ah ! Je commence à sécher ! s’écria Phililys.

En effet, son torse, qui était jusque là nu – si ce n’est au niveau de la poitrine où des coquillages la couvraient – fut couvert par une élégante veste en soie rose et fuchsia. À côté, son frère était complètement sec. Il portait une veste et un pantalon en cuir vert d’eau. Il se leva d’un bond.

— Grands dieux, ça soulage de pouvoir marcher ! Bon dis-nous, enchanteresse, où sommes-nous ?

— En… en France.

— Pardon ? C’est une province d’Air ? lui demanda Phebelus.

Lisa ne comprenait plus rien. Non seulement elle faisait apparemment apparaître des gens, mais en plus ceux-ci étaient complètement fous.

— Attendez, les garçons, intervint Phililys.

Elle portait maintenant une magnifique jupe rose assortie à sa veste.

— Lisa, je sais que ma question va te paraître complètement bizarre, mais dans quel monde sommes-nous ?

— Pardon ?

— Je veux dire… sur quelle planète ?

Lisa regarda la jeune fille comme si elle était folle avant de répondre tout naturellement :

— Bah… sur Terre.

— Le monde de la légende ? s’écria Hydro incrédule.

— Quelle légende ? demanda Lisa.

— Cette planète, qui te paraît si naturelle ne l’est pas pour nous, dit gentiment Phililys.

— QUOI ?

— Nous venons d’un autre monde, expliqua Phililys.

Lisa se mit à rire, mais elle riait pour cacher sa peur et son incompréhension.

— Décidément, vous êtes tous fous.

— Non, nous ne sommes pas fous, murmura Phililys, et tu sais comme moi qu’on n’est pas originaires d’ici. Je le sais, car tu as été complètement ébahie quand tu m’as vue avec ma nageoire puis quand j’ai retrouvé mes jambes.

Là, Phililys marquait un point.

— Nous ne venons pas de ce monde, Lisa. Mon frère et moi venons d’Eau, le monde marin tandis que Hydro vient de Feu, le monde brûlant. Tu me demanderas alors pourquoi on se connaît ? Eh bien, parce que nos mondes coexistent ensemble ainsi qu’avec un troisième monde. Le tien.

— Je veux bien croire qu’il y ait deux autres mondes, mais ils ne coexistent pas avec la Terre !

— C’est vrai qu’ils ne coexistent plus avec la Terre depuis très longtemps, mais ce n’est pas de la Terre, dont je te parlais. Je parlais du monde où tu es née.

— Je suis née sur Terre.

— Non, ma grande, répliqua Phililys, tu n’es pas une Terrienne. Tu es une Airienne. Tu es née sur Air, le monde volant, mais apparemment tu as vécu sur Terre, le monde terrestre.

— Je ne suis pas une… une Airienne ! Arrêtez de dire que je suis une Airienne. Je ne sais même pas ce que c’est !

— Si, tu es une Airienne, intervint Phebelus, et tu sais comment on le sait ? Par tes yeux.

— Les yeux des Airiens sont magnifiques, car ils peuvent changer de couleur, expliqua Phililys, et les tiens ont déjà changé quatre fois de teinte depuis que je suis arrivée.

— On peut reconnaître un Airien de trois manières différentes et tu nous en as déjà montré deux, ajouta Phebelus, les yeux et les pouvoirs d’enchanteurs. Oui, Lisa, seuls les Airiens ont des pouvoirs comme ceux que tu as manifestés.

— Et… et quelle est la troisième ?

Lisa se demanda pourquoi elle avait posé la question. Tout cela lui paraissait si absurde !

— Si on te la révèle et que tu la contractes, tu nous croiras ? demanda Phililys.

Lisa acquiesça d’un signe de la tête. Là non plus, elle ne savait pourquoi elle acceptait ce marché saugrenu.

— Les Airiens ont des ailes, annonça Phebelus.

Lisa eut un sourire triomphant.

— Oui, mais moi, je n’en ai pas.

— Parce que tu ne les as pas appelées, sombre idiote, intervint Hydro en levant les yeux au ciel, les Airiens font apparaître et disparaître leurs ailes à leur guise. Appelle tes ailes.

— Et comment je fais ? demanda Lisa d’un ton sarcastique.

— Roule-toi en boule, lui ordonna Hydro.

Lisa obéit, mais il ne se passa rien. Elle se redressa avec un sourire ironique aux lèvres.

— Vous voyez, pas d’ailes.

Phililys sourit.

— Recommence, mais cette fois en y pensant.

Lisa se roula donc en boule, en imaginant qu’elle avait des ailes. Une douleur suraiguë apparut alors dans son dos. Elle en hurla de douleur puis la douleur disparut comme elle était venue. Lisa tourna la tête. Deux ailes, semblables à des ailes de guêpes géantes, étaient fixées sur son dos. La jeune fille se redressa. Elle poussa un grand cri effrayé quand elle les découvrit. Phililys tenta de la calmer. Il lui fallut de longues minutes pour y parvenir, mais lorsque ce fut le cas, la situation apparut aux yeux de Letia aussi clairement que de l’eau. Ces ailes, source de son anormalité, ne devenaient-elles pas un moyen d’échapper à ce cauchemar ? Elle ne s’était jamais sentie chez elle en compagnie des terriens. Et il semblerait qu’elle n’en soit pas une… Lisa aperçut la fenêtre de la chambre. Elle était entrouverte. Lisa battit des ailes et s’envola en sa direction quand…

— NON !

En voyant la jeune fille prête à s’enfuir, Hydro perdit son sang-froid. Il sortit une dague de sa ceinture et la lança sur Lisa. L’arme blanche se figea dans l’aile droite de la jeune Airienne, la transperçant complètement. Lisa poussa un cri déchirant.

— Non ! hurla Phebelus en récupérant Lisa au vol, tandis qu’elle chutait, paralysée par la douleur.

Lisa pleurait. Elle avait mal, tellement mal. Le frère et la sœur, eux, semblaient furieux. Beaucoup plus furieux que Hydro, qui à présent, s’était accoudé contre le mur de la chambre et observait calmement Lisa en train de souffrir le martyre.

— POURQUOI T’AS FAIT ÇA ? s’exclama Phebelus.

— C’est une Akmyre et elle courait nous vendre aux Rykov.

— T’es cinglé ? Elle est simplement terrorisée ! Elle essayait de s’enfuir, car elle avait peur ! Ce n’est pas une Akmyre ! hurla Phebelus.

— On n’en a absolument aucune preuve. Elle a très bien pu jouer la comédie.

— Es-tu devenu fou ? Tu sais très bien qu’on ne doit pas toucher aux ailes des Airiens ! s’indigna Phililys qui s’affairait auprès de Lisa. Ça leur fait trop mal ! La douleur qu’ils ressentent est cent fois supérieure à celle que nous pouvons ressentir quand on nous arrache les entrailles ! L’aurais-tu oublié ?

Hydro haussa négligemment les épaules. Le cri de Lisa avait alerté un surveillant dans le couloir. Affolé, il se précipita dans la chambre de la lycéenne. Hydro l’attrapa et le plaqua contre un mur en lui obstruant la bouche.

— Lâche-le immédiatement !

Hydro ignora le sage conseil de Phebelus et demanda :

— Je vais retirer ma main, mais si tu hurles, je te tue sur le champ, c’est compris ?

Terrorisé, le surveillant fit « oui » de la tête. Hydro retira sa main.

— Bien. Où peut-on trouver des pansements ici ?

— Dans… dans ma chambre, j’ai une trousse de secours pour… pour les internes le… le soir.

— Eh bien, on va aller chercher cette trousse de secours ensemble toi et moi. Et ne t’avise pas de crier sinon…

Hydro sortit son épée et piqua le ventre du surveillant.

— Je… je ne ferai rien, c’est promis.

Hydro rangea son sabre.

— Cela vaudrait mieux, car je peux aussi te tuer à mains nues. Allez, on y va.

Aller chercher la trousse ne leur prit pas plus de deux minutes. Le surveillant voulut alors se précipiter sur Lisa qui pleurait, mais avant qu’il ne puisse faire le moindre pas, Hydro le frappa derrière la nuque. Le pauvre surveillant s’écroula sur le sol. Lisa poussa un glapissement apeuré. Phebelus et Phililys, qui se trouvaient à ses côtés, furent tout à coup propulsés loin d’elle pour atterrir près du surveillant inconscient. Une sphère translucide s’était formée autour de Lisa, qui s’était recroquevillée, et l’enveloppait totalement.

— Ah bah bravo ! Franchement bravo, Hydro ! Elle vient de créer un champ de protection. Tu voulais une preuve que ce n’est pas une Akmyre ? Je crois que ça, c’est pas mal ! s’exclama Phililys. Juste ciel, comment va-t-on faire pour la soigner maintenant ? Et le surveillant, tu l’as tué ?

— Bien sûr que non, je l’ai juste assommé. On n’avait pas besoin d’un autre hystérique. Quant à l’autre, elle n’a qu’à se calmer si elle veut être soignée. Sinon qu’elle reste comme ça ! maugréa Hydro.

— On lui doit la vie ! On ne pas va la laisser comme ça ! hurla la jeune sirène.

Phililys prit la trousse de secours qui était encore entre les mains du surveillant inconscient, en sortit des bandages et du désinfectant puis fonça s’agenouiller près de Lisa – enfin aussi près que le permettait le champ de protection – et murmura :

— Lisa, laisse-moi passer, je vais te soigner. Je ne te ferai pas de mal.

Lisa fit « non » de la tête. Elle continuait de pleurer.

— Lisa, je sais que tu as très mal. Il faut que je te soigne. Laisse-moi passer.

La jeune fille continuait de faire « non » de la tête, tout en vidant son corps de chacune de ses gouttes d’eau. Phililys posa sa main sur la paroi protectrice. Lisa recula encore. Son aile blessée heurta le mur. Lisa cria et se roula en boule. Phililys comprit ce qu’elle voulait faire :

— Lisa, non ! Tu as encore la dague plantée dans ton aile !

Lisa leva subitement la tête. Elle n’y avait plus pensé. Elle essaya de retirer l’arme, mais quand elle bougea le bras, la douleur, qui était déjà épouvantable, doubla d’intensité. Lisa ferma les yeux. Ses larmes, qu’elle ne contrôlait plus depuis longtemps, continuaient certes de couler à flots, mais elle n’avait plus peur de Phililys. Elle la laissa passer. Phililys vit le mur de protection diminuer d’intensité.

— Juste… toi.

Phililys s’approcha prudemment de Lisa.

— Je vais devoir retirer la dague. Ça va faire mal.

Lisa hocha la tête pour montrer qu’elle avait compris. Phililys retira l’arme d’un coup sec. La jeune fille crut qu’elle allait mourir de douleur. Phililys prit le désinfectant et commença à soigner la plaie. En plus de la violente souffrance, qui la torturait déjà, le produit se mit à la brûler. Lisa avait donc à présent tellement mal qu’elle aurait préféré mourir plutôt que continuer à endurer cela. Phililys pansa alors la plaie. Il y eut un dernier pic de douleur extrême quand Phililys serra le bandage puis pour la première fois, Lisa sentit la douleur s’apaiser quelque peu.

— Voilà, c’est tout ce que je peux faire avec le peu de moyens que j’ai ici.

C’était peu en effet, mais Lisa la remercia quand même. C’était déjà beaucoup pour elle. Lisa se tourna vers Hydro et le regarda droit dans les yeux. Ses yeux étaient bouffis, mais on voyait très clairement une colère noire et un profond désir de vengeance. Hydro en fut un peu décontenancé mais en guerrier qu’il était, il répondit à la provocation de la même façon. Les deux se jaugèrent un instant du regard puis Lisa déclara :

— Ce que tu m’as fait, tu me le paieras tôt ou tard.

Hydro inclina la tête puis répondit :

— J’attends ça avec impatience.

Lisa eut soudain un étrange sentiment. Comme si… Elle n’arrivait pas à le définir… une sorte de… une sorte de pressentiment qui la poussait à utiliser la magie. Mais comment faire ? Lisa posa instinctivement sa main contre le mur de sa chambre. Elle se concentra. Elle ressentit ces fourmillements, qui commençaient à lui être familiers. Un trou béant apparut sous les pieds de Hydro qui fit une chute vertigineuse avant d’atterrir lourdement au sol à l’étage inférieur, au milieu d’une classe vide. Lisa contempla alors les dégâts qu’elle avait faits au mur. Il avait pourri sur tout un mètre carré. Les Auriens la regardèrent d’un air surpris. Lisa grimaça.

— Quoi ? Il m’a poignardée ! Et de toute façon, il n’est pas mort.

Comme pour l’approuver, Hydro bondit du trou, par lequel il était tombé. Il semblait fou de rage.

— C’était un avertissement, expliqua Lisa, hautaine.

Hydro lui jeta un regard noir.

— Oh et j’ai quelque chose à te rendre…

Le jeune homme vit la dague dans la main droite de Lisa, tandis qu’elle collait de nouveau la gauche contre le mur.

— … mais avant...

Sa main était devenue écarlate.

— … je vais l’améliorer.

La lame de la dague du guerrier devint soudain molle et visqueuse. Lisa sourit et la jeta dans les bras de son propriétaire. Celui-ci rougit. On put voir une rage au fond de ses beaux yeux noisette. Phebelus le remarqua aussi. Il put intervenir à temps. Il attrapa Hydro et l’arrêta au moment où le jeune homme s’apprêtait à sauter sur Lisa.

— Mais laisse-le homme-sirène ou je ne sais pas quoi, laisse ce fou furieux me tuer. Je n’ai ni famille ni ami. Ma mort passera inaperçue !

Hydro stoppa son geste. La provocation de Lisa l’avait mystérieusement ramené à la raison. Phililys, elle, fronçait les sourcils.

— Phily, qu’est-ce qu’il y a ? lui demanda son frère.

Celle-ci ne répondait pas.

— C’est l’Airienne, qui lui a jeté un sort, déclara Hydro qui ne la quittait pas des yeux.

Phebelus ignora la remarque.

— Elle réfléchit. En attendant, je vais vous dire deux mots à tous les deux. Toi l’Airienne, sache que Hydro a fait une erreur en t’attaquant, mais il ne s’excusera jamais, car c’est dans ses mœurs. C’est à toi de lui pardonner. Quant à toi Hydro, je sais que tu n’aimes pas les Airiens à cause des Akmyrs, mais là il va falloir mettre de l’eau dans ton vin. On est tous condamnés à rester ensemble et Phily et moi, on ne va pas passer notre temps à vous surveiller. Alors maintenant tous les deux, vous enterrez la hache de guerre jusqu’à nouvel ordre !

Lisa acquiesça d’un signe de la tête. Hydro fit de même.

─ Serrez-vous la main maintenant, ordonna Phebelus.

— Pas question ! hurlèrent les deux à l’unisson.

Phebelus s’apprêtait à dire quelque chose, mais Hydro le devança.

— Cohabiter gentiment, c’est une chose, lui serrer la main c’en est une autre. C’est dans mes principes. Il n’est pas question que j’accepte de serrer la main d’une Airienne. Mon père refuse de serrer la main d’un Airien depuis que le vieux Mercadante a annoncé son retrait de l’entente.

— LETIA !

Phililys avait hurlé. Tous se tournèrent vers elle.

— Qu’est-ce que tu as dit ? lui demanda Phebelus.

— Letia !

— Un très joli prénom, mais sans aucun rapport avec ce dont nous parlions, dit Phebelus.

— Abruti ! C’est Letia ! cria Phililys.

— Quoi ? s’écria son frère.

— Lisa c’est Letia.

— Pardon ? Je suis qui ?

— C’est impossible, Phily, Letia est morte.

— Qu’est-ce que tu en sais ? On avait un an !

— Arrête ! Letia est morte ! C’est d’ailleurs à cause de sa mort que le vieux Mercadante nous a abandonnés. Tu te souviens ? dit Phebelus.

— Oui, mais tout se tient. Lisa a seize ans comme Letia. Elle est Airienne comme Letia et elle a quitté Air depuis seize ans comme Letia !

— Letia est morte ! Elle a été jetée d’une falaise, s’exclama Phebelus, elle…

— Tais-toi, intervint Hydro.

— Quoi ? le pressa Phebelus.

— Ce que dit ta sœur se tient.

— Quoi ? Tu t’y mets aussi ?

— Je me souviens qu’un enchanteur avait été retrouvé avec Letia dans les bras, errant dans la forêt de Châtelieux. Seulement pourquoi un enchanteur suffisamment puissant pour échapper à la vigilance des gardes commettrait-il l’erreur élémentaire de se faire prendre par les Rykov en errant dans la forêt ?

— Hydro, tu avais quatre ans quand Letia a été assassinée. Ne me fais pas croire que tu te souviens de ça.

— J’avais peut-être quatre ans au moment de son assassinat, mais l’enquête qui a suivi sa mort a duré six ans. Et si pendant ces six longues années, ta mère t’a mis à l’écart de ses affaires, ce n’a pas été le cas de mon père et je me souviens parfaitement des Rykov me menaçant pour forcer mon père à répondre ! Et puis comme tu l’as dit, nous étions tous très jeunes au moment de sa mort, alors comment pouvons-nous affirmer avec certitude que Letia soit bien morte ?

— Hé ho ? C’est qui Letia ? intervint Lisa en se levant.

Les trois nouveaux venus se regardèrent.

— Lisa, on n’est pas sûrs… commença Phililys

— Qui est-ce ?

— C’est… c’est…

— Letia Annabela Dia Meridiana Mercadante, répondit Hydro. La fille du roi d’Air.

Letia ne comprit pas tout de suite l’énormité qu’avait prononcée Hydro. Elle restait debout devant les trois autres, abasourdie, puis elle se mit à rire.

— Qu’y a-t-il de drôle ? demanda Phebelus.

— Vous ! Vous ! Pendant seize ans, j’ai vécu en orpheline. J’étais heureuse comme ça, moi, et voilà que vous débarquez, que vous m’agressez et que vous me dites que je suis une princesse morte !

Sur la fin de sa phrase, Lisa – ou Letia ? — ne riait plus du tout.

— Nous avons cru à ta mort, mais ta présence ici nous montre que tu es vivante.

— Arrêtez ! Je ne suis pas votre Letia. Comme vous l’avez dit, Letia est morte. Je ne suis pas cette fille.

— Si tu n’es pas Letia, qui es-tu alors ? lui demanda Phililys.

— Je ne suis que Lisa.

— Sauf que Lisa est une Airienne, qui vit dans un monde qu’elle n’aurait jamais dû connaître.

— Cela ne prouve en rien que je sois votre princesse.

— Si Lisa, au contraire. Dans nos mondes, la Terre est une légende connue de tout le monde, mais sa véritable existence, elle, n’est connue que des plus grands enchanteurs, le genre d’enchanteur capable de faire passer un enfant d’un monde à l’autre. Le genre d’enchanteur capable de faire croire à la mort d’un enfant pendant seize ans.

Horrifiée, Lisa s’éloigna des trois autres. Phililys eut un sourire compatissant.

— Voilà ce que je te propose. Tous les quatre, on va se rendre dans ton monde, dans le pays d’Air et on prouvera ensemble si oui ou non tu es la princesse Letia.

Comme Lisa était septique, Phililys ajouta :

— Qu’as-tu à perdre ?

— Du temps, répondit Hydro, on ne va pas faire du baby-sitting en attendant qu’une fille découvre qui elle est !

— Oh si ! Tu vas faire du baby-sitting comme tu dis ! rétorqua Phililys.

— Ah oui ? Parce que tu vas m’y forcer peut-être ?

— Non, mais si Lisa est bien Letia alors cela voudrait dire que l’on peut accomplir la prophétie.

Phebelus fronça soudain les sourcils et croisa les bras.

— Oui, d’accord, mais comment on va faire ? Hydro et Lisa ne se supportent pas et je ne veux pas passer mon temps à les surveiller !

— Ils sont assez grands pour rester calmes. Ils vont simplement cohabiter gentiment jusqu’à ce que la vérité soit dévoilée au sujet de Lisa. Ils ont déjà accepté d’enterrer la hache de guerre. Et puis peut-être qu’ils se réconcilieront, dit Phililys.

— Tu peux toujours rêver ! s’exclama Lisa.

— Ce n’est pas tout, mais avant de penser à découvrir qui est Lisa ou de parler de réconciliation, il faudrait déjà penser à retourner dans l’un des trois mondes pour trouver des passeurs, grogna Hydro.

— Je crois que je sais comment faire maintenant, murmura Lisa.

Phebelus attrapa la main de Hydro, qui lui-même prit celle de Phililys. Lisa prit son petit miroir. Elle regarda à l’intérieur. Une série d’images passèrent à vive allure devant ses yeux concentrés : un immense palais… les rives d’un lac… une forêt épaisse… la cellule d’une prison… une petite chaumière… Lisa bloqua sa pensée sur cette dernière et agrippa la main de Phililys. Un instant plus tard, le drôle de quatuor avait quitté la chambre…

Lisa et les autres réapparurent à l’intérieur de la petite chaumière. Cela faisait des années, semblait-il, qu’elle était laissée à l’abandon. Les draps du lit pliés dans un coin sentaient le moisi, les chandelles consumées depuis longtemps traînaient tristement sur la table poussiéreuse. On pouvait aussi constater que les derniers occupants de la demeure s’étaient précipités en toute hâte à l’extérieur en bousculant la table et renversant les chaises.

— Où sommes-nous ? demanda Hydro, où nous as-tu emmenés ?

— Je ne sais pas. Pas sur Terre en tout cas. Nous n’utilisons plus les chandelles depuis un moment.

— Génial, tu nous as envoyés dans un monde, mais tu ne sais pas lequel.

— Hydro, tais-toi ! ordonna sèchement Phebelus. Sortons, le paysage extérieur nous éclairera sûrement sur l’endroit où nous nous trouvons.

Ainsi les quatre compagnons sortirent de la bâtisse.

Ils se trouvaient sur le flanc d’une colline. Il faisait nuit. Derrière eux une importante chaîne de montagnes saturait l’horizon tandis qu’on apercevait en face d’eux une masse sombre qui s’étendait sur des kilomètres.

— Maintenant on sait où on est, annonça Phebelus.

— Ah oui ? murmura Lisa en rougissant.

— Oui sur Air, répondit Phililys, tu vois la forêt à une quarantaine de kilomètres ? C’est la forêt de Châtelieux et ces montagnes derrière nous, ce sont sûrement les petites montagnes de Verlameth. Tu nous as emmenés dans ton monde.

Hydro regardait l’horizon sans prononcer le moindre mot.

— Il fait noir. Il est inutile de s’approcher de la forêt en pleine nuit, déclara Phebelus. Je propose que l’on passe la nuit dans la chaumière.

— Si tu veux, dit simplement Hydro en suivant les jumeaux qui pénétraient de nouveau dans l’abri.

Lisa, elle, resta en retrait. Depuis qu’elle était entrée dans la maison, elle éprouvait un étrange sentiment. Elle avait du mal à le définir, mais il la mettait mal à l’aise. Maintenant qu’elle voyait la maisonnette de l’extérieur, ce malaise augmentait.

— Lisa, ça ne va pas ? lui demanda Phililys en ressortant.

— Si… si ça va.

Elle ne savait pourquoi, mais elle ne pouvait pas se confier à Phililys. Enfin pas pour l’instant. Elle pénétra donc dans la maison avec l’Aurienne.

─ Dis Lisa, tu ne pourrais pas nous nettoyer tout ça ? C’est d’une saleté épouvantable ! s’exclama Phebelus.

Lisa fronça les sourcils. Ce n’était pas parce qu’elle ne savait pas qui elle était qu’on devait la traiter comme une moins que rien. Apparemment, Phililys avait saisi le fond de sa pensée car elle dit à Lisa avec un grand sourire :

— Ce que mon frère voulait dire c’est qu’avec tes pouvoirs, le ménage sera fait en moins de deux minutes. Il ne pensait pas du tout te réduire à l’état d’esclavage.

Lisa se détendit et se sentit honteuse d’avoir pensé ainsi de Phebelus. Il paraissait gentil et plein de bonnes intentions ; pas comme Hydro…

— Je ne suis pas sûre d’y arriver.

— Essaie quand même, on verra bien si ça marche ou pas, dit Phebelus.

Hydro lui lança une fine planche de bois.

— T’es gentille, mais je ne veux pas que tu pourrisses les fondations de la baraque alors pourris-ça !

— Ne me donne pas d’ordre ! vociféra Lisa.

— Ce n’était pas un ordre, mais Hydro a raison pour une fois, déclara Phebelus.

Lisa ne trouva plus d’objection. Elle se concentra et se dessina la pièce dans son esprit. Elle l’imagina tout d’abord sale et poussiéreuse puis propre et étincelante. Elle sentit un léger picotement dans ses mains.

— Les enchanteurs sont trop cool ! s’exclama Phililys.

En effet, il n’y avait plus un brin de poussière dans la pièce, mais Lisa ne s’en souciait guère. Elle ne se sentait pas très bien. Elle tituba quelques secondes quand Phililys la rattrapa et l’obligea à s’asseoir.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Non rien… c’est rien…

Elle voyait le regard inquiet des jumeaux posé sur elle. Elle décida donc de changer de sujet.

— Il n’y a qu’un lit. Ça ne va pas être pratique.

Elle attrapa une planche de bois – tout un tas se trouvait soigneusement empilé dans un coin – puis se concentra. Trois matelas apparurent — même si au début elle ne voulait en faire apparaître qu’un. Son malaise augmenta.

— Ne fais plus de magie !

Phililys avait crié. Elle s’agenouilla près de Lisa. Elle semblait très pâle.

— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

Lisa baissa les yeux.

— Je sais qu’un petit mal-être intérieur peut paraître bénin pour toi, mais pour moi, c’est très grave. Certains enchanteurs réagissent très mal dans certains endroits.

Lisa ne réagit pas tout de suite.

— Lisa, même si certaines choses peuvent te paraître idiotes, tu dois nous en parler, car cela peut être important. Tu es en train de faire une mauvaise réaction à la magie, c’est dangereux !

— Oui, mais pourquoi je réagis mal ?

— La question n’est pas là, mais plutôt pourquoi as-tu choisi cet endroit-là ? intervint Hydro.

La jeune fille leva la tête.

— Si tu as choisi cet endroit, ce n’est pas pour rien. Les enchanteurs choisissent toujours les lieux où ils se rendent avec minutie. Tu ne fais pas exception à la règle.

— Et qu’est-ce qui te fait croire ça ?

— Tu es restée longtemps à chercher notre destination et tu t’es arrêtée sur ce taudis abandonné. Il y a forcément une raison à ça.

— J’ai choisi cet endroit par élimination. Je ne me voyais pas atterrir dans un palais.

Hydro croisa les bras.

— Tu as le droit de me détester, mais tu n’as pas le droit de mettre en cause mon savoir. Tu as choisi cet endroit et que ce soit consciemment ou non, cela ne change pas le fait que tu aies choisi celui-ci cet pas un autre. Maintenant avant de partir à la recherche de ton identité, il faut comprendre pourquoi tu réagis mal. La suite de notre voyage dépend de ce savoir.

— Ah oui et pourquoi ? demanda Lisa furieuse.

— Tout simplement parce qu’il faut savoir si cela peut se reproduire au cours de notre voyage. Si tu subis ce mal-être parce qu’un enchanteur a pratiqué de la magie ici il y a longtemps, ce n’est pas trop grave, mais si ton mal-être vient d’autre chose, il faut le découvrir très vite. Tu pourrais nous mettre en danger en t’évanouissant au mauvais moment par exemple. Alors maintenant réfléchis, pourquoi as-tu choisi cette chaumière ?

Sur la fin de sa phrase, Hydro criait presque. Lisa ferma les yeux. Pourquoi l’avait-elle choisie ?

— Parce que je voulais un endroit isolé où on ne pourrait pas nous trouver.

— Oui, mais tu ne savais pas que cet endroit était abandonné ou même au milieu de nulle part ! dit Phililys.

— Si, répliqua Lisa, si je le savais.

Son ton avait changé. C’était un peu comme si elle parlait pour elle-même.

— Comment ? Comment l’as-tu su ?

— Sensation de déjà vu, dit-elle d’une voix absente.

Lisa se mit alors à vomir. Hydro dénicha très vite une bassine et la tendit à la jeune Airienne.

— Qu’est-ce qu’on peut faire ? demanda Phililys

— Rien, répondit Hydro.

— Mais pourquoi ? intervint Phebelus.

Hydro balaya la pièce des yeux. Il ne la trouvait pas normale.

— Hydro, qu’est-ce qu’il y a ?

— Vous ne trouvez pas bizarre qu’on trouve des planches magiques dans cette maison ?

— Qu’est-ce que tu veux dire ? dit soudain Phililys.

— Ces planches, expliqua-t-il en montrant le tas de planches de bois empilées les unes sur les autres, sont des planches magiques. Les enchanteurs ont besoin de bois pour pratiquer la magie, mais comme ils ne peuvent pas attaquer tous les arbres, ils en coupent quelques-uns et en font de fines planches de bois, comme celles-ci.

— Tu veux dire que ce serait la maison d’un enchanteur ? s’enquit Phililys.

— Justement non, car normalement les enchanteurs ont un tas de livres magiques, de lettres et parfois des potions fabriquées par des guérisseurs. Là il n’y a rien. Je trouve ça bizarre.

— L’enchanteur a peut-être caché ses affaires.

— Oui, mais où ? Il n’y a…

Le regard d’Hydro s’arrêta soudain sur le lit. Il le tira violemment du coin où il se trouvait. Un petit coffre tomba sur le sol. Hydro le ramassa et l’ouvrit. Il contenait des lettres. Il lut la première.

— Il faut sortir Lisa de la chaumière !

Les jumeaux se précipitèrent sur Lisa et la prirent chacun par une épaule. Elle titubait, mais restait malgré tout sur ses jambes. Une fois les quatre dehors, Phililys demanda :

— Pourquoi nous as-tu fait sortir ?

— C’était le taudis de Bayerischn.

— Bayerischn ? Attends, tu veux dire celui qui était le maître enchanteur du roi d’Air avant de se faire tuer, il y a près de quinze ans ?

— En tout cas toutes les lettres sont adressées à lui.

— D’accord, mais quel est le rapport avec Lisa ?

— S’il a été tué, ce n’est pas pour avoir été l’amant de la reine ! C’était sûrement un enchanteur extrêmement puissant et les vibrations magiques qui sont restées dans le taudis provoquent un malaise chez elle.

L’explication d’Hydro tenait la route.

— Au moins, on sait que son mal-être se dissipera dans quelques heures, fit remarquer Phebelus.

— Puisque nous ne pouvons pas rester ici, partons, annonça Hydro.

— Oui, mais Lisa n’est pas en état de voyager, objecta Phililys.

— Je la porterai dans ce cas.

Il demanda aux Auriens de la mettre sur son dos. Une fois que Phililys se fut assurée que Lisa ne risquait pas de tomber, ils prirent la route, le halo de la nuit les couvrant presque entièrement.

Ils avançaient péniblement. Phebelus et Phililys n’avaient aucune capacité pour la randonnée tandis que Hydro était considérablement ralenti par Lisa, toujours à demi consciente sur son dos. Elle était certes légère, mais il devait faire très attention à ne pas la bousculer et s’arrêtait sans cesse pour lui permettre de vomir. Au bout de plusieurs heures de marche, le soleil se leva enfin. Les Di Hasta Korayos étaient exténués. Lisa demeurait toujours mal en point. Hydro ordonna une pause bien méritée. Phililys s’assit à côté de son frère tandis que Hydro allongeait délicatement Lisa au sol.

— Elle semble avoir repris quelques couleurs, constata Phebelus.

— Oui, mais elle est encore trop pâle à mon goût, dit Phililys.

— Elle a besoin de repos et vous aussi, alors dormez, car lorsque Lisa sera en état de se déplacer, on poursuivra notre chemin jusqu’à Châtelieux et ce ne sera pas une partie de plaisir.

— Pourquoi ? quémanda Phililys

— D’étranges rumeurs circulent sur cette forêt.

— Quel genre ?

— Du genre que l’on n’aime pas entendre.

Phililys grimaça. Phebelus eut un sourire amusé.

— Nous, les Auriens, nous ne craignons pas les rumeurs. Ce ne sont souvent que des histoires que l’on raconte aux enfants pour leur faire peur.

— Eh bien, tu ferais bien de prendre celle-ci au sérieux. L’enchanteur Arwak Di Willamo, un enchanteur estimé dans les trois mondes, a été retrouvé sauvagement agressé un soir dans cette forêt. Arwak serait mort s’il n’avait pas été trouvé par le garde forestier qui, ceci dit, a disparu peu de temps après. Le plus étrange c’est qu’un violent tremblement de terre a eu lieu dans cette forêt le soir même de l’agression.

— On ne sait pas ce qui s’est passé, on ne peut donc pas dire si la forêt est maudite ou pas.

— Je n’ai jamais dit cela, Phebelus, je dis simplement qu’Arwak a été agressé dans cette forêt et qu’il n’en garde aucun souvenir. Pour le reste, je suis de ton avis, les rumeurs ne sont bonnes que pour effrayer les enfants. Je pense seulement qu’il faudra être prudents, car celui qui a agressé Arwak rôde peut-être encore dans les parages, même des années plus tard. Par ailleurs, mon maître Parridos m’a dit que cette forêt est tellement vaste qu’on s’y perd très facilement. Lui-même s’y est déjà perdu une fois par le passé et pourtant il est doté d’un excellent sens de l’orientation.

— Ce que tu me dis là, Hydro, ne me réconforte guère, dit Phililys.

Elle regardait Lisa, blanche comme un linge, dormir à côté, espérant qu’elle ne se réveillerait pas trop vite.

Lisa se réveilla deux heures plus tard. Elle avait repris des couleurs même si elle demeurait encore très pâle. Elle assura aux trois autres qu’elle allait bien et qu’elle était en état de marcher. Les quatre camarades pénétrèrent donc dans la forêt. Ils n’avaient pas fait cent mètres qu’ils constatèrent qu’Hydro avait dit vrai. Il était facile de se perdre ici. Il y avait énormément d’arbres, et ces derniers étaient tellement touffus que la lumière du jour ne traversait même pas leurs cimes. Heureusement, Lisa avait retrouvé ses pouvoirs et elle pouvait les utiliser de nouveau sans se sentir trop mal. Elle créa donc un sentier qui traversait la forêt de part en part et les quatre compagnons n’eurent qu’à le suivre. Ils marchèrent ainsi sans problème pendant plusieurs heures quand on entendit le ventre de Phebelus grogner. Or, Lisa ne pouvait pas créer de nourriture. Elle ne savait pas pourquoi, mais c’était comme ça. Il fallait donc trouver de quoi manger.

— Combien de temps allons-nous mettre pour traverser la forêt ? demanda Phililys.

— Plusieurs jours, je pense, répondit Hydro, les Airiens mettent des heures à survoler la forêt alors nous qui sommes à pied, nous mettrons le double, voire même le triple si nous tombons sur des passages inaccessibles.

— Sauf que Lisa a fait en sorte que son chemin n’emprunte aucun passage compliqué, intervint Phililys.

— Premièrement, on ne sait pas si l’enchanteur débutant a réussi son coup, ensuite si même elle a réussi son coup, ce dont je doute fort, son chemin nous fera dévier à chaque obstacle, ce qui revient à ce que je viens de dire. Nous mettrons du temps à traverser la forêt.

— Dans ce cas, il faudrait trouver à manger et à boire, mais comme il n’y en a pas sur mon chemin, il faudrait que quelqu’un le quitte pour aller en chercher. Alors qui ? Le grand aventurier nous ferait-il cet honneur, lui qui a un excellent sens de l’orientation ou bien se comportera-t-il encore comme un lâche, ce dont je suis presque certaine ?

Hydro reçut la réponse de Lisa de plein fouet. Il se retourna violemment et sortit son épée. Lisa s’y était attendue. Elle posa sa main sur l’arbre le plus proche et appela son pouvoir. Elle fit jaillir des lianes, qui se saisirent de Hydro, le désarmèrent et le ligotèrent. Le Ferien se débattit furieusement, mais il était très bien attaché. Lisa ramassa l’arme, tombée au sol lors de la capture de son propriétaire, et dit :

— Dans cette forêt, tu es sur mon terrain alors ne me provoque pas.

Elle trancha ensuite les liens, qui emprisonnaient Hydro, et lui rendit son épée.

— La prochaine fois que tu me menaceras, je transformerai ton épée en bouquet de fleurs !

Le jeune homme lui jeta un regard noir et quitta le sentier. Lisa s’assit tranquillement par terre. Phililys en fit de même.

— Pourquoi fais-tu ça, Lisa ? lui demanda-t-elle.

Lisa ignora la question.

— Tu sais, Lisa, Phily et moi, on aimerait bien savoir pourquoi tu ne fais aucun effort avec Hydro, dit Phebelus en s’asseyant à son tour, c’est très gênant pour nous votre dispute. Tu pourrais y mettre un peu du tien, il…

— Tu voudrais que j’oublie qu’il m’a agressée ? Sans vouloir te blesser Phebelus, je me fiche pas mal de votre malaise, car moi, j’ai beaucoup de peine à oublier le mal qu’il m’a fait !

Le frère et la sœur ne dirent plus rien. Lisa se sentait coupable. Elle les avait sûrement blessés, mais ils n’avaient pas le droit de lui demander d’apprécier Hydro, surtout que lui ne l’aimait pas non plus. Hydro ne revint qu’une heure plus tard, les bras chargés de baies. Il les partagea en trois et donna aux jumeaux chacun une part, gardant la troisième pour lui-même. Il regarda alors Lisa dans les yeux.

— Tu es trop courageuse pour accepter à manger de quelqu’un d’autre et je ne voudrais pas offenser ton honneur.

Furieuse, Lisa se leva et quitta le sentier à son tour. Elle entendit Phililys l’appeler, mais elle courut. Elle entendit qu’on se lançait à sa poursuite. Lisa accéléra l’allure. Derrière, on se mit à courir. Lisa toucha un arbre. Elle fit apparaître une dizaine d’arbres entre elle et son poursuivant. Il arrêta de la suivre. Lisa en fut soulagée. Elle avait besoin d’être seule pour réfléchir. Elle haïssait Hydro. Il était arrogant, prétentieux et violent, mais de son côté, elle se montrait insupportable. Si elle se calmait, se calmerait-il lui aussi ? Lisa en doutait. Une haine réciproque était née entre eux et elle avait l’impression que rien ne pourrait jamais la calmer. Elle continuait de marcher, sans remarquer qu’elle passait à côté de baies comestibles. Elle était trop absorbée dans ses réflexions. Était-elle vraiment la princesse Letia ? Avait-elle vraiment été condamnée à mort et sauvée in extremis par un enchanteur ? Mais si ce n’était pas le cas, qui étaient ses parents ? Pourquoi l’avaient-ils abandonnée ? Que faisait-elle sur Terre ? Tant de questions sans réponse et pourtant un tel de besoin de savoir.

— On ne bouge plus !

Un homme se trouvait en face d’elle. Un homme entièrement vêtu de noir. Armé jusqu’aux dents, cet individu semblait être un soldat. L’homme avait dégainé son sabre.

— Que fais-tu ici, Airienne ?

— Je… je me promenais.

— C’est interdit de se promener dans la forêt de Châtelieux. Tu es en état d’arrestation.

Lisa recula d’un pas. Le soldat se rapprochait d’elle. Lisa vit alors un petit espace entre deux chênes et se mit alors à courir dans cette direction. L’homme se lança à sa poursuite. Cette fois, Lisa n’avait pas assez d’avance pour utiliser sa magie. Elle sentait qu’il reprenait du terrain sur elle. La jeune fille tenta de courir encore plus vite. Elle regarda derrière son épaule pour voir où il était, elle ne le voyait pas, elle…

— Aïe !

Elle n’avait pas vu la soudaine descente et tomba la tête la première. Elle fit plusieurs roulades dans la pente. Dans sa chute, elle s’était cognée contre plusieurs arbres…

Le soldat courut prudemment dans la descente et arriva dans un champ de Juminsus, une fleur très utile pour les potions des guérisseurs. Il resta quelques minutes immobile et chercha la fugitive des yeux. Elle était introuvable. Le soldat remarqua alors qu’il se trouvait dans une clairière. Il poussa un cri de rage. Elle avait dû s’envoler ! Elle s’était échappée ! Des bruits de pas précipités se firent entendre, le guerrier sortit son sabre et se mit en position de combat. Hydro fit un bond prodigieux et atterrit devant l’ennemi. Il pointa à son tour son épée, prêt à répliquer.

— Arrière, Rykov !

— Qu’est-ce qu’un Ferien fait en pays d’Air ? Dans une forêt interdite d’accès ?

Le Rykov s’avança d’un pas, mais Hydro tendit son bras. La lame de son arme effleurait la nuque de son adversaire.

— J’ai dit arrière ! Où est l’Airienne ?

— Quelle Airienne ?

— Ne me prends pas pour un idiot, tu la poursuivais quand je t’ai vu. Où est-elle ?

— Je suis désolé, Ferien, mais elle morte. Elle a fait une mauvaise chute et s’est cognée contre une vingtaine d’arbres. Je cherchais son corps quand tu es arrivé.

— Tu mens ! Les Rykov ne cherchent pas les corps de leurs victimes. Vous préférez tuer dans l’ombre !

À ce moment, les Auriens arrivèrent.

— Où est Lisa ? demanda Phililys.

— Ce fumier refuse de répondre.

Le Rykov se lança sur Hydro. Leurs lames s’entrechoquèrent. Le Néanais assenait Hydro de coups, mais le jeune guerrier les parait avec aisance. Le soldat tentait en vain de trouver une faille dans la technique du Ferien. Il maniait le sabre avec une telle facilité qu’on aurait pu croire qu’il combattait sans arme. Le Rykov baissa un instant sa garde. Cela lui fut fatal. Hydro lui transperça le thorax. Le Rykov émit un faible grognement et tomba à genoux. Hydro retira son épée d’un coup sec. Son adversaire s’effondra au sol. Mort. Hydro nettoya son sabre et le rangea dans son fourreau puis rejoignit les deux Auriens, qui avaient reculé de plusieurs mètres après le début du duel.

— Pourquoi tu l’as tué ? Il aurait pu nous dire où était Lisa ! s’écria Phililys.

— Il ignorait où elle était.

— Tu n’en sais rien !

— Il regardait le ciel quand je suis arrivé. Il pensait qu’elle s’était envolée.

— Mais elle a une aile blessée !

— Il n’a sans doute pas fait attention. Il a simplement vu une Airienne et ne s’est pas soucié de voir ou plutôt de savoir pourquoi elle avait déployé ses ailes au milieu de la forêt de Châtelieux.

— Peut-être, mais où est-elle maintenant ?

— Je l’ignore, mais on va la retrouver.

Hydro le voulait. Il fallait qu’il la retrouve. S’il échouait, il ne pourrait jamais se le pardonner. Il ne pourrait jamais se pardonner d’avoir été responsable de la disparition d’un innocent, même un Airien insupportable…

— Elle a peut-être traversé le champ de Juminsus et est allée se cacher dans l’autre partie de la forêt ? suggéra Phebelus.

— On peut toujours aller voir.

Les trois compagnons empruntèrent donc le chemin établi en scandant le prénom de la jeune fille, mais celle-ci demeurait désespérément absente. Ils ne firent même pas un kilomètre. Leur bruit avait alerté une horde de Rykov. Ils pointaient à présent leurs sabres sur eux.

— On ne bouge plus !

Les trois compagnons obéirent instantanément.

— Où est Bertolème ? demanda un Rykov en faisant un pas vers eux.

— Qui ? demanda Hydro faussement aimable.

— Ne me prends pas pour un imbécile, où est-il ?

— Mort.

Le Rykov blêmit.

— Arrête de mentir ! Où est-il ?

— Bertolème c’est bien le Rykov, qui était parti en éclaireur ?

— C’est exact.

— Alors il est bien mort. Je l’ai tué quand il a croisé mon chemin. Son corps gît près du champ de Juminsus. Vous pouvez aller vérifier.

Deux Rykov y allèrent. Ils revinrent quelques minutes plus tard et confirmèrent l’aveu de Hydro. Cette nouvelle fâcha le chef de l’expédition, qui grimaça avant d’hurler :

— TUEZ-LES !

— Je ne crois pas, objecta Hydro.

Le soldat retint subitement ses hommes.

— Ah oui et pourquoi ?

— Tout d’abord parce que vous ne pourrez pas justifier la disparition de votre collègue lors de votre prochain rapport et ensuite parce qu’étant étrangers, nous sommes sous la direction de Reg Di Meridiana Mercadante et ceci depuis que nous avons franchi la Porte des Trois Mondes et nous le resterons jusqu’à ce que retournions dans notre pays ou que votre suzerain vous donne l’autorisation de nous abattre. Et ce droit ne pourra vous être accordé, enfin s’il est accordé, qu’après un délai de quinze jours. Avant ce délai, vous vous devez de nous laisser la vie sauve car, souvenez-vous, notre présence est notée dans ce monde et nos morts seront forcément remarquées. Alors maintenant, je vous le demande, prendrez-vous le risque d’enfreindre les lois de votre souverain ?

Le chef poussa un hurlement de rage et gifla Hydro. Il fit ligoter les trois compagnons, les désarma et fit récupérer le corps de Bertolème. Il prit alors la direction du sud.

Quand ils arrivèrent à la lisière sud de la forêt, le soleil commençait à décliner. La traversée de la forêt leur avait pris une dizaine d’heures. Une dizaine d’heures que les Auriens passèrent à s’inquiéter au sujet de Lisa et que Hydro passa à culpabiliser. Phililys aperçut soudain une trentaine de destriers. Un pour chacun des Rykov de la horde.

— Tous sur vos montures, ordonna le chef d’expédition. Gailk, prends le corps de Bertolème avec toi.

— Markov, Bergson, Opkari attachez les prisonniers à vos montures !

Les trois soldats s’exécutèrent et ligotèrent les mains des trois prisonniers à leurs selles.

— En route !

La horde de Rykov partit au galop tandis que les trois captifs traînaient lamentablement au sol. Phililys hurlait de douleur. Phebelus ne résistait guère mieux. Seul Hydro endurait son châtiment en silence. La pression sur leur bras attachés était insupportable, ils prenaient des coups de sabot dans le ventre et ils étaient traînés sans pitié dans la poussière. Hydro voyait ses deux compagnons souffrir le martyre. Il comprit qu’ils ne tiendraient pas dix minutes à ce rythme. Il ferma les yeux. À cause de lui, Phililys et Phebelus allaient mourir dans d’atroces souffrances. À son tour, Phebelus hurla de douleur. Hydro siffla. Le chef d’expédition cria des ordres à ses hommes et vint se coller à côté d’Opkari, le Rykov, qui torturait Hydro. Ce dernier regarda le chef d’expédition dans les yeux. Celui-ci soutint son regard. Hydro dit alors :

— Laisse-les tranquilles !

— Et pourquoi je ferais ça ?

— C’est moi qui t’intéresse, pas eux. Torture-moi si tu le veux. Pas eux !

Le chef eut un sourire narquois. Hydro ne se démonta pas pour autant.

— Je t’expose une requête et quand on est un guerrier digne de ce nom, on se doit d’accéder à la requête d’un ennemi. Mais peut-être crains-tu les deux Auriens ? Moi je dis ça, je ne sais pas.

Hydro avait visé juste. Le chef ordonna l’arrêt des chevaux. Il posa pied à terre et s’accroupit près d’Hydro. Le jeune Ferien put constater que chaque centimètre carré du Rykov exprimait une colère noire.

— Je ne crains personne !

— Prouve-le !

Le chef se releva et lui cracha au visage. Hydro supporta cet affront sans broncher. Le chef dit alors :

— Que l’on détache les deux Auriens et qu’on les mette sur le destrier de Bertolème. Qu’on ne retire pas leurs liens aux poignets.

Phililys et Phebelus purent donc monter sur un cheval. Phebelus voulut refuser, mais lorsqu’il eut croisé le regard d’Hydro, il s’abstint de toute protestation. Phililys, quant à elle, ne daigna pas regarder le Ferien. Même si elle savait que c’était grâce à lui qu’elle avait la possibilité de monter sur l’animal, elle ne pouvait oublier que par la faute de ce même Ferien, elle était prisonnière et que Lisa était peut-être morte. Les deux Auriens prirent donc place sur l’étalon et la horde reprit son voyage.

Ils voyagèrent durant deux jours non-stop se restaurant et se désaltérant sur leur selle. Le chef autorisa les deux Auriens à boire quelques gouttes d’eau, mais Hydro n’eut droit à rien. Il ne dut sa survie qu’à ses origines feriennes. Bref, après un voyage intensif, la horde arriva à la citadelle de Hadimos. Les barricades de la cité s’élevaient si haut dans le ciel qu’on ne voyait pas le sommet. Mais les portes s’ouvrirent avant que le chef d’expédition eût le temps de prononcer le moindre mot. La troupe traversa la cité, sous les regards hargneux des citadins. Ces derniers, en bon Airiens qu’ils étaient, haïssaient les Rykov plus que tout.

Ils compatissaient quand ils voyaient les deux Auriens ligotés au milieu de ces brutes et culpabilisaient quand ils remarquaient le malheureux Hydro traînant dans la poussière. Lorsque l’armée passa dans les quartiers nobles, elle fut sifflée. Un enchanteur se mit même en travers de leur chemin.

— De quel droit traînez-vous un étranger ?

— Écarte-toi, enchanteur ! Cet étranger a assassiné un soldat de l’armée. Son crime doit être châtié.

— Et son crime ne sera châtié que par la seule personne qui puisse le faire : notre roi !

Un autre enchanteur s’interposa, puis un autre. Un garde de l’armée royale se joignit aux enchanteurs. Puis un autre… Bientôt la voie fut bouchée.

— Auriez-vous oublié la loi, commandant Bachelor ? demanda un garde.

— Vous ne pouvez rien faire ici, alors les prisonniers séjourneront dans les cellules du seigneur de la cité jusqu’à que notre roi ait fixé leur sort ! ajouta un enchanteur.

Le commandant Bachelor sortit alors son épée tandis qu’Ygith, le conseiller du seigneur Tampas arrivait en courant :

— Le seigneur Tampas souhaiterait s’adresser aux étrangers. Et il vous demande expressément de libérer le Ferien, attaché à l’un de vos chevaux sanguinaires ! Il vous prie aussi de baisser votre arme et de rejoindre votre poste aux portes de la cité, commandant.

Bachelor inclina brièvement la tête. Hydro fut détaché. La troupe s’éloigna. Le jeune Ferien resta allongé sur le sol. Il était mal en point. Il avait de nombreuses plaies ouvertes, des fractures et il commençait à se déshydrater. Ygith s’agenouilla près de Hydro :

— Emmenez-le, dit le conseiller, et soignez-le.

Des enchanteurs firent alors apparaître un brancard grâce à une planche magique et le conduisirent au palais du seigneur.

— Depuis quand est-il traîné ?

— Deux jours.

— Deux jours ?

— Nous avons été arrêtés dans la forêt de Châtelieux et depuis ce moment il a été traîné. Ma sœur et moi l’étions également, mais notre ami a négocié notre montée sur un cheval. Il a insisté pour subir seul cette torture.

— Vous… Il… Depuis la forêt de Châtelieux ?

— Oui.

— Il a été traîné sur cent kilomètres ?

— Oui.

— Comment se peut-il que votre ami soit encore en vie ?

— Il est coriace.

— C’est une armoire à glace.

— C’est une brute sans cervelle, oui ! s’écria Phililys.

Ygith se tourna vers la jeune Aurienne.

— Phily…

— Tais-toi ! Tu sais bien que j’ai raison ! Par sa faute, on a perdu Lisa…

— Il n’est pas le seul responsable. Elle aussi l’a cherché et…

— S’il n’avait pas été si bête, il ne serait pas mal en point, nous ne serions pas prisonniers et on n’aurait pas perdu Lisa !

— Le commandant Bachelor a tué l’un de vos compagnons ? s’enquit soudain Ygith.

Phebelus baissa les yeux.

— Non, c’est plus compliqué que cela.

— Alors vous nous expliquerez tout au palais.

Le plus gros des blessures d’Hydro fut soigné dès son arrivée au palais grâce à la magie propre des guérisseurs et celui-ci put rejoindre les deux autres, qui étaient en compagnie du seigneur Tampas. Ils purent manger un peu, mais ils avaient l’estomac noué.

— Qui êtes-vous ? leur demanda le seigneur Tampas.

— Je me nomme Valgérios Di Azmati, je suis originaire de Luclator sur Feu, dit Hydro, quant à…

— Quant à moi, je me nomme Hazda Di Pomrya et elle, c’est ma cousine Phily Dia Toutu, nous sommes originaires de Ska’Pyrm, de l’île Pyrchm sur Eau, le coupa Phebelus.

Tampas les regarda avec suspicion, mais ne se permit aucun commentaire.

— Et vous parliez d’une fille Lisa. Elle aurait disparu. Qui est-elle ?

— Il s’agit de Lisa Dia Friga, une ferienne originaire de Luclator comme moi. Lisa et moi étions venus sur Air dans l’espoir de rencontrer un enchanteur à Klamidor, mais on nous a très vite fait comprendre que nous n’étions pas les bienvenus. Nous nous sommes donc enfuis. Nous avons pris la direction de Marjaïk puis nous avons bifurqué et fui vers la forêt de Châtelieux. En chemin nous avons croisé Phily et Hazda. Tous deux fuyaient aussi alors nous avons continué notre route ensemble. Nous avons erré plusieurs jours dans la forêt puis les Rykov sont tombés sur nous et ils nous ont arrêtés.

— Mais votre compagne Lisa ?

— Elle s’était absentée quelques minutes quand les Rykov nous sont tombés dessus. Nous ne l’avons donc pas revue depuis notre arrestation.

Tampas ferma les yeux.

— Ce que vous me dites là est bien fâcheux… Bon. J’enverrai un enchanteur demain à la forêt de Châtelieux pour rechercher votre amie. Toutefois n’ayez pas trop d’espoir. En attendant, je vais devoir vous placer en détention. Ce ne sera qu’une détention formelle. Vous serez enfermés dans une chambre à coucher et vous serez nourris jusqu’à que la situation s’éclaircisse. Vous êtes d’accord ?

Les trois compagnons acquiescèrent.

— Nous vous fournirons de quoi manger et nous vous soignerons. Nos guérisseurs vous expliqueront comment ils procéderont. Ils ne vous prendront pas beaucoup de temps. Vous aurez donc du temps libre tous les trois.

De nouveau, les trois approuvèrent.

— Parfait, dit Hydro au nom des deux autres.

Ainsi nos trois compagnons furent enfermés dans une suite. Rien ne ressemblait moins à une prison que cet appartement. Ils avaient une baignoire à leur disposition, trois lits moelleux et bénéficiaient de tout ce qu’ils désiraient au moment où ils le voulaient. Néanmoins ils n’étaient pas du tout à l’aise dans cette cellule. Car quoi que l’on puisse dire, ils étaient bien dans une cellule. Tampas leur avait certes certifié que ce n’était que pour la forme, mais Hydro n’en était pas convaincu. Les deux Auriens prirent d’abord la méfiance du Ferien pour une réaction normale de sa part, mais quand ils s’aperçurent qu’un grand miroir se trouvait dans toutes les pièces à leur disposition, le frère et la sœur comprirent aussitôt. Tampas ou plutôt des enchanteurs les surveillaient par ce biais. Ils firent alors comme s’ils n’avaient pas compris cet odieux stratagème et discutèrent peu. Ce fut très facile pour Hydro, laconique de nature, mais ce fut beaucoup plus difficile pour Phililys la bavarde. Elle prétexta donc une grande fatigue – ce qui n’était pas véritablement faux – et se coucha. Phebelus se rendit dans la salle de bain et se lava avant de se coucher à son tour tandis que Hydro, allongé sur le ventre dans des draps de soie, remuait ses sombres pensées. Où était Lisa ? Était-elle encore en vie ? Si oui, se sentait-elle abandonnée ? Mais si oui, pourquoi n’avait-elle pas répondu à leurs appels ? Une larme, une seule, s’échappa du jeune Ferien. La première depuis l’âge de quatre ans, la larme de la culpabilité.

Deux semaines s’écoulèrent. Fidèle à sa promesse, le seigneur Tampas avait envoyé des enchanteurs à la forêt de Châtelieux dès les premiers jours, mais ces derniers étaient revenus bredouilles, au plus grand malheur de Phililys, qui ne fit que pleurer depuis cet instant. Phebelus n’arrivait pas à calmer sa sœur tandis que Hydro, rongé par la culpabilité, s’était enfermé dans un mutisme, dont il refusait de sortir. Le mutisme d’un homme coupable.

Lisa était poursuivie par un Rykov. Cette fois, elle n’avait pas assez d’avance pour utiliser sa magie. Elle sentait qu’il reprenait du terrain sur elle. Elle tenta de courir encore plus vite. Elle regarda derrière son épaule pour voir où il était, elle ne le voyait pas, elle…

— Aïe !

Elle n’avait pas vu la soudaine descente et tomba la tête la première. Elle fit plusieurs roulades dans la pente. Dans sa chute, elle s’était cognée contre plusieurs arbres… Elle atterrit lourdement au milieu d’un champ de Juminsus, des plantes hautes, denses et terriblement touffues, si bien qu’elle était invisible. Et inconsciente. Le Rykov s’arrêta à quelques pas d’elle. Il pensait qu’elle s’était envolée. Hydro l’enjamba d’un bond et fit face au Rykov. Phililys et son frère arrivaient par un chemin moins périlleux, une centaine de mètres plus loin. Le Rykov tomba. Hydro courut rejoindre les deux autres. Ils s’éloignèrent de la clairière.

Lisa gisait là. Un Airien atterrit dans la clairière. Essoufflé. Il aperçut quelque chose, qui brillait, dans le champ. Il s’approcha. Le cadavre frais d’un Rykov. Il se baissa pour le dépouiller. Il vit alors un poignet ensanglanté. Une Airienne. Il prit son pouls. Son cœur battait encore. Elle avait perdu connaissance. L’Airien sourit. Il entendit alors des bruits de pas. Il attrapa l’Airienne et s’envola à nouveau...

Lisa avait mal à la tête. Vraiment très mal. Jamais, elle n’avait eu de migraines si terribles. C’était insupportable. Pourquoi avait-elle mal ? Elle courait… Lisa ouvrit subitement les yeux. Elle n’était pas dans la forêt de Châtelieux. Où était-elle ? Lisa essaya de se lever, mais une petite main la rallongea.

— Reste calme !

Lisa regarda la personne qui l’avait rallongée. Il s’agissait d’une petite fille. Elle ne devait même pas avoir dix ans. Elle portait de gros sabots cloutés. Elle était vêtue de haillons. Seul son tablier n’était pas troué. Son visage très maigre était couvert de suie et de poussière. Ses petits yeux noisette brillaient sous le coup de l’émotion. Noisette ? Mais non, ils étaient bleus ! Lisa comprit alors que la petite fille était une Airienne comme elle.

— Où sommes-nous ? murmura Lisa.

— Dans la tanière de monsieur Di Blick à Hellespondriac.

— Helles… quoi ?

— Hellespondriac, la cité.

— On n’est pas dans la forêt de Châtelieux ?

Le visage de la petite fille s’assombrit.

— Pas du tout. Châtelieux est très loin d’ici.

— Loin comment ?

— Très loin.

Une porte s’ouvrit soudain. Un Airien apparut. La petite fille s’inclina devant le nouveau venu.

— Ah ! Elle s’est réveillée ? Parfait, elle va pouvoir commencer à travailler.

— Quoi ? s’exclama Lisa.

L’Airien fronça les sourcils et sortit un fouet.

— Tu ne veux pas travailler ? murmura-t-il.

— Non ! s’écria-t-elle avec une expression de défi.

L’homme lui mit un coup de fouet. Lisa s’écroula au sol…

Lisa reçut un bol d’eau glacée sur le visage. Elle se réveilla instantanément.

— Allez, au travail, fainéante !

Lisa jeta un regard noir à son agresseur qui ressortit son fouet.

— Je ne travaillerai jamais pour vous, sale porc !

— Mauvaise réponse.

L’homme assena à Lisa d’autres coups. Mais elle ne sentit que le premier…

Quand Lisa reprit connaissance, elle était dans le noir. Elle constata au toucher qu’elle était sur de la terre battue. Lisa grogna de mécontentement. Impossible de faire de la magie sur de la terre. Mais il fallait qu’elle sorte de ce bourbier. Mais comment ?

— On ne peut pas s’enfuir, annonça une petite voix fluette.

Lisa discerna une petite silhouette sombre au fond de la pièce.

— Monsieur Jourdain qui t’a frappée ce matin n’est pas aussi méchant que monsieur Di Blick. C’est monsieur Di Blick qui a créé le fouet.

— Le fouet c’est un tour de magie ?

— Oui. Il fait beaucoup plus mal qu’un fouet normal. Monsieur Di Blick l’a créé pour que ses esclaves travaillent mieux.

— Ses esclaves ? On… on est ses esclaves ?

— Oui.

La petite fille éclata en sanglots. Lisa la prit dans ses bras.

— Je te ferai sortir d’ici, je te le promets.

— Mais comment ?

— J’ai des amis puissants qui me recherchent et je te jure qu’ils vont me retrouver.

Lisa sentit la petite fille hocher la tête contre sa poitrine.

— Au fait, comment tu t’appelles ?

— Eska.

— Tu as quel âge ?

— Sept ans.

— Ne t’en fais pas Eska, il ne te fera plus de mal.

« Je les encaisserai pour toi, ma puce », se dit Lisa alors que la petite Eska s’endormait.

Lisa ne trouva pas le sommeil. Elle s’était demandée toute la nuit si Phililys et son frère étaient à sa recherche. Pourquoi ne l’avaient-ils pas retrouvée ? L’avaient-ils abandonnée ? Lisa ne savait plus que penser.

— Debout !

Monsieur Jourdain attrapa Lisa par la chemise et la souleva. Eska s’agrippa alors à Lisa, mais Jourdain frappa la petite, qui tomba à genoux.

— Laissez-la, sale brute !

— Tais-toi !

Jourdain et Lisa sortirent de la pièce. L’Airien jeta la jeune fille par terre.

— Voilà la peste dont je te parlais.

Lisa leva la tête. Un homme grand et élancé assis sur un fauteuil buvait un breuvage brûlant, à en juger par les vapeurs qui émanaient de la tasse. Il portait une longue cape brune.

— C’est la jeune Airienne que j’ai trouvée dans la forêt de Châtelieux ? Elle a donc survécu à ses blessures ?

— Ouais et elle ne vaut rien. Vends-la au prochain marché et débarrasse-m’en.

L’Airien but une gorgée de son hydromel puis se tourna vers Lisa.

— Crois-tu que c’est généreux de ta part de te moquer de Jourdain comme tu le fais ?

— Et vous ? Croyez-vous que c’est généreux de réduire les gens en esclavage ?

L’Airien fronça les sourcils. Jourdain mit un coup de pied à Lisa.

— Je te l’avais bien dit. Elle ne vaut rien de rien.

— Tais-toi !

L’homme sortit une planche de bois de sa cape puis s’agenouilla près de Lisa.

— Sais-tu ce que c’est ?

— Une planche magique.

— C’est exact. Sais-tu ce que cela veut dire ?

— Que vous êtes un enchanteur.

— Parfaitement exact. Tu sais donc qu’il ne faut pas mettre un enchanteur en colère. Tu es une jeune fille intelligente, ce serait dommage de te perdre.

— Vous êtes méprisable ! Vos menaces ne me font pas peur !

— Tu ne me laisses pas le choix.

Il arracha sa chemise et versa son breuvage sur son dos. Lisa poussa un hurlement déchirant. L’enchanteur jeta Lisa dans sa cellule.

— Eska, viens nettoyer !

Tremblante la petite fille sortit de la salle. Lisa en profita pour libérer ses larmes. Mais qu’avait-elle fait au Bon Dieu pour mériter cela ? Pourquoi devait-elle vivre cet enfer ?

Eska revint quelques minutes plus tard avec une toge. Lisa cessa aussitôt de pleurer.

— Tiens. Monsieur Di Blick te donne cette toge.

— C’était… Di Blick ?

— Oui. Je t’ai entendue crier.

— J’ai refusé d’obéir.

— Tu ne dois pas refuser ! Si tu refuses, ils te tueront !

Lisa prit Eska dans ses bras. La petite sanglota.

— Ma maman est morte. Je ne veux pas te perdre toi aussi, alors obéis, s’il te plaît.

Lisa et Eska restèrent tout le reste de la journée enfermées dans la pièce sombre. Elles ne reçurent rien à manger. Juste un peu d’eau pour rester en vie.

Le lendemain, Jourdain vint la chercher et la mit en présence de Di Blick. Lisa lui adressa un regard noir en guise de bonjour puis s’inclina devant lui.

— Je vois que tu as parlé à Eska. C’est bien. Tu te conduis déjà mieux. Eska et toi pourrez donc manger ce matin. Enfin, à condition que tu fasses tout ce que nous demandons.

Lisa lui jeta de nouveau un regard hargneux avant de répondre.

— Oui, monsieur.

Di Blick se leva.

— Je dois y aller. Je te fais confiance. Comporte-toi bien sinon tu sais ce qui t’attend.

— Oui, monsieur.

Di Blick sortit et Lisa se mit à la tâche.

Depuis ce jour-là, Lisa fut une esclave irréprochable. Enfin presque. Elle conservait ce regard hargneux. Ses iris en étaient même devenus rouges et ne changeaient plus de couleur. Sept jours se déroulèrent ainsi. Lisa travaillait sans relâche et protégeait Eska de la tyrannie des deux maîtres. Elle lui donnait deux fois par jour sa portion de nourriture pour s’assurer qu’elle puisse manger à sa faim et lui offrait plus de la moitié de son gobelet d’eau. Lisa ne consommait que le strict nécessaire. Tout le reste, elle le laissait à Eska. La petite était l’incarnation de l’innocence aliénée. Elle respirait la gentillesse et la perfection, mais elle ne pouvait l’exprimer. Elle ne pouvait que montrer servitude et chagrin, au grand dam de Lisa. À la fin d’une journée plus rude que les autres, Eska s’écroula sur la terre battue de leur cellule. Lisa observa avec envie le liquide, que contenait son gobelet, mais elle estima préférable de l’offrir à la petite puce. De plus elle avait déjà bu ce jour-là. Elle ne risquait donc pas de mourir. Pourtant, elle avait soif. Elle jeta un dernier coup d’œil au liquide dans le récipient… Tout à coup, elle aperçut deux yeux qui la regardaient dans l’eau. Un regard pénétrant et usé par la fatigue. Un regard comme celui de Lisa. Mais un regard qui n’était pas le sien. Lisa contempla ces yeux quelques instants puis une pensée, qui n’était pas la sienne s’insuffla et submergea sa conscience : « Sois attentive au reflet de l’eau », puis les deux yeux disparurent. Lisa tendit son gobelet à Eska, qui le but d’une traite avant de se rendormir.

Depuis le fameux soir, Lisa regardait tous les jours dans son gobelet. Mais elle ne voyait rien. Elle ne voyait plus ce regard ni même le sien d’ailleurs. Pourtant elle n’avait qu’à penser à ce regard pour se sentir en sécurité. Elle était sûre que la personne qui l’avait regardée ce soir-là veillait sur elle.

Une nouvelle semaine s’écoula. Lisa était exténuée. Ses privations pour la petite l’affaiblissaient. Un jour où elle devait servir le thé, elle tomba avec l’eau bouillante, ébouillantant au passage Tibériade, un ami de ses maîtres.

— Petite empotée ! vociféra Jourdain.

Lisa se releva, confuse et s’excusa auprès de Tibériade.

— Tiens, Tibériade, tu peux la fouetter.

Le vieil Airien ne se fit pas prier. Il prit le fouet et la frappa. Lisa retomba à genoux. L’eau bouillante, qui s’était répandue sur le sol, brillait. Le reflet de l’eau… Le regard de la jeune fille fut attiré vers la flaque. Elle vit alors Hydro, Phililys et Phebelus, tous trois réunis dans une pièce. L’Airien abaissa son fouet pour frapper de nouveau, mais Hydro stoppa son geste. Il poussa le vieil Airien vers Jourdain puis dégaina son sabre, qui venait d’apparaître dans sa main, tandis que Phililys et son frère aidaient Lisa à se relever. Mais celle-ci ne parvenait plus à tenir debout.

— Ne vous occupez pas de moi, occupez-vous d’Eska.

— Qui ?

— Eska. Elle est dans l’autre pièce.

Phebelus quitta la pièce et revint quelques instants plus tard avec la petite qui courut se blottir contre Lisa. Hydro aperçut Eska du coin de l’œil.

— Qui est le maître des lieux ?

Ni l’invité ni Jourdain ne répondit.

— Lisa ?

— C’est Jourdain, le gros monsieur. Le plus âgé est un invité, répondit Lisa, mais il y a aussi l’enchanteur Di Blick.

— L’enchanteur ? répéta Phililys.

— C’est ce qu’il m’a dit et il avait des planches magiques.

— Un Akmyr, maugréa Hydro, son sabre toujours pointé sur Jourdain et son invité.

— La ferme ! Je t’interdis d’insulter mon fils ! hurla le vieil Airien.

— Tiens, tiens, Di Blick père ! dit Hydro. Phebelus, Phililys prenez la gamine et sortez de cette baraque. Je vous rejoins dans cinq minutes avec Lisa.

Les Auriens obéirent et s’éloignèrent avec Eska qui criait pour rester avec Lisa.

— Vous en prendre à une gamine, si ce n’est pas honteux ! beugla Hydro, quel âge a-t-elle ? Neuf ans ? Dix ans ?

— Sept ans, répondit Lisa.

— Vous me donnez envie de vomir, Akmyrs !

— Arrête de nous insulter sale gosse ! hurla Jourdain, et rends-moi mon esclave !

— Non, je ne te la rendrai pas. Je vais même te prendre Lisa.

— Ah oui et comment feras-tu ? demanda soudain une voix dans son dos.

Phililys, Eska et Phebelus furent contraints de rentrer dans la maison tandis que Di Blick les suivait une planche magique à la main.

— Comment as-tu trouvé ma demeure ? lui demanda Di Blick.

— Tout se sait, répondit Hydro.

Di Blick attrapa alors Eska tandis que la main qui la tenait commençait à rougir.

— NE TOUCHE PAS À ESKA ! vociféra Lisa.

Lisa replongea ses yeux dans la flaque. Cette fois le regard était là. Il lui fit un clin d’œil. « Tout est une question de confiance en toi ». Lisa sourit. Elle savait ce qu’elle devait faire. Elle savait qu’elle le pouvait. Soudain Eska disparut des mains de Di Blick. Ébahi, l’enchanteur leva les yeux vers l’Aurienne, qui disparut à son tour. L’autre Aurien également. Di Blick remarqua alors Lisa. Elle regardait dans une flaque d’eau.

— Arrête ça, enchanteresse ! cria Di Blick.

L’Akmyr créa une épée au-dessus de Lisa, qu’il laissa s’affaisser. Elle allait se loger dans le dos de la jeune fille… Hydro éloigna l’arme de Lisa grâce à la sienne. Di Blick voulut lancer une nouvelle offensive… Il n’en eut pas le temps. Lisa et Hydro avaient disparu à leur tour…

Hydro et Lisa atterrirent dans un amas de paille.

— Lisa !

Eska sauta dans les bras de son amie.

— Encore des invités ? Mais cela ne finira donc jamais ?

Lisa remarqua alors qu’elle avait atterri dans une charrette, menée par un vieil homme.

— Ne vous inquiétez pas, Plantor, ce sont les derniers, annonça Phebelus.

— J’y compte bien, sinon ma charrette ne va pas tenir le coup.

— Ne vous inquiétez pas, répéta l’Aurien.

— Alors comment s’appellent les nouveaux arrivants ?

— Hydro et Lisa, répondit Phililys.

— Ravi, les jeunots. Moi, c’est Plantor Hilion, paysan et dresseur de chevaux à Firmingam.

— Firmingam ?

— Oui, jeune Lisa. Firmingam. Une cité droite et honnête, petite. Nous ne comptons que de fidèles citoyens et sachez que chaque année toute la cité se rend à la Majesté Funèbre.

— La quoi ?

Plantor fronça les sourcils.

— La Majesté Funèbre ! La cérémonie en l’honneur de la princesse Letia !

— Oh pardon, minauda Lisa.

— J’en juge par ta question que tu n’y es jamais allée.

— On ne pouvait pas, répondit Eska, nous étions encore esclaves ce matin.

— Esclaves ?

— Oui, nous sommes tombées en esclavage et nos maîtres ne nous laissaient jamais sortir. Je n’avais même pas entendu parler de la Majesté Funèbre, dit Lisa.

Plantor se détendit un instant.

— Alors je ne t’en veux pas, jeune fille. Esclave… Si jeune ! Mais à quoi cela rime-t-il ?

— Nous nous rendons à Klamidor afin que cela ne se reproduise plus, expliqua Hydro.

— C’est bien, les petiots. Vous pourrez compter sur moi, mais par contre je dois m’arrêter à Marjaïk.

— Ce n’est pas grave. Merci infiniment, monsieur Hilion, dit Lisa.

— Appelle-moi Plantor, petite.

Lisa s’allongea alors dans la paille. Pour la première fois depuis quinze jours, elle s’endormit sans crainte…

Quand Lisa se réveilla, elle se trouvait encore dans la charrette. Hydro et Phebelus discutaient à l’avant avec Plantor tandis qu’Eska jouait silencieusement avec Phililys. Lisa la contempla silencieusement. Eska semblait aux anges. Lisa se demanda depuis combien de temps cette pauvre petite était orpheline et depuis combien temps elle était esclave. Eska remarqua alors que Lisa s’était réveillée. Elle se précipita vers elle.

— Nous arrivons à Marjaïk, les petiots.

En effet, une immense cité semblable à celle de Hadimos fut visible à l’horizon. Lisa voulut se lever pour la contempler, mais elle eut le tournis.

— Qu’est-ce qu’il y a, Lisa ? lui demanda Eska.

— Rien ma puce. Je suis un peu fatiguée, c’est tout.

— Lisa, tu fais un mal-être ? lui demanda Phililys, soudain inquiète.

— Non, non. Je suis simplement fatiguée. Je te le jure.

— T’es sûre ? insista l’Aurienne.

— Certaine. Je ne me suis pas sentie comme ça la dernière fois. C’était très différent. Non, c’est la fatigue, je t’assure.

Phililys ne sembla pas entièrement convaincue, mais s’abstint de tout commentaire.

Le groupe arriva aux portes de Marjaïk. Des soldats bloquaient l’entrée.

— Halte !

Plantor stoppa sa charrette.

— Je suis Plantor Hilion, je viens vendre ma paille.

— Je sais qui vous êtes. Ce n’est pas vous que j’arrête, mais le groupe de jeunes sur votre charrette.

— Mes petiots ? Mais pourquoi ?

— Tous les étrangers doivent se présenter au poste de garde afin que nous procédions à une vérification.

— C’est absurde !

— Nous ne vous demandons pas de juger, mais d’appliquer les ordres, monsieur Hilion. Emmenez vos jeunes au poste de garde.

Plantor acquiesça silencieusement. Il rangea sa charrette près du soldat et fit descendre ses cinq passagers. Lisa était très pâle et ceci n’était pas au goût de Phililys qui la surveillait du coin de l’œil en grimaçant. Pendant qu’ils longeaient les remparts en direction du poste de garde, Letia questionna Phebelus sur les contrôles d’identité. La réponse de ce dernier était déprimante.

— On est foutus. Quand un étranger vient dans l’un des trois mondes, il est enregistré sur une liste par le passeur qui l’a fait venir.

— Combien de temps faut-il pour que les cités obtiennent la liste ?

— Elles l’ont automatiquement. Il s’agit d’une liste magique. Dès qu’un nom est répertorié sur l’une des listes primaires alors le nom est répertorié sur toutes les listes.

— Et où sont les listes primaires ?

— Aux portes des trois mondes.

— Hydro !

Le Ferien se retourna. Lisa fonça sur lui.

— Viens avec moi. J’ai peut-être une solution. Par contre il me faut ton sabre.

— Mon sabre ? répéta-t-il sans comprendre.

— Je te le rends dans dix secondes, je te jure. Tu peux même le garder dans les mains, faut juste que je puisse le voir.

Hydro sortit son sabre. Elle agrippa alors l’avant-bras du jeune homme et plongea son regard dans le reflet du sabre. Tout de suite, il devint translucide. Elle localisa facilement une porte des trois mondes. L’instant d’après, il y avait une petite éclaboussure et tous disparaissaient.

Les deux jeunes réapparurent dans une plaine. Derrière eux, deux immenses arcades, semblables à l’Arc de Triomphe, bien que trois fois plus grandes et plus larges.

— Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous arrivés ici ?

Deux enchanteurs couraient à leur rencontre.

— Tu peux t’occuper d’eux ? lui demanda Lisa.

— C’est-à-dire ?

— Simplement les repousser. Le temps, que je trafique la liste.

— Compte sur moi.

— Je reviens te chercher ou je t’amène vers moi si les choses tournent mal.

— Pas de problème.

Lisa prit alors le poignard ramolli de Hydro et plongea dans son reflet. Elle sut alors où se trouvait la liste. Hydro dégaina son sabre alors que derrière lui, Lisa disparaissait.

Lisa réapparut dans une salle en pierre. En face d’elle se tenait un greffier. Celui-ci sursauta quand il l’aperçut.

— Comment êtes-vous entrée ici ?

— Pas le temps de vous expliquer.

Lisa fit appel à son pouvoir et téléporta le vieux greffier dans une ferme à Hellespondriac. Lisa courut alors vers la liste…

Hydro et Lisa se matérialisèrent devant leurs compagnons. Lisa s’écroula au sol.

— Lisa !

Eska se précipita à ses pieds. Hydro repoussa gentiment la petite fille et prit Lisa dans ses bras.

— Ne t’inquiète pas, petite, elle est juste malade, lui dit-il.

Lisa chuchota quelque chose au Ferien, que seul lui put entendre. Il hocha la tête.

— Bon, allons-y, déclara-t-il.

Les soldats au poste de garde se précipitèrent vers le groupe quand ils remarquèrent que l’un d’entre eux avait perdu connaissance. Hydro les rasséréna.

— Vous êtes là pour le contrôle des identités ?

— Oui, dit Hydro.

Les Auriens s’approchèrent apeurés vers un soldat qui avait une liste dans les mains. Hydro prit la parole.

— Bonjour, je me nomme Achileos Di Hyry, je suis arrivé sur Air le 4 février par la porte Scalimandre. Quant aux deux Auriens, ce sont Friga Dia Regan et Erzol Di Regan, ils sont arrivés sur Air le 12 février par la porte Itimante.

Le soldat vérifia sur sa liste. Il ne trouva aucune objection.

— Et votre amie inconsciente ?

— Il s’agit de Lisa Karmikon. Elle et sa sœur Eska viennent de Hellespondriac.

— Très bien, tout est en règle. Vous pouvez disposer.

Les compagnons sortirent du poste puis Plantor les mena vers une auberge « Chez Vergette ».

— Bon, je vous laisse ici, les petiots. Faut que j’aille vendre ma paille.

Ils remercièrent le vieux paysan puis entrèrent dans l’auberge. Phililys demanda deux chambres à prix coûtant tandis que Hydro allongeait précautionneusement Lisa sur un canapé.

— Monsieur Hydro ? Monsieur Hydro, c’est vous ?

L’intéressé fit volte-face. Un Ferien venait de se lever et contemplait Hydro avec des yeux ébahis.

— Archkos ! s’exclama Hydro avec un grand sourire.

Hydro accueillit le nouveau venu par une accolade affectueuse. Le prénommé Archkos semblait aux anges.

— Oh monsieur, monsieur ! Vous êtes vivant !

— Pas si fort, Archkos !

— Oh ! Mille excuses, monsieur.

Phililys, Phebelus, Eska, Archkos et Hydro prirent place autour d’une table à proximité du canapé, où dormait Lisa. Archkos, très excité de voir Hydro, murmura précipitamment :

— Oh monsieur, quand je vais dire à monsieur votre père que vous êtes toujours en vie, il sera fou de joie. !

— Tu ne dois rien dire !

— Quoi ? Vous voulez que je garde le silence ? Mais monsieur votre père et madame votre mère vous croient mort. Le général Skrykos est venu nous annoncer votre décès alors que vous tentiez d’échapper à la justice.

Hydro eut un faible sourire.

— Cela aurait été le cas si quelqu’un n’était pas venu à mon aide.

— Qui vous a sorti de ce bourbier que je l’embrasse ?

Hydro regarda un instant Lisa, toujours très pâle, dormir.

— Tu es fier qu’elle t’ait sauvée, mais pas de ce que tu lui as fait, objecta Phililys.

— Que voulez-vous dire, demoiselle ? demanda Archkos.

— C’était un accident, se défendit Hydro.

— Un accident, qui ne se serait jamais produit si tu étais plus civilisé !

— N’insultez pas monsieur Hydro, demoiselle ! s’écria Archkos.

— Laisse, Archkos, Phililys défend les intérêts de son amie.

— Phililys ? Vous êtes damoiselle Phililys ? Oh seigneur… pardonnez mon impolitesse, damoiselle !

Eska émit un petit rire. Archkos se tourna vers elle.

— Vous parlez bizarrement, monsieur. Lisa ne parle pas comme ça.

— Eska ! Ne te moque pas du monsieur, s’il te plaît, la réprimanda Phililys.

— Pardon, monsieur.

— Qui est cette jeune Airienne ? quémanda Archkos.

— La petite protégée de mon sauveur. Touche à un seul de ses cheveux et cela pourrait bien être la dernière chose que tu fasses dans ta vie.

— Mais qui est donc ce héros si puissant, dont on me fait tant d’éloges ? s’exclama Archkos.

À ce moment, Eska poussa un long bâillement. Hydro ordonna alors que tout le monde aille se coucher. La répartition des chambres fut simple : les trois filles dans l’une les trois garçons dans l’autre. Hydro porta Lisa dans sa chambre et la coucha.

Le lendemain, l’état de Lisa ne s’était pas amélioré, bien au contraire. Hydro décida pourtant de reprendre leur chemin vers la capitale. Archkos acheta trois chevaux, lui-même possédant déjà le sien. Phililys enfourcha sa monture, et prit Eska avec elle, tandis que Phebelus plaçait Lisa qui n’arrivait même plus à tenir debout, dans les bras de Hydro, déjà prêt sur son destrier, avant de monter son propre cheval. Bien que Klamidor ne fût qu’à une cinquantaine de kilomètres de Marjaïk, le trajet leur prit toute la matinée.

La capitale était splendide. Il s’agissait d’une géante cité d’or pur. Toute la ville était faite d’or, d’argent et de bronze. La cité semblait briller de mille feux. Jamais une ville terrienne ne fut plus belle. Comme à l’entrée de chaque cité, des soldats gardaient l’entrée, mais cette fois, ils purent passer sans problème, leur couverture étant déjà prête. Archkos et Hydro se retrouvèrent facilement dans la ville, et pourtant ils n’étaient jamais venus à Klamidor. Ils guidèrent aisément la troupe à travers les rues et ne s’arrêtèrent qu’à l’entrée du palais.

— Halte !

Tout naturellement, un garde leur bloqua le passage. Il portait fièrement une armure de bronze. Dessus étaient gravées deux ailes noires et une main d’argent. Archkos lui tendit un billet officiel, expliquant sa présence ici.

— Vous pouvez passer. Le roi sera bientôt de retour de son pèlerinage. Il sera là dans une petite heure.

Hydro commença alors à avancer, mais le garde le stoppa.

— Juste monsieur, pas vous.

— Nous accompagnons monsieur.

— Je me fiche que vous l’accompagnez. Je vous prie de vous retirer, monsieur, sauf si vous avez une autorisation spéciale.

— J’ai l’autorisation du Royaume de Feu. Cette autorisation vous convient-elle ?

— Je suis navré, monsieur, vous allez devoir vous en aller.

— Faites venir le conseiller du Roi, je vous prie.

— Je suis désolé, mais c’est contraire au règlement.

Phililys vit que Hydro commençait à perdre patience. Elle descendit alors de cheval et s’inclina devant le garde.

— Monsieur, accordez-nous une audience avec le conseiller. Notre amie est souffrante et nous avons besoin des meilleurs guérisseurs pour la soigner. Or seul le conseiller du Roi peut nous permettre de consulter ces guérisseurs. Je vous en prie. Pour notre amie.

Le garde fit une horrible grimace puis fit quérir le conseiller du Roi. Le conseiller, l’enchanteur Arwak Di Willamo, vint rapidement à leur rencontre.

— On m’a dit qu’il y avait des perturbations à l’entrée ? Que se passe-t-il ?

Arwak aperçut alors le Ferien :

— Prince Hydro ? Quelle surprise ! Nous vous croyions mort !

— Comme vous pouvez le voir, je ne le suis pas. Pouvons-nous entrer ?

— Vous pouvez bien entendu entrer, mais votre troupe, non. Seuls prince, princesse et invité peuvent entrer dans le palais.

— Mon ami Archkos a son autorisation. Il l’a déjà présentée à votre garde. Quant aux Auriens, ils ont eux aussi leur autorisation.

Arwak prit soudain conscience de la présence des jumeaux.

— Quoi ? Vous aussi, vous êtes vivants ?

— À l’évidence, répondit froidement Phebelus.

— Pardonnez-moi, prince Phebelus, princesse Phililys. J’imagine que vous allez me demander de laisser entrer les deux Airiennes ?

— C’est exact, dit Hydro.

Arwak fit une grimace.

— Ceci n’est pas conforme au règlement, mais comme nous vous avons insulté en vous refusant l’entrée, je veux bien faire une entorse au règlement. En revanche, que nous soyons d’accord, vous êtes responsables des deux Airiennes, compris ? Si elles font quoi que ce soit, vous en assumerez les conséquences.

Hydro acquiesça. Arwak conduisit la troupe aux écuries. Ils y laissèrent bien entendu les chevaux. Arwak fit venir des brancardiers pour Lisa qui fut emmenée en dépit de ses faibles protestations et de celles plus virulentes d’Eska. Enfin, il les emmena dans une salle d’attente. La pièce était très belle, mais un peu gênante. En effet, la myriade de miroirs présents dans la pièce mettait la troupe mal à l’aise.

— Bien, à présent je dois vous laisser. Le Roi vous fera quérir quand il sera arrivé.

Puis il prit congé de la troupe. Lisa choisit ce moment pour réapparaître.

— Lisa !

Eska sauta dans ses bras. Lisa tituba jusqu’à un canapé où elle s’allongea. Eska s’agenouilla près d’elle.

— Tu sais, Lisa, si des brancardiers t’ont emmenée, ce n’est pas pour rien, lui fit remarquer Phililys.

— Si je suis venue ici, ce n’est pas pour être séparée de toi. Et puis j’ai promis à ma petite Eska de veiller sur elle. Il n’est donc pas question que je la laisse. C’est clair ?

— Oui, mais tu es malade, objecta Phebelus.

Lisa se leva – bien que ce fut difficile pour elle – et plongea ses yeux, qui n’avaient toujours pas perdu leur couleur rouge, dans ceux de Phebelus.

— J’ai dit que je restais avec vous. Je me ferai soigner après.

Elle avait prononcé ces mots avec une telle férocité que plus personne ne vint contester sa présence. Désormais satisfaite, Lisa se recoucha. Elle entendit à peine Archkos dire :

— Alors ce n’était pas un héros, mais une héroïne...

La porte s’ouvrit soudain à la volée. Lotus Dia Hasta Korayos surgit alors.

— Maman ! s’écria Phililys en sautant dans ses bras.

Les retrouvailles furent émouvantes. Le frère comme la sœur étaient fous de joie de revoir leur mère bien aimée. Melrose Si Shakos Tomasi pénétra dans la pièce à son tour. Il resta bouche bée lorsqu’il aperçut son fils dans la pièce. Il avança promptement vers lui et l’enlaça.

— Oh mon Dieu ! Mon fils ! Tu es vivant ! Je… le général…

— Le général Skrykos t’a dit que j’étais mort.

— Il m’a aussi annoncé vos morts, dit Lotus à ses enfants.

— Quel lâche !

L’exclamation de Lisa jeta un froid dans l’assemblée.

— Qui a parlé ? demanda Lotus soudainement plus froide.

Phililys eut un grand sourire.

— Ne t’inquiète pas, maman, ce n’est pas un Rykov ni un Akmyr.

— Alors pourquoi il ne se montre pas ? rugit Melrose.

— Parce qu’elle est malade et que nous lui avons demandé de rester couchée, expliqua Hydro, mais le fait qu’elle soit couchée ne signifie pas qu’elle soit sourde ou qu’elle se soit endormie, pour notre plus grand malheur. Cette saleté ne veut pas se reposer et continue de se mêler de ce qui ne la regarde pas au lieu de prendre soin d’elle.

— Laisse-moi rire, voilà maintenant que tu te préoccupes de ma santé.

Sentant le danger, Phililys intervint.

— Bien sûr qu’on se préoccupe de ta santé, on est une équipe, n’est-ce pas ? Et comme on a débuté cette aventure ensemble, il serait bien, que tu te rétablisses pour qu’on l’achève ensemble. Souviens-toi de ce que tu m’as dit, il n’y a pas deux minutes, que tu étais là pour être avec nous.

— Je m’en souviens.

— Alors, reste calme, rétablis-toi bien tranquillement, tu vaqueras à ton occupation préférée quand tu seras en pleine forme.

Lisa ne répondit rien. Les rois estimèrent donc que ce débat était clos et lancèrent la conversation vers ce qui les intéressait véritablement.

— Mais comment avez-vous fait pour vous en sortir ? demanda Lotus, avide de savoir.

— Moi aussi, j’aimerais savoir comment tu as pu échapper à toute une horde de Rykov, dit Melrose.

— Lisa, répondirent en chœur les trois héritiers.

— Lisa ? Pourriez-vous être plus clairs ? demanda Lotus.

À ce moment-là, Reg Di Meridiana Mercadante entra dans la pièce.

— Vous êtes monstrueux, cracha le Roi, venir avec vos enfants vivants le jour de l’anniversaire de ma fille ! QUITTEZ MA MAISON !

On entendit quelqu’un cracher en toussant.

— Au secours ! s’écria Eska, Lisa ne va pas bien du tout !

Phililys se précipita vers Lisa. Les autres voulurent la suivre, mais une barrière de protection était apparue soudainement. Lisa se mit subitement à cracher du sang. Paniquée, Phililys éloigna Eska de quelques mètres. Lisa fut ensuite prise de spasmes.

— Mi… mi… mi… mi

Lisa essayait de dire quelque chose, mais elle n’y parvenait pas.

— Mi… quoi ? s’exclama Phililys.

— MIROIR ! cria Phebelus, donne-lui un miroir !

— Elle ne peut pas utiliser la magie dans cet état !

Ignorant l’objection de Phililys, Eska prit un miroir sur la table basse et le tendit à Lisa. La main tremblante de la malade se mit à rougir. Un vieil homme surgit alors d’un imposant miroir et s’agenouilla près d’elle. Reg bégaya en reconnaissant l’homme :

— Ba… Bayerischn ? Vous… vous êtes censé être mort !

— C’est ce que l’on vous a fait croire depuis près de seize ans. Majesté, il me faut en urgence une potion Jukimsus sinon la jeune fille mourra sur l’heure.

Eska poussa un hurlement déchirant. Elle ne voulait pas perdre Lisa !

— Majesté, donnez-moi une potion Jukimsus, je vous en prie ! Je vous expliquerai tout après, je vous en fais le serment !

Reg acquiesça et fit quérir un guérisseur. Cinq minutes plus tard, ce dernier fut là et lui tendit la potion. Bayerischn brisa le champ de protection et prit la fiole, puis revint auprès de Lisa.

— Damoiselle Phililys, prenez Eska je vous prie, et rejoignez les autres.

— Mais…

— Fais ce qu’il te dit Phily, s’exclama Lotus.

Phililys obéit donc. Bayerischn s’agenouilla et caressa le front de Lisa. Elle transpirait beaucoup et ses convulsions devenaient de plus en plus violentes.

— Ouvre la bouche.

Lisa obtempéra. Bayerischn versa prudemment le liquide dans sa gorge. Lisa l’avala difficilement. Bayerischn prit alors un vase à sa droite et le tendit à la jeune fille, qui vomit à l’intérieur.

— Ça va mieux ?

Lisa hocha la tête pour approuver. Elle contempla un instant le vieil homme.

— Vous… vous êtes l’homme au regard ?

Pendant un instant Phililys pensa que Lisa délirait, mais Bayerischn caressa les cheveux de la jeune Airienne et acquiesça d’un signe de la tête. L’Aurienne fronça donc les sourcils : Lisa lui avait caché quelque chose d’important apparemment. Encore !

— Vous rendez-vous compte que vous seriez morte si vous ne m’aviez pas appelé ? Vous sous-nourrir tout en continuant de pratiquer la magie à haute dose comme vous l’avez fait, c’était du suicide !

— Mais vous êtes là pour veiller sur moi.

— Peut-être, mais ce n’est pas une raison pour être inconsciente.

— Je voulais qu’Eska puisse manger à sa faim. Vous veillez peut-être sur moi, mais moi, je veille sur Eska.

Bayerischn sourit.

— Vous pouvez vous lever ?

— Au moins, m’asseoir.

— Alors, asseyez-vous.

Lisa se redressa quelque peu. Pour la première fois, les trois rois purent apercevoir ses longs cheveux dorés.

— Je sais pourquoi vous êtes là. Il est derrière vous.

— Mais…

— Mais je peux vous assurer que vous n’avez rien à craindre. Vous êtes prête ?

Lisa fit « non » de la tête. Bayerischn eut un nouveau sourire compatissant.

— Je vais encore vous laisser quelques minutes. Le temps que sa Majesté la reine et qu’une de mes amies viennent. Après il faudra que vous leur fassiez face. À tous.

Lisa fit « oui » de la tête.

— Majesté, dit Bayerischn, pouvez-vous faire venir, madame votre épouse ?

— Vous m’aviez promis des explications, Bayerischn !

— Oui et ces explications vont venir, mais je pense que madame votre épouse voudrait les entendre également.

Reg fit donc appeler son épouse. Cette dernière fut très vite là.

— Vous m’avez demandée ? demanda Ana, en arrivant.

Phililys resta bouche bée quand elle aperçut Ana Dia Polymaki Setrada yeda Meridiana Mercadante. Phebelus et Hydro, qui tournaient le dos à la reine au moment de son arrivée, eurent aussi une expression ébahie, quand ils l’aperçurent à leur tour : Ana avait les mêmes magnifiques cheveux dorés, la même silhouette gracile et la même figure angélique que Lisa.

— Waouh, s’exclama Phebelus.

— Je crois qu’on a notre réponse, annonça Hydro.

— Pardon ? fit Ana.

— Quelle réponse ? demanda Lotus.

— Que veux-tu dire, mon fils ?

— Silence, jeune prince ! intervint Bayerischn, ce n’est pas à vous de faire cette révélation !

Bayerischn regarda un miroir, situé derrière les rois et les reines. L’image d’une femme apparut.

— Mima Folila ? constata Ana surprise.

— Mima, êtes-vous seule ? lui demanda Bayerischn.

— Bayerischn ? Vous n’êtes plus à Gargamel ?

— Vous n’avez pas répondu à ma question, Mima.

— Vous non plus, mais comme je suis polie, je vais répondre en première : oui, je suis seule. Je suis seule depuis le jour où nous… enfin le jour. Pourquoi ?

— Puis-je vous faire venir au palais ?

— Par magie ?

— C’est exact.

Mima Folila grimaça, mais accepta. L’instant d’après, Mima Folila se trouvait en chair et en os dans la pièce.

— Pourquoi m’avez-vous fait venir ici ? Sachez que ma présence fait beaucoup de mal à madame Sa Majesté. D’ailleurs vous n’avez toujours pas répondu à ma question.

— Nous avons réussi, déclara-t-il simplement.

Un mélange d’excitation et de surprise fut alors lisible sur son visage.

— C’est vrai ? Où… où est-elle ?

Lisa comprit qu’on parlait d’elle. La jeune fille se leva timidement, tituba légèrement et se tourna face aux autres, le visage rongé par la gêne et l’angoisse.

Lisa resta debout. Elle chancelait légèrement. Bayerischn vint vers elle et mit sa main sur son front. Des images apparurent dans l’esprit de la jeune Airienne. Un souvenir qu’elle n’aurait jamais pu retrouver sans aide :

— Courez ! cria le maître enchanteur à la nourrice.

Mima Folila s’éloigna rapidement du champ de bataille. Mima courait à perdre haleine. Par deux fois, elle manqua de tomber à nouveau, mais ces deux fois, elle était parvenue à se rattraper. Letia s’était rendormie. Mima Folila s’arrêta soudain. Elle ne reconnaissait pas le chemin. Ciel ! Elle s’était perdue !

— Non, tu ne t’es pas perdue, dit soudain une voix derrière son dos.

Un Rykov venait d’apparaître plus féroce que jamais. Quelques secondes plus tard, un second arriva.

— Nous avons demandé aux enchanteurs de modifier l’aspect de la forêt, car nombre de nos comparses ont vu le traître Bayerischn traîner dans les parages ces derniers temps. Nous craignions qu’il prépare un mauvais coup, et nous avions raison. Maintenant, donne-moi l’enfant, Airienne !

— Oui, donne-le nous, tu vas déjà être arrêtée pour haute trahison, n’aggrave pas ton cas ! ajouta le deuxième soldat.

— Ah oui et de quel crime suis-je accusée ?

— Fuite avec un prisonnier.

— Un prisonnier ? Un bébé, oui ! Letia a deux semaines à peine et vous voulez abréger sa vie ?

— Sa naissance est un affront à la puissance néanaise.

— Dites plutôt que vous craignez sa naissance, car Letia peut marquer le quatre héritier !

— Ton imagination te perdra, Airienne !

— Et votre cruauté se retournera un jour contre vous, Rykov !

Mima Folila cracha à leurs pieds.

— Ton geste te coûtera la vie.

L’un des Rykov la mit à terre tandis que l’autre lui arrachait Letia. À genoux, Mima regarda son bourreau lever l’épée qui allait la tuer. Le Rykov abaissait son arme… Letia ouvrit ses petits yeux. Elle n’aperçut pas sa nourrice. Elle se mit à pleurer… Il y eut un énorme tremblement de terre. Déséquilibrés et désorientés, les deux Rykov tombèrent au sol. Profitant de la confusion, Mima Folila fit apparaître ses ailes et prit la petite des mains du soldat. Elle se précipita hors de la portée des branches et vola au-dessus des arbres.

Mima Folila ne redescendit que plusieurs heures plus tard, quand elle aperçut une petite chaumière au versant d’une montagne. Elle se précipita à l’intérieur. La demeure était vide. Elle était meublée sommairement. Un lit dans un coin, plusieurs chandelles de part et d’autre de la chambre, une table et deux chaises au centre de la pièce. Un petit feu brûlait dans la cheminée et réchauffait un chaudron en étain. Mima Folila posa l’innocente coupable sur la table et la déshabilla totalement. Elle la lava de la tête au pied avant de l’enrouler dans une longue cape que Mima trouva sur le dossier d’un des deux sièges. Puis elle attendit avec une grande crainte. Si Bayerischn ne revenait pas, leur plan tombait à l’eau et Letia serait jetée du haut du grand Rocher, la dangereuse falaise du monde d’Air, au nord de Klamidor, la capitale du monde d’Air.

Heureusement, Bayerischn se précipita dans la chaumière.

— Vous l’avez préparée ? demanda-t-il précipitamment.

— Oui, je l’ai lavée et je ne l’ai pas rhabillée comme vous me l’avez demandé... Et Arwak ?

Bayerischn prit Letia et retira le vêtement qui la couvrait.

— Faut faire vite. Je me suis débarrassé d’Arwak, mais le tremblement aura sûrement alerté les Rykov.

— Le tremblement, c’était vous ?

— Non. Allez, prenez la petite, je vais commencer le rituel !

Bayerischn lui rendit Letia puis prit une planche de bois soigneusement rangée près de la cheminée.

Il ferma les yeux et se concentra. Ses deux mains rougirent, il toucha alors Letia avec sa main gauche puis la lâcha. La planche se mit alors à pourrir dans sa main droite tandis que dans sa main gauche, une chose visqueuse apparaissait. Petit à petit la chose prit la forme d’un nourrisson, puis de Letia. La chose et Letia étaient en tout point semblables. Bayerischn avait cloné la princesse ! Alors que Bayerischn habillait le clone de Letia avec les vêtements de la petite, Mima Folila, qui portait toujours la véritable Letia, demanda :

— Vous êtes sûr qu’on ne verra pas le subterfuge ?

— On ne peut être sûr de rien, mais je pense que la princesse est trop jeune pour avoir contracté une véritable personnalité. Il est donc peu probable que les personnes qui la côtoyaient s’aperçoivent qu’il s’agit là d’un clone. Si Letia avait été plus âgée, les choses auraient été plus compliquées, j’imagine. Mais par chance, le pire s’est produit assez tôt. Bon, c’est l’heure.

— Où ira-t-elle ?

— Là où elle sera en sécurité jusqu’à ce qu’elle soit prête à revenir.

— Mais elle sera en danger partout ! Le Néant…

— Non, il y a un endroit où le Néant ne la cherchera jamais. Je ne vous dirai pas où. Ce n’est pas la peine de me le demander, mais je peux vous assurer que Letia sera en sécurité là-bas. Maintenant ce n’est qu’une question de confiance. Me faites-vous confiance, Mima ?

Mima Folila acquiesça d’un bref signe de tête. Bayerischn prit Letia et se concentra à nouveau. À nouveau ses mains rougirent. L’instant d’après la princesse avait disparu des bras du maître enchanteur…

« Vous savez tout. À vous de voir si vous voulez divulguer ce secret aux autres à présent. »

Bayerischn était honnête. Mais Lisa ne savait pas quoi penser. Tout cela lui paraissait si bizarre. En plus, ces gens ébahis devant elle. Les trois rois, en effet, étaient restés figés de stupeur. Ana se plaqua la main contre la bouche tandis que Mima Folila semblait aux anges.

— Bonjour, dit simplement Lisa.

La jeune fille était terriblement gênée. Elle voyait tous ces regards étonnés pointés sur elle et cela la mettait mal à l’aise.

— Qu’est-ce… qu’est-ce que cela veut dire ? murmura Reg.

— Tout simplement que Letia Annabela Dia Meridiana Mercadante est en face de vous en ce matin du vingt février.

— Mais… mais… mais…

— Ce que le roi d’Air tente de demander, c’est comment est-ce possible ? demanda Phililys.

— Pourquoi avez-vous accompagné Letia jusqu’ici, jeune princesse ?

— Parce que nous pensions Lisa… enfin Letia était enfin heu… elle.

— Ce que Phililys essaye de vous dire c’est que nous avons tout de suite émis l’hypothèse que Lisa était la princesse Letia lorsque nous l’avons rencontrée, dit Phebelus.

— Pourquoi ? demanda Lotus.

— Ce que vous dites n’est pas tout à fait exact, jeune prince, dit Bayerischn.

— Pardon ?

— Votre sœur a émis cette hypothèse après que damoiselle Letia vous a révélé où vous étiez, corrigea l’enchanteur.

— Comment pouvez-vous savoir cela ? s’exclama Phebelus.

— Qu’importe.

— Ce détail ne nous explique pas pourquoi ma fille a compris que celle que vous appelez Lisa était la princesse ?

— Chère reine Lotus, vous avez l’art de poser des questions fort judicieuses, commenta Bayerischn.

— Votre fille a découvert l’identité de Letia quand elle nous a révélé qu’elle nous avait téléportés à ses côtés, expliqua Hydro.

— De nombreux enchanteurs sont capables de faire apparaître des étrangers, objecta Reg.

— Oui, mais très peu les amènent sur Terre, répliqua Hydro.

— Qu’avez-vous dit ?

Le roi d’Air s’était avancé et regardait à présent Hydro avec une expression dubitative.

— Vous avez très bien compris, Votre Majesté, intervint Bayerischn.

— Oh Bayerischn ! s’exclama Mima Folila, c’était donc sur Terre que vous aviez envoyé la petite ?

— Qu’est-ce que vous avez dit ? intervint Melrose, qui parlait pour la première fois depuis longtemps.

— Mes seigneurs, lorsqu’on m’a retrouvé il y a seize ans, errant dans les champs près de Châtelieux, je ne cherchais pas à me rendre à Scalimandre ni même à Itimante. Je cherchais à me faire arrêter.

— QUOI ? s’écria Reg.

— Oui, Majesté. J’estimais que le seul moyen pour la jeune princesse d’être tranquille était de mourir, enfin pour être exact d’être morte pour le monde. J’ai donc minutieusement préparé dans l’ombre la mort de la princesse.

— Pourriez-vous être plus clair ? demanda Melrose.

— Maître Bayerischn avait tout simplement anticipé l’exécution de… enfin mon exécution et s’est tenu prêt jusqu’au moment où elle serait prononcée officiellement, expliqua timidement Lisa.

Les trois rois se tournèrent vers le vieil homme, qui approuva.

— Hé ! Je croyais que tu ne savais rien ! protesta Phebelus.

— Mais je ne sais rien, je devine.

— Et la princesse devine excellemment bien.

— SUFFIT ! hurla Ana.

Tous se tournèrent vers la reine d’Air.

— Suffit ! Ma fille, la véritable princesse Letia Annabela Dia Meridiana Mercadante, est morte ! Morte, vous entendez ? Elle a été jetée sans pitié par le général Skrykos du haut de la pointe du Grand Rocher.

— Madame…

— J’en ai assez entendu. Vous avez beaucoup parlé, mais maintenant vous allez écouter. Ma fille, ma Letia, est morte, il y a seize ans. Son corps de nouveau-né s’est fracassé contre les rochers. Je l’ai vu, j’ai assisté à sa mort et jamais je ne pourrai l’oublier. Vous comprenez ? Alors, je vous en prie, ne venez pas me dire que cet enfant est le mien. Cet enfant n’est pas et ne sera jamais ma Letia. Ma fille est morte et il n’est pas question qu’une misérable paysanne prenne sa place dans mon cœur. Elle est morte et le souvenir de son décès hantera mes jours jusqu’au moment où je la rejoindrai dans l’autre Lieu. Aussi, à présent vous allez quitter ma maison avec cette petite misérable. Sa beauté lui permettra peut-être de se voir mariée à un riche propriétaire, mais c’est tout ce qu’elle pourra obtenir. Car cet enfant, aussi belle paraît-elle, n’est pas et ne sera jamais Letia Annabela Dia Meridiana Mercadante.

Sur ces mots, Ana quitta la pièce. Lisa avait écouté le discours de la reine sans broncher. À présent, elle se sentait étrangement légère. De nouveau, elle était rejetée.

La vieille Lisa qu’elle avait crue morte le jour où elle avait découvert l’existence des trois héritiers était encore vivante, fidèle au poste. Elle n’avait jamais disparu. Lisa baissa la tête. Elle ne sentit pas la main de Phililys lui caresser la joue.

— Ne t’inquiète pas ma puce, c’est le choc.

Lisa entendit à peine les mots réconfortants de son amie. Elle ne sentit même pas Eska s’accrocher à sa taille. Non, ses pensées demeuraient fixées sur Ana. La reine l’avait rejetée. Lisa ne lui en voulait pas. Sa réaction était compréhensible et en aucun cas réprimandable. Lisa ne versa pas une larme. Elle ne pouvait pleurer une inconnue. Après tout, Ana Dia Polymaki Setrada yeda Meridiana Mercadante n’était rien pour elle, sinon l’illusion qu’elle aurait pu appartenir à une famille. Seulement, Lisa savait depuis trop longtemps que les rêves et la réalité n’avaient aucun point commun. Elle savait qu’il existait un gouffre géant entre les deux. Lisa repoussa doucement Eska et Phililys. Elle recula ensuite d’un pas avant de relever la tête. Les autres découvrirent avec stupeur qu’aucune émotion n’était inscrite sur son visage.

— Je crois qu’il est temps de stopper cette mascarade, qui fait souffrir beaucoup de monde, annonça-t-elle avant de disparaître grâce au petit miroir, qu’elle avait dans la main.

Reg contempla impuissant le miroir aussi fluide qu’un métal liquide émettre une légère éclaboussure avant de recouvrir son état d’origine. Le miroir venait d’engloutir son enfant… Bayerischn se tourna subitement vers un miroir.

— Il faut la retrouver au plus vite, murmura le roi. Mais où a-t-elle pu aller ?

Le vieil enchanteur avait oublié tous les témoins autour de lui. Il ne faisait que contempler le miroir. Des images défilaient rapidement devant lui. Lui seul parvenait à les voir. Elles filaient trop vite pour les autres.

— Maître, comment allez-vous la retrouver ? lui demanda Reg.

Bayerischn ne répondit pas. Il cherchait, cherchait et cherchait encore. Mais il ne la trouvait pas.

— Ne pouvez-vous pas tenter de la localiser grâce à sa force vitale ? suggéra Mima Folila.

— Je le pourrais si elle n’était pas malade.

— Comment ça ? Vous ne l’avez pas guérie avec la potion que j’ai fait quérir ? s’exclama Reg affolé.

— Je l’ai trouvée.

Avant que les rois puissent en savoir plus, le maître enchanteur avait attrapé Mima Folila et disparu avec elle. Bayerischn réapparut quelques instants plus tard. Seul.

— Où est Letia ? Où est ma fille ? s’exclama Reg en se précipitant vers l’enchanteur.

— Je suis ravi que vous considériez la jeune damoiselle comme étant votre fille, dit Bayerischn.

— Mon épouse est peut-être désespérée au point de renier notre enfant, mais ce n’est pas mon cas. J’ai bien contemplé la jeune fille et je suis convaincu qu’il s’agit de mon enfant, alors je vous en prie, dites-moi où elle est.

— Elle est sur Terre. Elle s’est réfugiée là où elle ne peut souffrir.

— Que voulez-vous dire ?

— Sa vie sur Terre n’avait rien d’une vie agréable. Elle a été rejetée et haïe par tous les enfants de son âge. Elle a très bien senti ce rejet, mais l’a accepté en l’assimilant inconsciemment à sa différence. Le problème, c’est que sur Air, elle n’est plus différente, elle ne peut donc pas se protéger alors elle a choisi de retourner là où elle n’était pas démunie.

— Et vous pensez qu’elle va se calmer ?

— Pour être honnête, je l’ignore. Elle a trop souffert, je vous l’ai dit et elle ne veut plus souffrir. Or sa première approche du pays d’Air n’a rien de sécurisant pour elle. Depuis son arrivée, elle n’a fait que sentir un décalage, un décalage profond entre elle et les autres, un décalage, qu’elle assimile à un rejet et par extension à une grande souffrance.

— Mais il y a bien un moyen pour qu’elle revienne ?

— Oui, il est mince, mais il existe.

— Quel est ce moyen ?

— Mima Folila.

— Mima ?

— Oui, majesté. Je suis persuadé que Mima est la seule à pouvoir ramener damoiselle Letia. Je les ai laissées seules. Pour l’instant, elles discutent. Quand elles auront fini, je retournerai là-bas et le verdict tombera.

— Êtes-vous optimiste ? s’enquit Lotus.

— Letia a suffisamment souffert, c’est tout ce que je peux dire.

— Vous n’avez pas répondu à ma question ! objecta Lotus.

— Je suis navré, grande reine d’Eau, mais je n’ai aucune réponse à vous fournir.

— Ma question n’est pourtant pas compliquée.

— Il faudra vous y habituer, chère Lotus. Maître Bayerischn ne dévoile pas sa pensée facilement. Voyez-vous, il m’a caché qu’il avait sauvé ma fille. Il a comploté en secret pour sauver mon royaume. Maître Bayerischn est capable du pire comme du meilleur, mais nous ne pouvons pas le déterminer, car il protège ses secrets comme un mort dans sa tombe, expliqua le bon roi d’Air.

Bayerischn inclina la tête puis il la releva subitement.

— Elles se déplacent.

— Où vont-elles ? demanda Phililys.

— N’ayez crainte, jeune princesse, elles demeurent dans l’enceinte où je les ai laissées. Elles se promènent apparemment.

— Mais comment faites-vous pour connaître tous leurs faits et gestes ? demanda Phebelus.

— Ah ! Je vois que vous êtes le digne fils de madame la reine d’Eau, jeune prince.

— Merci du compliment, mais vous n’avez pas répondu à ma question.

— Pardonnez mon comportement, mais je ne souhaite pas y répondre.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il s’agit là d’un secret des enchanteurs.

— Qu’est-ce que je vous disais ? Maître Bayerischn reste muet comme une tombe lorsque ses secrets sont menacés.

— Les Airiens sont d’une suspicion énervante, grogna Melrose.

Lotus fronça les sourcils.

— Pas étonnant, vu le comportement des Feriens à leur égard. J’admets que les réponses équivoques de maître Bayerischn ne sont guère satisfaisantes, mais ce n’est pas une raison pour en profiter pour raviver ton aversion pour les Airiens alors qu’aujourd’hui, celle-ci n’a plus lieu d’être. Et ce que je viens de dire vaut aussi pour toi, prince Ferien, conclut Lotus.

Les deux Di Shakos Tomasi furent piqués au vif. Le père comme le fils croisèrent les bras. Leur ressemblance fut alors flagrante. Phebelus eut un sourire amusé.

— À ce que je vois, quels que soient le temps et le lieu, le peuple Aurien est condamné à jouer les arbitres dans la querelle incessante entre Airien et Ferien, murmura Phebelus.

Un faible sourire put se lire sur le visage de Melrose. Un exploit ! Les Feriens ne riaient pas facilement. L’atmosphère s’était détendue, mais elle demeurait tout de même électrique. Tous préférèrent donc attendre Letia et sa nourrice en silence. Bayerischn ferma alors les yeux et se mit à flotter en l’air, les jambes croisées, comme s’il était assis en tailleur. Son pouce et son index formaient deux cercles symétriques dans chaque main. On aurait dit que Bayerischn faisait du yoga, sauf qu’il n’en faisait pas. Il était entré en transe pour réfléchir et surveiller Lisa.

Les minutes s’écoulèrent ainsi. Toutes identiques. Puis soudain Bayerischn ouvrit les yeux et mit pied à terre. Une seconde après Lisa et Mima Folila apparaissaient dans la pièce.

Lisa était assise en tailleur sur une pelouse. Ses mains étaient posées inertes sur ses cuisses. Ses yeux étaient clos. Le vent ébouriffait ses cheveux. Elle souriait. Elle était heureuse. Bayerischn et Mima Folila apparurent devant elle. Lisa ouvrit les yeux. Son sourire s’effaça :

— Pourquoi m’avoir suivie ?

— Il faut que vous retrouviez votre place, répondit Bayerischn.

— Ma place est ici, assise sur cette pelouse.

— Non, elle est auprès de votre père et de votre mère.

— Je n’ai pas de parents. Je suis orpheline.

— Bien sûr que si, vous en avez. Tout le monde en a, même les orphelins, sauf qu’eux les ont perdus.

Lisa ferma les yeux. Elle ne répondit rien.

— Laissez-moi vous ramener auprès de vos parents.

— Je suis bien ici.

— Vous n’avez jamais été bien ici, sinon vous n’auriez jamais suivi les princes Hydro et Phebelus ainsi que la princesse Phililys sur Air.

— Peut-être, mais je ne serai jamais heureuse sur Air.

— On ne peut connaître l’avenir.

— Alors comment pouvez-vous dire que ma place est sur Air ?

Bayerischn soupira.

— Accepteriez-vous de parler avec une personne en tête à tête ?

— Avec votre amie ?

— Oui, avec elle.

— Si vous y tenez.

— Je vais vous laisser seules. Je repasserai prendre Mima lorsque vous aurez terminé.

Mima Folila, qui était restée en retrait depuis le début de l’échange s’approcha de Bayerischn et l’emmena à l’écart, elle lui murmura alors :

— Pourquoi me laissez-vous seule avec elle ? Je ne sais pas quoi lui dire, moi !

— Ayez confiance en vous, vous êtes la seule qui puisse ramener damoiselle Letia. Ouvrez-lui votre cœur, elle sera réceptive et vous trouverez de vous-même les arguments pour la ramener.

— Mais…

— Vous avez toute ma confiance Mima, vous réussirez, je le sais.

Puis Bayerischn disparut laissant Mima Folila, complètement démunie. Penaude, Mima Folila vint s’asseoir en face de Lisa.

— Vous n’avez pas envie de me parler, murmura Lisa.

Mima Folila baissa la tête.

— Disons que maître Bayerischn m’a demandé d’avoir une conversation avec vous.

— Je vous en prie, tutoyez-moi.

— Pardon ? Vous voulez que je vous tutoie ?

— Oui.

— Mais je ne peux pas vous tutoyer !

Lisa ferma les yeux.

— Je comprends.

Mima Folila sentit qu’elle avait blessé la jeune fille.

— Ce n’est pas pour mettre une distance entre vous et moi ou marquer une quelconque marque d’éloignement vis-à-vis de vous que je vous vouvoie. Si je fais cela c’est parce que je vous respecte et parce que…

— Et parce que vous ne me connaissez pas.

— Non pas du tout, je vouvoie parce que le protocole veut que les servants vouvoient leurs maîtres. Or vous êtes ma maîtresse.

— Je ne suis pas votre maîtresse.

— Votre mère l’est et comme vous êtes sa fille, vous l’êtes également.

— Je ne suis pas la fille de la reine.

— Alors vous êtes son sosie. De toute ma vie, je n’ai jamais rencontré une personne qui lui ressemble à ce point et pourtant j’ai connu beaucoup de monde dans ma vie de nourrice.

La déclaration de la nourrice surprit beaucoup Lisa, qui rouvrit brusquement les yeux. Cette dernière éprouvait un étrange sentiment.

— Mima Folila ?

— Comment connaissez-vous mon nom ?

Mima Folila, incrédule, aperçut alors un joli sourire sur le visage de la jeune Airienne.

— Vous étiez ma nourrice ?

Mima eut un grand sourire et acquiesça. Letia avait les larmes aux yeux, elle caressa la joue de Mima Folila.

— Je sais que vous avez risqué votre vie pour moi. Je ne sais comment vous remercier.

Une larme coula le long de la joue de Lisa. Mima Folila l’essuya. Lisa se jeta dans les bras de sa nourrice et pleura comme elle n’avait jamais pleuré. La vieille femme la consola autant qu’elle put. La jeune fille se calma rapidement. Elle se leva d’un bond.

— Venez, je veux vous montrer quelque chose.

La nourrice se leva tandis que l’adolescente l’entraînait à l’intérieur d’un bâtiment de pierre. La porte était verrouillée par un code. La jeune fille le tapa. Une seconde après le collège s’ouvrait aux deux femmes. Lisa conduisit Mima dans son ancienne chambre.

— C’est ici que j’ai passé mon enfance.

— C’est lugubre, remarqua Mima Folila, si vous n’aviez pas été condamnée à mort, vous auriez grandi au palais dans une magnifique chambre. Vous auriez été très heureuse et aimée.

— Pourquoi ai-je été condamnée à mort ?

Mima Folila émit un long soupir.

— Pour une raison stupide. Par crainte.

— Pardon ?

— Le suzerain a eu peur de votre naissance alors il vous a fait exécuter.

— Pardon ? Je ne comprends pas.

Mima Folila s’assit sur le lit tandis que Lisa prenait place sur le tapis en face d’elle.

— Excusez-moi, damoiselle. Je vais être plus claire.

Mima Folila caressa les cheveux de Lisa puis lui demanda :

— Que savez-vous de notre monde ?

— Je crois que je ne connais que son nom. Idem pour les deux autres.

Mima eut un faible sourire.

— Je vais tenter de vous expliquer. Notre royaume est bien entendu gouverné par monsieur votre père, mais il est aussi dirigé par le suzerain.

Mima Folila avait mis tellement de haine en prononçant le mot « suzerain » que Lisa sursauta légèrement.

— Pardonnez mon ardeur, damoiselle. Cela va faire tellement d’années que nous sommes tyrannisés par le peuple sacré.

— Le peuple sacré ?

— C’est ainsi que nous devons nommer le peuple Néanais, car le suzerain des trois royaumes Georgelus Di Malfakis nous l’a ordonné. Sa famille dirige et tyrannise nos peuples depuis des siècles.

— Pourquoi ne vous rebellez-vous pas ?

— Oh, nous avons tenté maintes fois par le passé, mais ce n’est pas aussi facile. Malheureusement, le mal que génère le peuple sacré, a touché bon nombre de nos citoyens qui sont passés dans le camp ennemi. Ces gens, nous les appelons les Qad. Plus le temps passe, plus les Qad sont nombreux.

— Mais on ne peut pas essayer de les arrêter ?

— Nous aimerions beaucoup, mais ils sont dissimulés au milieu de nos citoyens et complotent dans l’ombre. Les trois altesses pourchassent officieusement les Qad dans leur royaume respectif et organisent fréquemment des rafles, mais la plupart du temps, elles sont infructueuses. Les Qad sont protégés par les seigneurs Néanais. Quand nous les démasquons, ils entrent dans l’armée personnelle du Néant et deviennent des Rykov. Parfois, ils sont déjà engagés parmi les Rykov, sans que nous le sachions, et officient parmi nous pour nous espionner.

— Alors c’est un cercle sans fin ?

— C’est un cercle vicieux, une gangrène, qui détruit les trois royaumes à petit feu.

Mima Folila baissa la tête et poursuivit :

— Le pays d’Air, notre pays, se consume plus vite que les deux autres, car nous abritons un mal, qu’Eau et Feu n’ont pas.

Lisa contempla la nourrice avec une mine inquiète.

— Quel est ce mal, madame ?

— Les Akmyrs.

— Le prince Hydro pensait que j’étais une Akmyre, le jour où il m’a rencontrée, mais la princesse Phililys était persuadée du contraire. Ils se sont violemment disputés à ce sujet.

— Le prince vous a prise pour une Akmyre ?

— Oui, je l’ai entendu prononcer ce nom et me traiter d’Akmyr, mais il ne m’a jamais dit ce que c’était.

Mima caressa la joue de Lisa et dit :

— Un Akmyr est un enchanteur corrompu. Les civils corrompus sont les Qad, les soldats sont les Rykov et les enchanteurs les Akmyrs. De tous les traîtres peuplant le royaume d’Air, les Akmyrs sont les plus dangereux.

— Pour quelle raison ?

— Tous les Airiens ont de la magie en eux, mais seuls les meilleurs deviennent des enchanteurs. Un Airien passe toute une série de tests avant de devenir enchanteur. Mais une fois qu’il l’est devenu, tous les secrets de la magie Airienne sont à sa disposition. Sa puissance personnelle lui permet alors de les percer ou pas. Malheureusement tous nos enchanteurs arrivent à puiser suffisamment d’informations pour devenir un danger potentiel pour notre royaume.

— Car quand un Akmyr transmet un secret à l’ennemi, l’ennemi devient plus puissant, c’est ça ?

— Exactement.

— N’y a-t-il aucun moyen de cacher les secrets ?

— Il y aurait certains enchanteurs qui en seraient capables, mais ce n’est qu’une supposition. Le peuple ne sait pas comment les secrets sont dévoilés. Seuls les enchanteurs le savent.

— Vous n’êtes pas une enchanteresse ?

Mima Folila émit un petit rire.

— Les enchanteurs sont déjà rares alors les enchanteresses ! Non, damoiselle, je ne suis pas enchanteresse. Je ne suis que nourrice.

— Vous n’êtes peut-être que nourrice, mais vous êtes la meilleure nourrice. Et je sais de quoi je parle.

Lisa se leva et sortit de la chambre. Mima la rejoignit dans le couloir. Lisa conduisit sa nourrice à la tour désaffectée. C’était sa tour.

— Voyez-vous, madame, c’est ici que j’ai passé la plus grande partie de mon temps. C’est ici que je m’exilais. J’y venais pour réfléchir, pour pleurer aussi. Et c’est ici que j’ai découvert la magie des enchanteurs.

Mima Folila contempla un instant l’endroit.

— L’endroit est très sombre, constata la vieille femme.

— Aussi sombre que mon cœur quand je m’y rendais.

— Vous avez beaucoup souffert sur Terre.

— Oui, mais je souffrirai encore plus sur Air.

— Pourquoi dites-vous cela ?

— Sur Terre, je ne suis qu’une orpheline sans histoire, détestée par ses camarades de classe certes, mais je ne suis qu’une orpheline. Sur Air, je suis une princesse morte, une peste sans foi ni loi, une esclave et une imposture. C’est trop pour moi. Je préfère n’être qu’une orpheline.

— Damoiselle, pensez-vous encore avoir votre place sur Terre ?

— Je n’ai plus ma place sur Terre, mais je compte bien la retrouver.

— Ne voudriez-vous pas tenter d’en gagner une autre ?

— Je vous l’ai dit, je ne veux être qu’une personne. Or sur Air, j’en suis trop à la fois.

— Alors, décidez quelle personne vous voulez être sur Air, et ne montrez que celle-ci, uniquement elle.

Lisa s’assit sur une vieille poutre de bois. Elle aperçut celle qu’elle avait pourrie, il n’y avait pas si longtemps. Elle murmura :

— Je voudrais être moi-même. Mais comment être moi-même ? Peut-on seulement être soi-même ? Quand j’essaie de savoir qui je suis, j’échoue à chaque fois.

Mima Folila ne répondit rien. Lisa fixait la poutre pourrie, cette fameuse poutre qui lui avait fait découvrir ses dons et qui indirectement l’avait conduite à avoir cette conversation aujourd’hui.

— Il n’y a que lorsque j’utilise la magie que je me sens bien.

— Vous êtes une enchanteresse.

— Qui sait ? Je n’ai pas passé de tests.

Mima Folila eut un sourire amusé.

— Pas besoin de tests. Les dons se révèlent avant. Les tests confirment.

— Alors j’aimerais être une enchanteresse sur Terre.

— Je crains que ce soit impossible. La magie est bannie dans ce monde.

— Qu’en savez-vous ?

— Maître Bayerischn vous a envoyée sur Terre car ce monde s’est séparé des autres. Il s’est donc séparé de tout ce qui avait trait aux autres et la magie en fait partie. La Terre a renié la magie. Si vous voulez pratiquer la magie, vous devrez le faire sur Air ou en cachette sur Terre.

Lisa ne répondit rien. Elle contempla de nouveau sa bûche moisie. Elle versa une larme.

— Pourquoi le monde me hait-il ?

— Il ne vous hait pas, il vous met à l’épreuve.

Le regard de Lisa se fit plus dur. Dans l’obscurité de la tour, Mima aperçut la silhouette sombre de Lisa serrer les poings. La nourrice sentait qu’un grand changement s’opérait chez la jeune Airienne.

— Je choisis d’être moi, dit simplement Lisa, et on verra bien ce que cela donnera.

La jeune Airienne prit la main de Mima et sortit son petit miroir. L’instant d’après, les deux Airiennes avaient quitté la Terre.

Eska se précipita sur son amie. Lisa se mit à genoux et lui murmura des mots doux. Elle ignorait les autres qui l’observaient. Le Roi d’Air fit un pas vers elle. Lisa leva la tête vers lui. Son regard dur et froid l’arrêta net. Les jumeaux se regardèrent. Eux aussi avaient été frappés par ce changement frappant. Hydro fronça les sourcils puis déclara :

— Ça va ? Tu t’es bien amusée ? On a tous risqué nos vies pour t’amener au palais et toi, tu prends la fuite. Ton ingratitude m’écœure.

— Comment osez-vous prononcer ces mots ? s’exclama le bon roi d’Air.

Lisa se releva et fixa Hydro.

— Je fais ce que je veux, quand je veux et où je veux. Tu n’as aucun ordre à me donner. Surtout pas toi !

— Du moment que tu nous as grillés avec ta magie, tu ne peux plus faire ce que tu veux. Maintenant tout ce que tu fais doit être approuvé par les jumeaux et par moi.

— Je suis maîtresse de ma vie. Il n’est pas question que tu t’en mêles. C’est clair ?

Hydro fit un pas vers Lisa, la mine plus menaçante que jamais.

— Arrête de faire ta maline sinon…

— Sinon quoi ? Tu me perceras les ailes ? Tu veux mon aile gauche peut-être ? Histoire de varier les plaisirs ?

— Qu’est-ce que cela veut dire ? J’exige des explications ! s’écria Reg.

Le visage de Hydro s’assombrit encore plus.

— Tu vas devoir apprendre à me respecter.

— Je ne respecte que les hommes !

Hydro serra les poings. Ceux de Lisa commençaient à rougir, la face boisée du miroir entre les doigts. Les jumeaux s’interposèrent avant qu’ils n’en viennent aux mains.

— Ça suffit ! hurla Phebelus, Avez-vous la mémoire courte ? Vos idioties ont failli nous tuer dans la forêt de Châtelieux et vous voulez recommencer ? Vous ne vous appréciez pas, ça nous l’avons tous compris, mais si on veut arriver à quelque chose, il faut cesser de se comporter comme des enfants. Pensez comme des adultes, bon sang !

Hydro se détourna, non sans jeter un dernier regard hargneux à cette Airienne qu’il haïssait tant.

— Il faudrait que vous commenciez à accepter vos différences tous les deux. C’est la magie de Lisa, qui nous a sauvé la vie alors que les Rykov étaient à nos trousses, mais on ne serait jamais arrivés en un seul morceau sans les exploits d’Hydro, poursuivit Phebelus. Pour réussir, on a autant besoin de l’un que de l’autre, mais si vous ne mettez pas du vôtre alors ce ne sont pas les Rykov, qui auront notre peau, mais votre haine. Ce qui s’est passé dans la forêt doit vous servir de leçon, car si vous ne retenez rien, nous courons à notre perte. Vous êtes intelligents tous les deux alors, s’il vous plaît, comportez vous comme des personnes intelligentes. Ma sœur et moi, on ne pourra pas vous arrêter tout le temps.

Hydro hocha la tête. Après un instant de réflexion, Lisa approuva à son tour. Elle croisa alors le regard du Roi d’Air. Le roi avait des cheveux bruns lisses et raides, qui portaient soigneusement une couronne d’or. Ses épais sourcils masquaient de petits yeux perçants tandis que ses belles lèvres masquaient légèrement sa fossette au menton. Il n’était pas très grand, mais il imposait le respect. Ce dernier détail frappa littéralement Lisa.

— Le… Letia ?

La jeune fille resta immobile devant cet homme, qui l’appelait par son véritable prénom. Ce dernier écarta alors timidement les bras. Lisa avança d’un pas mal assuré vers ces bras tendus et enlaça ce père enfin retrouvé. Le Roi laissa échapper une larme, tandis qu’il sentait ce corps frêle collé au sien. On lui avait rendu son enfant.

— Laisse-moi te contempler.

L’adolescente libéra son père de son étreinte.

— Tu es splendide. Le portrait de ta mère… Oh, ne t’inquiète pas, quand le choc sera passé, elle t’accueillera à son tour.

— Vous… vous êtes sûr ?

— Nos ennemis nous ont fait terriblement souffrir en t’enlevant à nous. Aujourd’hui, elle se protège en se disant que tu n’es pas notre fille.

— Comme ça, elle n’a pas à craindre mon départ.

— C’est exact.

— Mais je n’ai plus envie de partir.

— Je ne te laisserai plus partir.

Le père enlaça de nouveau la fille. Les larmes que ni l’un ni l’autre ne pouvaient plus retenir s’échappèrent à flot.

— Père… Je me suis toujours demandé ce qu’on éprouvait quand on prononçait ce mot.

Le Roi sourit.

— À présent, tu as un père et une mère, ma fille.

Le regard de la princesse s’arrêta sur un magnifique miroir... Des images apparurent dans son esprit : une armée à cheval avançait au triple galop… À la tête de l’armée, un homme borgne avec une horrible cicatrice sur la joue gauche… Une centaine de soldats derrière lui… Tous portaient une armure noire sur laquelle étaient gravés un splendide arc de bronze, une magnifique hache d’argent et une majestueuse épée d’or… La haine et la fureur se lisaient sur les visages des soldats… Les destriers étaient tous noirs… Seul celui du chef était blanc… celui-là était plus effrayant et plus imposant que les autres… L’armée pouvait apercevoir une immense cité d’or à l’horizon… Le chef murmura : « Mort aux traîtres »… L’armée accéléra l’allure… L’armée serait bientôt à Klamidor…

La vision de Letia s’estompa. La jeune fille avait le souffle coupé. On l’aida à s’asseoir.

— C’est encore sa maladie ? s’inquiéta Phililys.

Bayerischn s’agenouilla près de la jeune fille.

— Non, je pense plutôt à une vision miroir, dit Bayerischn.

— Une vision ? Mais enfin Bayerischn ! Ma fille n’est pas une enchanteresse, elle est simplement malade…

— Une armée, j’ai vu une armée, dit-elle dans un souffle.

Tous regardèrent Letia avec un mélange de stupéfaction et d’inquiétude.

— Quelle armée, damoiselle ? Où se dirige-t-elle ? Pouvez-vous me la décrire ? s’enquit Bayerischn.

— Non… mais je peux vous montrer.

Bayerischn sourit et lui tendit ses mains. Letia plongea son regard dans celui de Bayerischn et posa ses paumes contre celles de l’enchanteur. Les quatre mains se mirent à rougirent sous les regards ébahis des autres. Ils ne bougèrent plus, se fixant sans ciller. Puis leurs mains retrouvèrent leur couleur d’origine. Ils retrouvèrent leur mobilité en même temps. Bayerischn se tourna vers son roi.

— Majesté, des Rykov dirigés par le général Skrykos en personne chevauchent en ce moment même dans notre direction. Ils vont arriver à Klamidor d’une minute à l’autre.

— Vous en êtes sûr ? murmura Reg.

— Certain, Majesté. J’ignore comment, mais le Néant a appris que les héritiers des trois mondes étaient rassemblés ici même et ils viennent les chercher.

Hydro sortit son épée plus vite qu’un éclair.

— Rangez votre épée, jeune prince. Vous ne combattrez pas aujourd’hui, dit Bayerischn.

— Alors que proposez-vous ? s’écria Melrose Di Shakos Tomasi.

L’enchanteur fixa la jeune princesse. Elle eut un sourire malicieux. Bayerischn sourit à son tour. Ils acquiescèrent d’un signe de la tête. Bayerischn dit alors :

— Un piège.

Le général Skrykos arrêta son armée à l’entrée du palais. Il décida d’entrer seul. Un soldat Airien le guida dans la grande salle de réunion. Les trois rois, la mine plus renfrognée que jamais, se trouvaient autour d’une table et écoutaient silencieusement un jeune Ferien.

— Vous revoilà à comploter tous les trois, déclara Skrykos.

— Ah, mais oui ! Pleurer à trois la mort de nos enfants voilà un complot infâme ! cria Lotus, les yeux humides.

— Ne te moque pas de moi, vipère des mers ! Une source sûre m’a annoncé que tes jumeaux bâtards et le fils bâtard du roi de Feu s’étaient présentés au palais en compagnie de deux Airiennes et d’un Ferien.

— La seule personne étrangère, que j’ai reçue, vous mis à part, est ce jeune Ferien. Il était porteur d’une missive du roi de Feu, mais les intempéries l’ayant retardé, son roi m’a rejoint pensant que son messager avait été assassiné. Quant à la reine Lotus, il avait été convenu qu’elle me retrouve ici pour que nous puissions pleurer à l’unisson le trépas de nos héritiers, ce que nous faisions avant que vous nous dérangiez, dit Reg Di Meridiana Mercadante.

Skrykos tira son épée.

— MENTEUR ! OÙ SONT LES GOSSES ?

— Premièrement, vous n’avez pas le droit de me menacer. Seul le suzerain possède un pouvoir supérieur au mien et même lui n’a pas le pouvoir de m’exécuter, alors je vous prierai de rengainer votre épée. Vous ne pouvez menacer aucune personne dans cette pièce, alors cessez cette facétie…

— Je peux m’en prendre au jeune Ferien !

— Non, vous ne pouvez pas, rétorqua Reg, ce jeune homme est sous ma juridiction tant qu’il n’aura pas réintégré sa patrie et comme vous n’avez aucun pouvoir sur moi, vous n’en avez aucun sur lui. L’auriez-vous oublié ? Bien, cet incident est clos. Rengainez votre épée, général !

— Si le gouvernement Néanais soupçonne les trois Royaumes de traîtrise, les protections diplomatiques ne tiennent plus.

— Elles s’écrouleront seulement si vous le prouvez, comme vous l’avez fait avec les héritiers, répliqua Lotus.

— Cela étant dit, nous ne complotons pas contre le peuple sacré. Aussi, n’ai-je rien à cacher. Vous pouvez fouiller mon palais, affirma Reg.

Le général quitta d’un pas rageur la salle et entreprit de fouiller le palais.

Le palais fut entièrement fouillé. Dévasté serait d’ailleurs un terme plus approprié. Aucune pièce n’avait été épargnée. Chaque centimètre carré du château avait été mis sans dessus dessous, mais le constat demeurait le même que celui énoncé par le maître des lieux : il n’y avait aucun étranger, si ce n’est le Ferien que le général avait rencontré dans la salle de réunion. Skrykos se dépêcha de rejoindre les trois rois. Il fonça sur le roi d’Air.

— C’est vous ! Vous les avez aidés à s’échapper.

— Qui aurais-je aidé ? Et comment aurais-je fait cela ?

— Vous avez aidé les héritiers de Feu et d’Eau à se sauver !

— Vraiment ? Et comment aurais-je fait selon vous ?

— Je ne sais pas moi, pour un enchanteur cela ne doit pas être sorcier.

— Je n’en doute pas, mais je ne suis pas un enchanteur.

— Oui, mais vous en avez tout un nombre dans votre palais. Tous regroupés au tronc des enchanteurs…

— … et surveillés par vos chiens de garde. Si l’un de mes enchanteurs avait voulu me consulter, l’un de vos soldats l’aurait immédiatement suivi et vous aurait fait son rapport. Or vous n’en avez pas eu, il me semble.

— En effet, mais il y a un détail que vous oubliez. Un de vos enchanteurs n’est pas surveillé par mes soldats.

— Ah oui ? Lequel ?

— Votre conseiller.

— Arwak ?

— Arwak Di Willamo exactement.

— Ah oui ? Et comment Arwak aurait-il pu commettre le crime dont vous l’accusez alors qu’il s’entretient depuis plusieurs heures déjà avec le commandant Bachelor ?

Cette fois Skrykos ne trouva plus d’argument. Il mit un violent coup de poing sur la table avant de dire :

— Je sais que vous complotez tous les trois et croyez-moi, tôt ou tard, je le prouverai.

Puis il quitta la pièce.

— Asseyez-vous, Archkos, dit Melrose.

Le jeune homme obéit.

— Je n’aurais jamais cru que cela fonctionnerait, chuchota le jeune Ferien.

Reg sourit.

— C’est parce que vous ne connaissez pas maître Bayerischn, expliqua-t-il.

— Moi, je le connais et pourtant j’étais septique, dit Melrose.

— Personne ne le connaît vraiment, c’est pour cela qu’il a toujours été l’enchanteur le plus dangereux du pays d’Air, déclara Lotus. Souvenez-vous, roi de Feu, comme nous le craignions !

— Oh oui, je m’en souviens.

— Et maintenant, il a trouvé une chaussure à son pied, dit Lotus.

— Pardon ? dirent les deux autres à l’unisson.

— Votre fille, Roi d’Air. Cette petite semble très réceptive à la magie et très douée. Jamais de toute ma vie, je n’ai vu un enchanteur aussi doué à un âge aussi précoce. Je ne serais pas étonnée de voir Bayerischn vous demander votre permission pour prendre votre jeune fille en formation, et qu’elle devienne par la suite une enchanteresse de renom. Je pense que votre fille et votre maître enchanteur feront une paire magique redoutable, d’autant plus qu’ils agissent déjà ensemble.

— Vous croyez ?

— Oui, mon cher, votre fille et Bayerischn forment un duo intéressant. Ils semblent très complices.

Devant la mine inquiète du roi d’Air, Lotus sourit et poursuivit :

— Ne voyez pas leur complicité comme quelque chose de malsain. Je pense pouvoir vous assurer que les deux ne se marieront jamais. J’assimile plutôt leur complicité comme celle d’un mentor avec son élève, d’un protecteur envers son protégé. Partout où elle aura besoin d’aide, elle pourra en trouver avec lui. Je pense aussi que ce lien persistera bien après le mariage de votre fille.

Reg eut un faible sourire.

— J’espère que vos présages sont vrais, chère reine. Savoir ma fille si bien protégée me ferait un bien fou.

— Si cela peut vous réconforter, je pense que votre fille est déjà très bien entourée. Et je ne dis pas cela en pensant uniquement à Bayerischn. Il fait bien entendu partie de ce glorieux entourage, mais il n’est pas seul.

— À qui pensez-vous ?

— À vrai dire, je pensais au prince Hydro.

— Mon fils ? s’exclama Melrose.

— Oui, votre fils et mes enfants. J’ai l’intime conviction qu’ils finiront par former un quatuor très uni, mais surtout très complémentaire.

— Que voulez-vous dire ? demanda Reg.

— Les dons du prince Hydro au combat sont connus de tous et les pratiques magiques que la princesse Letia nous a permis d’entrevoir, me laissent penser que la jeune princesse a aussi un très grand potentiel.

— Certes, mais ils ne semblent pas s’entendre du tout, dit Melrose visiblement ravi.

— Je le sais, mais voyez-vous, j’ai l’impression que mes enfants arrivent assez bien à les canaliser et avec le temps, ils parviendront à s’entendre, du moins à cohabiter ensemble pacifiquement.

— Vous croyez ? murmura Melrose.

— J’en suis persuadée.

Archkos semblait nerveux.

— Quelque chose ne va pas, Archkos ? lui demanda Melrose, vous paraissez nerveux.

— Non, monsieur, il n’y a rien.

— N’ayez crainte, vous pouvez parler. Je puis vous l’assurer, lui dit Reg

— Eh bien… hier à l’auberge monsieur Hydro ne tarissait pas d’éloges sur damoiselle Letia.

— Ah ! Qu’est-ce que je disais ! claironna Lotus.

— Vous en êtes sûr ? Cela ne ressemble pas à mon fils, il ne complimente personne de la sorte ; surtout en la présence de ladite personne.

— Je le sais, mon seigneur, damoiselle Letia dormait quand monsieur Hydro la couvrait d’éloges.

Lotus se leva. Les trois hommes l’imitèrent.

— Bon, nous avons accompli la première étape du plan. Il y en a beaucoup d’autres encore et rester ici pourrait les compromettre.

— Encore une fois, vous avez raison, chère Lotus.

Ainsi les trois hôtes du roi prirent congé de ce dernier.

Deux semaines s’étaient écoulées depuis les retrouvailles au palais d’Air, et depuis, Reg n’avait plus vu son enfant. Il savait certes qu’il s’agissait là du plan prévu, mais il ne pouvait pas s’empêcher d’être inquiet malgré tout. Maintenant qu’on le lui avait rendu, il n’était pas question qu’on le lui reprenne. Reg vivait depuis deux semaines avec cette crainte qui le rongeait de l’intérieur. Une crainte, qu’il ne partageait avec personne malheureusement. Reg avait pensé qu’une fois le choc passé son épouse reviendrait à la raison et tremblerait avec lui de la longue absence de la jeune princesse. Mais Ana, contrairement à son époux, se réjouissait de l’absence de Letia. Pour elle, l’imposteur, qui avait voulu remplacer sa très chère fille disparue, était reparti chez lui et elle ne souhaitait pas lui courir après.

Le roi d’Air, comme à son habitude, se rendit à son imposant balcon, s’y accouda et contempla le soleil se lever à l’horizon. Mais comme d’habitude l’horizon ne daignait montrer aucune trace de Letia. Il avait pourtant été convenu que Bayerischn et elle réapparaîtraient à cet endroit, à ce moment-là… mais pas ce jour-là. En réalité, Reg Di Meridiana Mercadante ne savait pas quand surviendrait le jour J. Tout ce qu’il savait c’était que sa fille et son mentor feraient leur grand retour à l’aube, le jour où ils estimeraient que la seconde étape du plan pourrait se mettre en place. Mais ce jour ne venait pas. À présent, le soleil s’était levé. Tête basse, Reg Di Meridiana Mercadante rentra à l’intérieur pour entamer une énième journée d’attente…

Au royaume d’Eau, les jumeaux demeuraient cachés au palais. Ils étaient tous deux enfermés dans une chambre qui n’existait pas officiellement. Les deux Auriens avaient entendu les Rykov fouiller le palais par trois fois. Il y en eut même une où ils faillirent être capturés. Les incessantes allées et venues de l’armée personnelle du suzerain mettaient Lotus Dia Hasta Korayos extrêmement mal à l’aise et rendaient son époux, Cham Di Trybalou Defragas, furieux. En effet, ce dernier n’était pas au courant du plan et croyait toujours à la mort de ses enfants. Il trouvait de fait insultant que les Rykov bafouent la mémoire « des défunts », en les cherchant vivants dans la demeure familiale. Il prenait l’attitude froide et distante de son épouse pour une colère noire refoulée difficilement et cela le renforçait dans son délire.

Ainsi les heures n’étaient pas joyeuses dans cette luxueuse habitation, située à deux cents kilomètres sous la mer et cela faisait deux semaines que cela durait. Lotus, Phililys et Phebelus maudissaient tour à tour les deux enchanteurs qui tardaient tant à lancer la nouvelle opération…

Au pays de Feu, Melrose Di Shakos Tomasi avait retrouvé son épouse Jena Dia Douchka Qématro yeda Shakos Tomasi et attendait depuis tout ce temps le début de la seconde étape. Tout comme sa comparse Aurienne, son palais fut fouillé à maintes reprises. Cet affront à l’honneur de son fils plongea la pauvre Jena dans une profonde dépression. Elle n’avait pas constaté que son époux semblait moins triste, mais beaucoup plus inquiet depuis son retour d’Air. Oui… le vaillant roi de Feu s’inquiétait pour son fils, qui logeait depuis deux semaines à Sigpen, la cité des rebelles, collée à la capitale.

Le jeune homme vivait chez un ami, Mangogo, un jeune citadin qui traînait les rues et refusait de travailler en signe de protestation. Mangogo avait une petite amie, Zawiya et une sœur, Melza. Toutes deux vivaient chez lui. Hydro flirtait avec Melza. Entre eux, il n’y avait pas vraiment d’amour. Seulement un plaisir charnel. Aussi sortaient-ils ensemble, mais les baisers sur les lèvres étaient interdits. Il s’agissait d’une règle d’or commune aux trois mondes. Seuls les couples mariés ont le droit de s’embrasser sur les lèvres. Le premier baiser marquait et scellait les fiançailles officielles tandis que le second marquait et scellait les liens sacrés du mariage. Le protocole exigeait un délai d’au moins trois mois entre les deux baisers. Mais Hydro et Melza n’en étaient pas à ce stade, Mangogo et Zawiya non plus d’ailleurs. Ils restaient bloqués tous les quatre au plaisir charnel : baiser dans le cou, sur les mains, etc. – car il faut bien expliquer que toutes les autres pratiques et tous les autres baisers étaient autorisés pour les couples non mariés. Mais ces fougueux plaisirs ne satisfaisaient pas Hydro. Melza redoublait d’efforts pour le combler, mais le jeune Ferien restait irrémédiablement absent et nerveux. La Ferienne en était vexée et refusait par instants de lui adresser la parole. Sauf qu’elle ignorait que l’insatisfaction d’Hydro ne venait pas d’elle, mais de son impatience à lancer la seconde étape du plan…

Assis sur son trône, un homme d’une incroyable beauté regardait ses sujets d’un air hautain. On avait l’impression que l’âge n’avait pas d’emprise sur lui, tellement il paraissait jeune. Un inconnu ne lui aurait pas donné plus de trente ans et pourtant il en avait cinquante-deux. Georgelus Di Malfakis. Ces derniers temps, Georgelus était agité, très agité. Les jumeaux et le Ferien bâtards avaient été vus au palais du vieux Mercadante, puis avaient disparu peu de temps après. Le plus inquiétant dans tout cela était que ces bâtards avaient été vus ensemble et accompagnés d’un Airien. Mais que faisaient-ils ensemble ? Qui était cet Airien ? Inquiet, Georgelus avait ordonné que tous les châteaux soient fouillés intégralement.

Les perquisitions furent nombreuses, mais à chaque fois, son fidèle Skrykos lui annonçait ce qu’il ne voulait pas entendre : « Navré Votre Seigneurie, mais nous n’avons pas trouvé les bâtards. » Cela faisait à présent deux semaines que cette mascarade durait et chaque jour était pour le suzerain une torture qui ne faisait que croître. Georgelus était persuadé que ces héritiers complotaient contre lui, mais il lui était totalement impossible de deviner leur plan, d’où son état de stress constant. Il voulait leur mort ! Ces stupides garnements lui avaient échappé une fois avec l’aide hypothétique d’un enchanteur – l’Airien, qui avait été vu avec eux ? − Hypothétique, car son enquête interne avait été infructueuse, bien que leur disparition sentît la magie à plein nez. C’était une menace supplémentaire à ses yeux. Si un enchanteur travaillait à leurs côtés pour le vaincre et qu’il ne parvenait pas à le démasquer, il courait au-devant de gros problèmes qu’il aurait préféré éviter. Mais que manigançait cette bande de nobles sans cervelle ? Georgelus craquait. Il avait besoin de réponses. Chaque jour écoulé soulevait de nouveaux mystères et augmentait de ce fait sa psychose et sa paranoïa. Il avait besoin de tout contrôler, de montrer sa suprématie et ces trois rebelles le défiaient. Non seulement c’était frustrant pour lui de ne pas réussir à mettre la main dessus, mais c’était aussi dangereux : ces trois imbéciles n’étaient pas que des rebelles sans importance, ils étaient aussi les modèles de deux peuples. Et si ces idiots inspiraient les Auriens et les Feriens à lancer une nouvelle offensive ? Et s’ils poussaient les trois mondes à s’unir ? Son armée était puissante, mais elle aurait du mal à lutter contre les trois mondes en même temps. Non ! Il avait besoin de retrouver ces trois imbéciles…

Cachés dans la petite chaumière au flanc de la montagne, Bayerischn et Letia discutaient paisiblement autour de la table. Depuis deux semaines, Bayerischn entraînait Letia dix à douze heures par jour. Le reste du temps, la jeune fille le passait à discuter avec son mentor et à faire des tâches ménagères, mais elle se reposait le moins possible. En effet, Letia fuyait le repos, car dans ses moments de passivité, son esprit vagabondait et se mettait à penser à Hydro... Hydro !

Ce monstre d’égoïsme et de brutalité ! Il avait trop entraîné ses muscles et négligé son cerveau... mais en même en temps, il avait subi pas mal de mésaventures... moi aussi et pourtant personne ne m’avait vue agresser quelqu’un avec cette brutalité... Oui, mais c’était dans sa nature... Et alors ? Si on voyait un boxeur tuer un innocent, que dirait-on ? C’est dans sa nature ou haro sur l’assassin ? Non ! Cela n’excusait rien ! Hydro était une brute sans foi ni loi et cela ne changerait jamais !

— Letia ? Vous m’écoutez ?

— Oh ?! Navrée, maître.

— Vous étiez encore en train de penser au prince Hydro, hum ?

Letia se mit à rougir.

— Mais non... mais quoi... mais pas du tout !

Bayerischn sourit. Letia estima préférable de détourner la conversation.

— Je... je me demandais seulement quand nous retournerions au palais, car j’imagine que notre absence commence à se faire sentir.

— En effet. Et bien plus que vous ne le croyez.

— Alors, pourquoi attendre encore ? Pourquoi ne pas lancer la seconde étape du plan ?

— Parce que c’est ça la seconde étape du plan... Enfin la première partie.

— Que voulez-vous dire ? Je... je ne comprends pas.

— Voyez-vous, Letia, chaque minute, que nous passons ici à nous entraîner est une minute où vous acquerrez toutes les qualités d’une enchanteresse et une minute de torture pour Georgelus. Il lance une série d’offensives dans le vide pour tenter de retrouver les trois héritiers qu’il sait encore en vie, et la mystérieuse Airienne qui les accompagnait. Pour lui, c’est un cercle sans fin. Il sent une menace contre lui, mais il ne parvient pas à l’identifier. C’est horrible pour lui et ses pensées sont obnubilées par cette menace et du coup, il néglige son empire.

— D’accord, mais... mais pourquoi tenir notre groupe dans l’ignorance ?

— Pour deux raisons. La première parce que ne pas savoir les protège. Si Georgelus s’en prend aux trois rois, ils ne pourront pas leur dire où nous sommes.

— Oui, mais ils pourront leur dire où sont leurs enfants.

Bayerischn sourit.

— Non. Les rois sont capables de protéger les leurs sous la torture.

— Bon... Et la seconde ?

— La seconde parce que leur impatience les stimule et décuple leur envie de se débarrasser de Georgelus.

— Mais n’est-ce pas dangereux ? Ne croyez-vous pas que laisser les autres dans l’ignorance les pousserait à faire une idiotie ?

— Je suis d’accord avec vous, c’est pourquoi je pense que nous réapparaîtrons demain à l’aube et lancerons la deuxième partie de la deuxième phase du plan.

— Demain ? Mais... mais...

— Je vous ai appris beaucoup de choses en deux semaines. Suffisamment en tout cas pour que vous puissiez vous débrouiller à la perfection demain. Reposez-vous bien aujourd’hui et ne vous torturez pas l’esprit en tentant de comprendre le comportement du jeune prince Hydro. Vous n’en êtes pas encore prête.

Reg s’avançait jusqu’au balcon en traînant les pieds. Le soleil commençait à poindre. À l’horizon, deux masses sombres étaient visibles. Une lumière transperça le ciel. Le signal ! Reg rentra précipitamment et fonça à la salle de réunion principale. Arwak Di Willamo y était déjà. Il consultait des dossiers.

— Majesté ? Vous paraissez de bonne humeur ce matin.

Reprenant une contenance, le roi dit :

— J’ai décidé de ne plus me morfondre et de me comporter comme un roi digne de ce nom.

— Vous m’en voyez ravi, Majesté.

— Arwak, pouvez-vous me laisser seul ?

Légèrement surpris, l’enchanteur s’inclina et quitta la pièce. Reg s’assit sur sa chaise préférée et attendit, euphorique...

Letia se matérialisa sur une île à proximité d’une des portes des mondes. Le passeur faillit s’évanouir sous le choc. Avant que l’enchanteur puisse esquisser le moindre geste, elle le paralysa et lança une fusée de couleur jaune dans l’eau. Puis elle disparut. La sentinelle fut de nouveau libre de ses mouvements. Elle n’avait rien compris à ce qui lui était arrivé...

Un éclair jaune bouleversa le bleu marine de l’océan. Tout le monde au palais craignait un attentat... Tout le monde sauf la reine Lotus. Radieuse, elle se rendit dans l’antre secret où dormaient ses enfants.

— C’est parti, leur dit-elle.

Les jumeaux se dévisagèrent. Ils sourirent. Les choses sérieuses allaient commencer...

Bayerischn apparut dans une plaine. À l’horizon, une immense cité. Le maître enchanteur lança une fusée de lumière bleu turquoise puis disparut...

L’éclair turquoise transperça l’habituelle aube rouge des Feriens, effrayant les mères au foyer et irritant les bons pères de Farampalinos, la capitale du monde Feu. Tous se précipitèrent hors de leurs chaumières, leur arme de prédilection à la main et coururent en direction de l’ennemi. Les imposantes portes de la capitale s’ouvrirent pour laisser déferler une myriade de Feriens armés. Tous stoppèrent leur course. L’horizon était vide…

Du sommet de la plus haute tour du palais, Melrose poussa une exclamation de joie, mêlée à un sentiment de crainte qui ne lui était pas familier. La révolte commençait sérieusement…

On frappa à la porte. C’était sûrement Pélusiaque. Mangogo alla ouvrir. L’homme, qui se trouvait sur le seuil, n’était pas Pélusiaque. Mangogo ne le connaissait même pas. Flairant qu’il s’agissait d’un étranger, il commença à refermer la porte, mais l’étranger le stoppa.

— Pardonnez mon impolitesse, monsieur, mais j’espérais que vous pourriez m’aider.

— Moi, je ne crois pas.

— Moi, je crois que si. Je cherche Mato Di Ham.

— Jamais entendu parler.

Mangogo poussa violemment le vieil homme et claqua la porte. Celle-ci se rouvrit automatiquement. Si ceci surprit beaucoup le maître des lieux, l’invité indésirable dont la longue cape était froissée à cause de la bousculade ne le parut pas du tout.

— S’il vous plaît, monsieur. Mato est un ami et je sais qu’il est caché chez vous en ce moment. Aussi, je vous prierai, très cher monsieur, de me laisser entrer ou bien de me l’amener.

Melza rejoignit alors Mangogo.

— Vous êtes qui ? Qu’est-ce que vous voulez à Mato ?

— Je suis un ami.

— Mais encore ?

— Rien d’autre, damoiselle.

— Pour moi, c’est mademoiselle. Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, je ne suis pas noble.

— Mille excuses, mademoiselle.

— Excuses acceptées, maintenant dégagez le passage, vous faites de l’ombre.

— Je ne peux accéder à votre requête, du moins tant que je n’aurai pas vu Mato.

Furieux et inquiet pour son ami, Mangogo attrapa sa hache puis se précipita sur l’étranger. En un instant, il avait disparu.

— Sachez qu’il est inutile d’utiliser vos armes contre moi, monsieur, annonça une voix qui provenait du salon.

Mangogo et sa sœur firent volte-face.

— Comment êtes-vous entré ? s’exclama Mangogo.

L’étranger, immobile au milieu du salon, demeurait silencieux. Il avait un sourire malicieux au coin des lèvres, ce qui exaspérait Mangogo. Le Ferien brandit sa hache.

— Allez-vous-en ! Quittez ma maison !

— Suffit.

Hydro venait de sortir d’une pièce adjacente. Torse nu, les bras croisés dans le dos, il regardait Bayerischn avec une surprise mesurée.

— Que faites-vous ici ?

— Vous ne le savez pas ? murmura le maître enchanteur, le regard pétillant.

— S’il vous le demande, abruti ! intervint Melza.

— Melza ! s’écria Hydro.

— Je vois que vous êtes bien entouré, constata Bayerischn.

— Ce devait être Letia qui devait venir me chercher.

— C’est en effet, ce qui était initialement prévu, mais au dernier moment, nous avons jugé préférable d’inverser les rôles.

— Pourquoi ?

Voyant que l’enchanteur ne répondait pas, Hydro leva les yeux au ciel.

— C’est pour cette raison que je déteste les enchanteurs. Vos airs supérieurs me donnent envie de vomir. Sous prétexte que je suis un Ferien, je n’ai pas le droit d’avoir plus d’informations, c’est ça ?

Les yeux bruns de Bayerischn devinrent rouges. Hydro comprit qu’il l’avait offensé.

— Sous prétexte que je suis responsable de la vie d’un enfant en danger de mort, un enfant, que d’ailleurs vous avez tenté d’assassiner, je ne peux me permettre de vous donner ce genre d’informations dans des endroits compromettants. L’excuse vous convient-elle ou bien faut-il que je prétexte une discrimination raciale dont je n’ai que faire ?

La colère de Hydro s’était éteinte. Elle laissait à présent place à une certaine gêne.

— Pardonnez-moi, j’étais un peu à cran.

Les yeux de Bayerischn avaient perdu leurs teintes rouges. Hydro en fut soulagé même s’il ignorait si la nouvelle couleur grise de ses iris était de bonne ou de mauvais augure.

— Je comprends votre nervosité, mais ce n’est pas un prétexte pour mettre ainsi en doute mon engagement envers nos peuples respectifs.

— Je…

— Passons. Nous devons faire vite. Les feux de détresse ont été lancés et ont alerté tout le monde. Êtes-vous prêt à me suivre ?

Hydro acquiesça d’un signe de la tête. Le maître enchanteur posa sa main sur son épaule et plongea son regard dans un miroir face à lui. Un instant plus tard, Hydro et lui avaient disparu sous les regards ébahis des deux témoins. On frappa à la porte. Melza s’empressa d’ouvrir :

— Mato ? Ce n’était pas Hydro alias Mato, mais Pélusiaque…

— Dis maman, c’est bien beau tout ça, mais comment fait-on pour partir ?

Lotus écarta les bras en signe d’ignorance. Phebelus croisa les bras et s’assit dans un fauteuil.

— Tu es sûre que c’était le signal ?

Lotus fronça les sourcils. Heureusement qu’elle en était sûre ! À ce moment-là Phililys poussa un cri de douleur. La mère et le frère se tournèrent vers elle. Elle était courbée en deux puis un halo lumineux l’entoura. Lotus et Phebelus se cachèrent les yeux. Quand la luminosité revint à la norme, Phililys avait disparu. À sa place se trouvait une belle inconnue à la peau ébène. Les cheveux de cette Aurienne étaient d’un même noir d’ébène que ceux de Phililys sauf qu’au lieu d’être lisses et soignés, ils étaient hirsutes et frisés. Elle avait la peau mate, les lèvres étaient plus épaisses, les yeux plus grands… Phililys ressemblait à présent à une séduisante terrienne africaine.

— Bah qu’est-ce que vous avez à me regarder de la sorte ?

Phebelus s’apprêtait à répondre quand tout à coup le même phénomène se produisit sur lui. Douleur, lumière, apparence modifiée. Tout comme sa sœur, sa peau « jaune » – d’un Asiatique terrien – s’était assombrie pour ressembler à celle d’un Africain terrien. Lotus poussa un cri de surprise.

— Mais que s’est-il passé ?

Le frère et la sœur se regardèrent avant de répondre d’une même voix : « Letia ». Lotus ferma les yeux.

— Bien sûr. C’est comme ça que les enchanteurs comptent vous faire sortir.

À ce moment-là, Phililys disparut. Phebelus regarda l’espace vide avec un sourire amusé.

— Ah, je ne crois pas, non. Il semble que les enchanteurs…

Mais il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Il avait à son tour disparu. Un vent de panique s’insuffla dans le cœur de la reine... NON ! Il fallait qu’elle se ressaisisse ! Ses enfants étaient entre les mains des enchanteurs, ils étaient en sécurité ! Il fallait qu’elle se calme. Non, mais à quoi ressemblait-elle ? À une de ces mères poules folles et hystériques, qu’elle haïssait tant... Rassérénée, elle quitta la pièce...

Phililys atterrit sur un parquet propre et lisse. Un instant plus tard, Phebelus ou plutôt, son enveloppe africaine la rejoignit. Ils s’observèrent quelques secondes décontenancés.

— Pourquoi Bayerischn a-t-il modifié nos apparences s’il comptait nous téléporter ? demanda Phebelus.

— Parce que c’est moi qui vous ai récupérés, annonça la voix de Letia dans leur dos.

Letia était assise tranquillement dans un fauteuil de cuir et les regardait avec un mélange d’amusement et d’une autre chose que les jumeaux n’arrivaient pas à définir. En tout cas, son regard avait changé. Encore !

— Pourquoi nous as-tu transformés ?

— Parce que mon cher Phebelus, c’était une précaution. Au cas où tu atterrirais ailleurs qu’ici, car je ne sais pas si tu t’en souviens, mais tu es censé être mort !

Phebelus lui jeta un regard noir. Il n’était pas sûr d’apprécier cette nouvelle Letia.

— Bon, vous retrouverez votre apparence d’ici quelques minutes, maintenant, faut que je m’y remette. À tout à l’heure !

Letia se rendit au milieu de la chaumière, s’assit en tailleur et ferma les yeux. Elle prit une forte inspiration. On aurait dit qu’elle faisait du yoga. Tout à coup, elle se mit à léviter. Les jumeaux comprirent alors. Letia était entrée en transe. Pourquoi ? Ça, ils n’en savaient absolument rien. Soudain, deux silhouettes se matérialisèrent dans la pièce. Hydro et Bayerischn venaient d’apparaître. Le maître enchanteur sourit en voyant les jumeaux.

— Elle a vraiment fait un bon travail.

— Ah bon ? Je ne trouve pas personnellement, dit Phebelus.

— C’est normal, vous ne comprenez pas notre magie.

— Peut-être bien, dit Phililys, mais admettez que c’est assez déstabilisant de voir un étranger à sa place.

— Que fait Letia ? les coupa Hydro.

— Une chose très importante, mais ne vous inquiétez pas, elle ne sera pas longue, dit le maître enchanteur.

Mais les minutes s’écoulaient et Letia ne quittait toujours pas sa transe. Phililys demandait constamment à l’enchanteur si c’était normal, mais ce dernier ne semblait pas inquiet. Semblait... en réalité, car il commençait à l’être. Letia aurait dû revenir depuis longtemps, et son âme était toujours absente...

Au bout d’une heure, le maître enchanteur entra en transe à son tour. Les trois autres comprirent que quelque chose clochait. Ils levèrent la tête.

Letia et Bayerischn flottaient l’un en face de l’autre. Les yeux clos, le visage tendu, l’expression sévère. Letia s’éleva un peu plus haut tandis que Bayerischn s’abaissa puis une seconde plus tard, ils inversèrent leur place. Letia descendit et Bayerischn monta. Enfin, ils retrouvèrent leur hauteur habituelle. Le visage de Bayerischn se fit plus tendu encore. Puis une expression de douleur put se lire sur son visage. Le maître enchanteur ouvrit les yeux. Il redescendit doucement au sol. Il ignora les trois autres.

— Letia, redescendez !

Il tentait d’appeler Letia et de la ramener dans son corps. En vain. Il avait même échoué psychiquement quand lui-même était entré en transe.

— Letia, redescendez, je vous dis, c’est trop dangereux !

Les autres, qui ne connaissaient pas ce danger, redoublèrent d’inquiétude. Un filet de sang coula de sa narine gauche... puis un deuxième de l’autre. Le sang commença à couler par ses yeux, puis il se mit à jaillir de ses oreilles... Letia saignait de partout... Elle ouvrit les yeux. Elle resta une petite seconde en l’air sans comprendre où elle était puis commença à tomber sans contrôler sa chute. Hydro l’attrapa au vol.

— Merci. Faut encore que je travaille l’atterrissage.

— LETIA !

Hydro reposa la jeune Airienne à terre tandis que Bayerischn, fou furieux, la foudroyait du regard.

— Avant de me passer un savon, il ne sait toujours pas qui je suis...

— Il s’en doute maintenant, mais là n’est pas le problème. Je vous ai ordonné d’arrêter et vous m’avez désobéi !

— Mais je ne pouvais pas abandonner sans essayer...

— C’est à moi de juger ce que vous pouvez faire ! Pour l’instant vous ne connaissez pas les mondes et vous découvrez la magie, vous ne pouvez pas vous permettre de telles folies. La moindre erreur et c’est notre mort à tous, alors quand je vous dis de redescendre, vous obéissez s’il vous plaît !

Letia baissa la tête.

— Oui, maître. Cela ne se reproduira plus.

Bayerischn se radoucit.

— Je le sais.

— Maître.

— Oui ?

— J’ai tout de même réussi à le repérer.

Les appartements d’Arwak Di Willamo étaient simples et modestes. Le conseiller du roi ne s’encombrait pas de futilités. Seuls d’imposants miroirs décoraient chaque pièce de ses appartements et lorsqu’on connaissait le personnage, on se doutait qu’ils n’étaient pas là pour assouvir des désirs purement narcissiques... et ce, même si Bayerischn disait qu’il était imbu de lui-même. Bayerischn... Ce nom inspirait une grande crainte chez Arwak. Plus encore maintenant qu’il savait qu’un enchanteur inconnu hantait les trois mondes et semait le trouble dans les esprits des pauvres citoyens. Non pas qu’Arwak pensât qu’il s’agissait de Bayerischn lui-même.

Non, ce maudit enchanteur était mort il y a seize ans, quelques mois après l’avoir laissé dans un triste état dans l’immense forêt de Châtelieux. En revanche, il craignait que le mystérieux enchanteur fût un adepte de ce vieux bougre, voire pire... Arwak ne quittait plus le palais depuis qu’une alerte rouge avait été proclamée. Son maître et seigneur Georgelus Di Malfakis lui avait ordonné de surveiller le vieux roi. Cette précaution semblait sage en effet. Arwak avait l’horrible impression que le vieux Mercadante en savait beaucoup plus qu’il ne voulait le faire croire, mais, lui, Arwak finirait par découvrir ce qu’il cachait... Tout n’était qu’une question de temps...

« Maître Di Willamo ! », cria une voix dans sa tête

Arwak sursauta. Un enchanteur le contactait par télépathie. Arwak prit la connexion.

« Qui me demande ? »

« Ahji Faforty, maître. »

« Ahji, vous savez qu’il n’est pas judicieux de me contacter. C’est moi qui appelle, vous savez très bien. Vous auriez pu me compromettre. »

« Navré. J’ai un message urgent de notre suzerain. »

« Dites. »

« Alerte noire. »

« NOIRE ??? »

« Oui, noire. L’enchanteur mystérieux a encore frappé et a tenté une attaque contre Sa Majesté. Sa Majesté ordonne qu’on retrouve au plus vite cet indésirable et qu’on le lui amène mort ou vif, vif de préférence, a-t-il dit. Mort, il s’en contentera et il vous charge de diriger les opérations. »

« Très bien. Je m’en chargerai. »

« Il vous rappelle aussi de faire attention à votre couverture. Il ne voudrait pas que vous soyez accusé de trahison par le roi d’Air. »

« J’y veillerai. Ce sera tout ? »

« C’est tout, maître. »

« Merci. »

La connexion stoppa net. Les choses se compliquaient. Cet enchanteur quel qu’il soit devait être neutralisé au plus vite...

— Savez-vous maintenant où il est ?

— Oui, dans son palais. Il n’en a jamais bougé.

— Certaine ?

— Certaine. Et j’ai appris des choses intéressantes.

— Qu’avez-vous appris d’autre ?

— Il croit que nous sommes un seul et même être, et il veut l’enchanteur indésirable, comme il nous appelle, mort ou vif... Ah oui ! Il a demandé à un Akmyr d’entrer en contact avec un autre, placé à un endroit stratégique, maître Di... je ne me souviens plus de la suite. J’ai voulu écouter la conversation, mais il m’a surpris à ce moment-là. Je crois qu’il a cru que je voulais le tuer.

Bayerischn sourit.

— C’est encore mieux que prévu. Bon, il est temps de l’effrayer encore plus. Vous êtes prête ?

— Mais toujours maître, dit Letia avec un grand sourire.

Qalia Di Fryta yeda Malfakis, épouse du suzerain, longeait les murs du palais. Plus jeune, elle protégeait son fils unique de son père tyran, mais aujourd’hui, elle endurait seule la colère du patriarche, la chair de sa chair ayant préféré suivre les traces paternelles. Aujourd’hui, la belle dame se rendait au tombeau de son père. Mais en passant le long des colonnes, qui menaient à la cour, un visage attira son attention, un jeune homme. Cheveux courts et noirs ébène, le regard vif, la mine sévère, la tenue droite et stricte, un jeune homme qu’elle croyait mort depuis plusieurs semaines déjà. Phebelus Di Hasta Korayos. Qalia hurla. Un garde accourut.

— Qu’y a-t-il, altesse ?

— Là ! cria la reine, là j’ai vu le prince Aurien.

Le soldat se tourna vers l’endroit, que la suzeraine pointait du doigt. Il n’y avait personne... Le bruit avait alerté beaucoup de monde. Le général Skrykos, le prince Frasuk Di Malfakis et son père Georgelus arrivaient en courant.

— Qu’y a-t-il ?

— J’ai vu le prince Aurien dans la cour...

Georgelus frappa sa femme au visage. Celle-ci tomba à terre.

— C’est pour ça, que tu as crié ? Que tu as effrayé tout ce monde ? Pour une peccadille issue de ton imagination ?

Georgelus ordonna que tout le monde retourne à ses occupations. Personne ne se soucia de la pauvre Qalia Dia Fryta yeda Malfakis, toujours persuadée d’avoir vu Phebelus...

Georgelus était retourné sur son trône. Il attendait le seigneur Tassoni. Ce dernier ne le fit pas attendre longtemps. Un serviteur le fit entrer dans la vaste salle de réunion.

— Mon seigneur, dit Tassoni en s’inclinant.

— Des nouvelles ?

— Majesté, il semblerait que des rebelles fassent passer des tracts, critiquant les actions de Sa Majesté...

— Inutile ! Je me fiche de ces ragots ! Je veux savoir si cet enchanteur a été retrouvé !

— Navré, maître, mais il est toujours en liberté et...

— Vous savez qui c’est ?

— Non.

— MAIS QUE FAITES-VOUS ? JE VOUS AI DIT QUE C’ÉTAIT NOTRE PRIORITÉ !

— Nous faisons tout...

— Je veux que cet indésirable soit devant moi avant la semaine prochaine. Me suis-je bien fait comprendre ?

— Oui, Altesse.

— Circulez.

Tassoni se releva et quitta la salle sans faire d’histoires. L’entretien s’était mieux déroulé qu’il ne l’aurait cru. Pourtant, s’il ne retrouvait pas cet indésirable, il finirait sur le gibet, c’était certain...

Georgelus ne s’occupait déjà plus du seigneur. Il avait failli attraper cet indésirable, mais il lui avait échappé. Mais que manigançait-il ? Jusqu’où allait sa puissance ? Un froid intense se fit sentir dans la salle.

— Mais qui a éteint le feu ?

Georgelus se dirigea vers la cheminée. Un feu ardent brûlait. Pourtant, il n’émettait aucune chaleur.

Le suzerain sentit une présence dans son dos. À l’autre bout de la salle, un homme lui faisait face. Un sabre était soigneusement rangé dans son dos. L’homme au teint mat détourna les talons et s’éloigna tranquillement, non sans cesser de le regarder, un sourire narquois au coin des lèvres.

— GARDES !

Georgelus lui courut après en appelant ses Rykov. Quand ces derniers arrivèrent, Georgelus était dans le cloître sud. Il semblait fou !

— MAIS QU’AVEZ-VOUS FAIT BANDE D’ABRUTIS ? UN INDÉSIRABLE EST AU PALAIS ! TROUVEZ-LE-MOI !

Les gardes s’exécutèrent et se mirent à chercher dans tout le château. Georgelus resta dans le cloître. La bise ébouriffait légèrement ses cheveux noir de jais. Un épais brouillard apparut soudain, enveloppant le suzerain. Effrayé, celui-ci se mit à crier. Puis soudain, il le vit : l’indésirable. Hydro Di Shakos Tomasi. Adossé contre une colonne. Il avait toujours ce sourire moqueur aux lèvres.

— IL EST LÀ ! ARRETEZ-LE !

Georgelus regarda ses hommes arriver. Ils allaient arrêter ce bâtard. Les soldats accoururent. Une nouvelle fois, ils trouvèrent le suzerain seul, en plein délire.

— Majesté, il n’y a personne, dit un Rykov.

Georgelus tourna brusquement la tête. Hydro avait disparu. Il n’y avait plus aucune trace de sa présence. Comment avait-il fait pour disparaître ?

— Il était là ! Je l’ai vu !

Le général Skrykos arrivait en courant.

— Général, je veux que vous fouilliez les environs. Ils n’ont pas pu aller bien loin.

— Ils ?

— Les deux princes bâtards. Retrouvez-les et amenez-les-moi !

Skrykos partit de suite. Il rassembla ses hommes et fouilla le château. Il n’y avait pas d’indésirable. Il monta à cheval et partit pour Gazmator. S’il voulait apaiser le suzerain, il fallait lui assurer qu’il n’y avait personne en ville. De toute façon, comment des indésirables qui se seraient introduits par effraction au palais auraient-ils pu rejoindre la capitale ? C’était absurde, le palais royal se trouvait isolé, entouré par le Lac Wasabi. Sauf qu’il y avait un Aurien parmi les indésirables. Le lac n’était pas un barrage pour les Auriens. Au contraire... Oui, mais les sous-sols du palais étaient vitrés afin de surveiller toute invasion Aurienne. Mais s’ils avaient échappé aux surveillances ? Alors ils pourraient déjà être à Walamit ! Ces saletés nageaient très vite même avec un fardeau dans les bras (oui, car le Ferien n’aurait jamais pu prendre la fuite sans aide). Pour plus de sûreté, il enverrait une horde à Walamit...

Le doute s’était installé et maintenant qu’il était là, il ne comptait pas quitter le Général Skrykos. Du haut de son destrier, il avait fouillé tout Gazmator. Aucune trace d’indésirable, quelle qu’elle pût être. Mais le roi disait en avoir vu un. Avait-il raison ? Avait-il tort ? S’il avait tort, comment l’expliquer au suzerain ? Skrykos interrogeait les citadins, les martyrisait même, mais aucun d’entre eux ne déclarait les avoir vus… Il fallait tout de même avouer que le roi était très à cran, ces derniers temps. Il ne serait pas idiot, de songer qu’il a imaginé…

La silhouette d’une jeune femme apparut à l’horizon. Sans doute, n’était-elle pas encore adulte. Très belle. « Magnifique Néanaise », songea le général. Ce dernier voulut alors retourner à ses occupations infructueuses quand une seconde présence féminine attira son attention à côté de la jeune néanaise. Toutes deux avaient le même regard moqueur. Mais là n’était pas le problème. Le problème c’était qu’il connaissait l’acolyte de la première fille. Il s’agissait de Phililys Dia Hasta Korayos. Il en était sûr. Il la reconnaissait. Ébahi, le soldat se frotta les yeux. L’horizon était vide. Phililys et sa camarade avaient disparu. Skrykos retourna au palais au triple galop. Il était peut-être concevable que le roi ne soit pas fou…

Hydro, Phebelus et Bayerischn attendaient le retour des filles ; Phebelus, plus que les autres. Ses petits yeux noirs observaient chaque recoin de la pièce, en espérant voir apparaître Phililys. Mais Phililys n’apparaissait pas. Letia non plus. Mais que faisaient-elles ? Pourquoi tardaient-elles ? Leur était-il arrivé quelque chose ?

— Calmez-vous, jeune prince, elles vont bien, murmura Bayerischn.

— Qu’en savez-vous ?

— Je le sais parce qu’elles arrivent.

Une seconde plus tard, en effet, Letia et Phililys se matérialisèrent devant eux. Phebelus se précipita sur sa sœur et l’enlaça. La jeune Aurienne subit l’étreinte sans comprendre. Letia se tourna vers son maître, qui rompit le silence :

— Alors ?

— Nous sommes apparues devant Skrykos, dit Phililys.

Phebelus lâcha sa sœur.

— S… Skrykos ? bégaya-t-il.

— Skrykos, oui, confirma-t-elle avec un grand sourire.

— Mais es-tu folle ? s’écria Phebelus en se tournant vers Letia, Skrykos aurait pu vous découper en morceaux !

— Il ne pouvait pas, répondit calmement Letia, sa surprise le paralysait comme tous les autres.

— Qu’en sais-tu ?

— Remettrais-tu en doute l’enseignement que j’ai reçu ? s’exclama Letia.

La tension montait crescendo entre les deux. Hydro décida d’intervenir.

— Phebe, tu sembles oublier que Letia était en mesure de téléporter ta sœur en cas de problème, elle l’a déjà fait à plusieurs reprises, souviens-toi.

Phebelus tiqua. Maintenant, il s’en souvenait. Il baissa la tête et s’éloigna. Mais blessée dans son amour-propre, Letia ne voulait pas s’arrêter là. Hydro l’avait vu.

— Letia, je peux te parler en privé ? lui demanda-t-il, enfin si vous n’y voyez pas d’inconvénient, monsieur Bayerischn.

Bayerischn hocha la tête en signe d’approbation. Il leur laissa quartier libre. Pour tout dire, il laissa tout le monde en paix. En effet, le vieil homme entra en transe. Hydro et Letia quittèrent alors la chaumière. Le frère et la sœur se retrouvèrent en tête à tête. Ils profitèrent de cet instant d’intimité à leur façon.

Hydro et Letia marchaient côte à côte sur le flanc sombre de la montagne. La nuit était tombée depuis longtemps sur Air. Letia regardait le jeune Ferien. Il l’intriguait. Il avançait paisiblement, droit comme un « i », les mains croisées dans le dos, son sabre calé entre ses omoplates. Letia se souvint alors d’une phrase de son maître : « Ne tentez pas de comprendre le jeune prince Hydro, vous n’en êtes pas encore prête . » Quand le serait-elle ? La jeune Airienne ne savait pas pourquoi ce personnage la troublait. Par moments, elle voyait une brute sanguinaire, mais dans d’autres, elle croyait apercevoir en lui un être noble et tendre. Par instants, son effrayant regard glacial devenait plus chaleureux et dévoilait même une certaine tendresse… Lequel était Hydro ? La brute ou l’innocent ? Peut-être…

— Tu sais, Phililys et Phebelus sont très proches.

Letia sursauta. Elle avait oublié que Hydro souhaitait lui parler.

— Oui, j’ai remarqué.

— Je sais que pour toi, la réaction de Phebe était disproportionnée, même exagérée.

Letia ne répondit rien. Hydro poursuivit.

— Je comprends parfois que tu sois choquée par son comportement, mais ce n’est pas mon cas. Je le trouve naturel. Je ne dis pas qu’il a eu raison de se comporter de la sorte, mais tu ne peux l’en blâmer. Personne ne le peut. Vois-tu, nous tissons tous des liens familiaux, plus ou moins forts selon les personnes, les cultures, les circonstances aussi, mais on en tisse toujours.

Letia ne voyait pas où il voulait en venir.

— Et vois-tu, les jumeaux en ont tissé, et les leurs sont assez particuliers. Cela pour deux raisons : d’une part parce qu’ils sont jumeaux, et d’autre part parce qu’ils sont tous deux héritiers du trône d’Eau.

— Je ne vois toujours pas où tu veux en venir. Tu me demandes de faire comme si rien ne s’était passé ?

— Je te demande de comprendre. J’aimerais que tu comprennes que Phebelus a des relations très étroites avec sa sœur jumelle et que cela s’est amplifié par leur héritage commun : le trône. Chez eux, il n’y a pas d’histoire de premier né. Tu vois, pour eux, c’est comme si une âme unique avait été partagée en deux êtres opposés pour gouverner. Comme si la providence n’avait pas su se départager et de ce fait envoyé deux héritiers. C’est pourquoi les jumeaux se regardent comme s’ils avaient en face d’eux l’autre partie de leur être. Ils sont un peu comme le yin et le yang. Ils ont besoin de l’autre pour être ce qu’ils sont.

— Comme s’ils étaient dépendants l’un de l’autre ?

— En gros, oui.

— Mais… tu ne trouves pas ça… malsain ?

— Non, car il n’y a pas d’amour charnel entre eux. Juste une affection fraternel. Phebelus n’est pas à proprement parler dépendant de sa sœur. Il peut vivre sans elle. Il est simplement dépendant de son bonheur. Si sa sœur va mal, alors cela se répercute sur lui, et inversement, ce qui ne les empêche pas d’avoir leur vie séparée. Toutefois, ce que j’essaie de te dire, c’est que les jumeaux sont très proches, trop peut-être, mais leur proximité est indéniable et ce qui s’est passé dans la chaumière en est le résultat. Quand vous n’étiez pas là, il sentait que sa sœur était en danger, et cela l’angoissait. Puis vous êtes revenues saines et sauves, et vous lui avez dit que vous êtes apparues devant Skrykos, alors à ce moment-là, c’est le frère protecteur qui a pris le dessus, et il s’est emporté. Phebelus a eu la réaction de n’importe quel frère.

— Ce n’est pas une raison pour mettre en doute l’enseignement que j’ai reçu ! Mince, ce Skrykos n’est qu’un homme !

— Non, Skrykos n’est pas un homme. Skrykos n’a d’humain que le nom. C’est un monstre. Officiellement, c’est le général de l’armée de Georgelus. Officieusement, c’est le bras de sa vengeance. Skrykos n’aime que le sang. S’il doit interroger une famille, il n’hésitera pas à en tuer un membre, pour montrer de quoi il est capable. Dans mon pays, il a tué bon nombre de feriennes pour montrer à leur mari ou à leur père qu’il ne plaisantait pas, et que s’ils ne voulaient pas subir le même sort, ils devraient leur dire ce qu’il voulait entendre. Il veut pousser sa victime à coopérer, et cela par n’importe quel moyen et dans n’importe quel monde.

— C’est horrible !

— Oui, Skrykos croit que la violence montre la force d’un homme. Pour lui, quelqu’un qui nourrit des idées pacifiques est un lâche ou un faible. Les traités diplomatiques ? Ah quoi bon, si on possède une épée. On négocie plus facilement quand l’autre est mort. Il n’aime pas la guerre diplomatique, car c’est une bataille plus subtile. Une guerre des stylos, une bataille faite de belles paroles hypocrites, et fondée sur l’influence qu’on peut avoir sur l’autre. Dans ce genre de guerre, il n’y a pas de sang, même s’il y a des victimes, et c’est pour cela qu’il ne l’aime pas. Comme je te l’ai dit, Skrykos n’a d’humain que le nom. Tout le reste est corrompu.

— C’est un animal !

— Non. Les animaux tuent par instinct de survie, pour se nourrir. Lui tue pour le plaisir d’ôter la vie. Les animaux sont amoraux. Lui est immoral. Les animaux ont un certain respect pour la nature. Lui ne respecte rien, pas même la vie. Il saccage tout sur son passage. Skrykos n’est pas un animal, c’est une bête sauvage.

— Je comprends maintenant pourquoi Phebelus était en colère. J’aurais pu nous jeter dans la gueule du loup.

— Lui aussi. Nous avons tous pris ce risque. Nous le savions tous avant de commencer. Tu n’as rien à te reprocher. Tu savais ce que tu faisais.

Le froid commençait à se faire sentir. Letia frissonnait. Son petit gilet ne la préservait guère du froid. Hydro lui tendit sa veste de cuir marron. Letia ne put l’accepter.

— Ne t’inquiète pas pour moi. Les Feriens craignent moins le froid, c’est dans notre nature.

Letia ne trouva plus d’objection et prit la veste de bon cœur. La jeune fille put ainsi voir que le Ferien était très musclé. C’était un beau spectacle pour les yeux. Les deux amorcèrent le chemin du retour. Ils revinrent rapidement sur leur pas. Lorsque la cabane fut de nouveau dans leur champ de vision, Hydro arrêta la jeune Airienne.

— Letia, si j’ai tant insisté pour te parler, c’est parce que j’estime que tu es celle qui peut prendre le plus de recul dans cette affaire, et ce recul pourrait bien nous sauver la vie. Aussi, je te demande instamment de prendre sur toi et de pardonner à Phebelus.

— Je peux lui pardonner… à lui.

Letia mit sa main devant sa bouche, comme si elle avait dit un horrible juron. Hydro eut un sourire triste, masqué par l’obscurité de la nuit.

— Peut-être qu’un jour, tu me pardonneras mon erreur à moi aussi.

Sur ces mots, il ouvrit la porte et laissa entrer Letia. Phebelus et sa sœur étaient assis face à face, la table les séparant. Ils parlaient à voix basse. Bayerischn flottait toujours. Letia et Hydro prirent place autour de la table. Les jumeaux échangèrent un regard, puis baissèrent un instant les yeux. Phebelus les releva un instant pour observer l’Airienne avant de les baisser de nouveau. Il n’était pas difficile de comprendre de quoi avaient parlé les jumeaux. Phebelus s’éclaircit la gorge, mais Lisa ne le laissa pas parler.

— J’ai vécu en orpheline pendant seize ans. Aussi, je ne savais pas qu’on pouvait nouer des liens si forts avec les siens. Maintenant, je le sais, et je ne commettrai plus l’imprudence, du moins volontairement, de vous effrayer l’un et l’autre. Dorénavant, je serai plus prudente. Aussi, s’il te plaît, Phebelus, n’en parlons plus.

Le regard, que lui adressa l’Aurien sut parfaitement se passer de mots. Il avait tout dit : merci. Quelques minutes plus tard, Bayerischn sortit de sa transe. Personne ne sut ce qu’il avait vu, entendu et perçu. Personne ne le sut jamais. Aussi est-il inutile de s’étendre sur ce point.

— Maître, qu’allons-nous faire maintenant ?

— Savourez notre victoire en poussant plus loin sa paranoïa.

— Ah… parce que nous ne l’avons pas poussée assez loin ?

— Loin de là ! Nous pouvons faire beaucoup mieux. C’est d’ailleurs la troisième et dernière partie de cette phase du plan. Et malheureusement, cette partie du plan, les princes Hydro et Phebelus, ainsi que la princesse Phililys l’observeront plus qu’ils n’y participeront. Mais qu’ils ne s’inquiètent pas, nous les écartons un instant pour mieux les faire revenir ensuite.

— Bon, au lit ! Letia, demain sera une rude journée.

Georgelus n’avait pas dormi de la nuit. Aussi, en ce matin du six mars, il était d’humeur massacrante. Il était sûr d’avoir vu cet indésirable, il le savait et Skrykos aussi. Ils n’avaient pas pu délirer tous les deux ! Pas en même temps en plus de ça ! Mais personne ne les avait vus à part eux. PERSONNE ! Pas même un garde ! Mais à quoi servaient ces incapables ? Depuis qu’il avait vu l’indésirable, il avait coupé tous les contacts avec Arwak, car il ne pouvait pas prendre le risque que l’enchanteur le démasquât et le dénonçât. Et pourtant, Arwak était sûrement la seule personne qui aurait pu le renseigner. Frasuk s’inclina devant son père.

— Qu’y a-t-il, mon fils ?

— Puis-je sonder votre cœur ?

— Non.

— Peut-être qu’ainsi vous retrouveriez cette sérénité que vous aimez tant.

— Je n’ai nullement besoin de ton aide.

— Soit. Mais sachez tout de même que vous n’avez pas besoin de faire appel à Willamo pour obtenir les renseignements que vous désirez tant.

— Di Willamo est le seul à avoir les connaissances magiques pour me dire ce que je souhaite entendre.

— C’est ici que vous faites erreur, père.

— Pardon ? Oserais-tu mettre ma parole en doute ? Ou bien douterais-tu des capacités de Di Willamo ?

— Ni l’un ni l’autre, père. Je crois simplement que vous omettez une personne.

Georgelus se fit soudain plus attentif.

— De qui veux-tu parler ?

— Angelo.

— Quoi ? Bayerischn ?

— Exactement.

Georgelus poussa un juron. Bayerischn ! Georgelus fit signe à son fils de se retirer, mais ce dernier ne s’avoua pas vaincu.

— Rappelez-vous, père, Bayerischn est votre prisonnier, même si officiellement, il est à Gargamel en exil total et éternel…

— Bayerischn moisit dans sa cellule depuis seize ans ! beugla Georgelus.

— Certes, mais cela ne signifie pas que ses connaissances se soient altérées. Et puis, père, que risquez-vous à l’interroger ?

Georgelus ne répondit rien. Il était perdu dans ses pensées. Frasuk quitta la salle du trône.

Letia sortit alors de sa transe. Elle retomba tranquillement au sol.

— Maître, nous avons un problème.

— Ce n’en est pas un.

— Vous…

— Je dois avouer que je m’y attendais.

— Que comptez-vous faire ?

— Agir en fonction des circonstances, c’est…

— … le b a ba de toutes choses ici bas, conclurent en chœur les quatre autres.

— C’est bon, maître, on sait. La première chose qu’on apprend dans les quatre mondes, dit Letia.

Bayerischn sourit. Nul ne pouvait dire à qui ce sourire était adressé, ni même pourquoi il avait eu ce geste sympathique. Il faut malheureusement avouer que Bayerischn était tellement mystérieux et important, qu’on ne pouvait s’empêcher de chercher une raison rationnelle à chacun de ses actes. Peut-être n’y en avait-il aucune, même s’il était permis d’en douter. Bref, ce sourire sema le trouble dans la tête des jeunes nobles. Il était d’ailleurs assez surprenant de voir à quel point une action aussi bénigne qu’un sourire pouvait semer la pagaille dans bon nombre d’esprits sains.

— Voyez-vous, maître, vous n’avez toujours pas répondu à ma question, dit alors Letia pour se donner une contenance.

— Mais si.

— Oh pardon, maître, je voulais dire, vous n’avez pas répondu clairement à ma question.

— Les réponses les plus claires sont souvent les plus équivoques, dit l’enchanteur.

— Et inversement, grommela Letia.

— Une réponse claire peut-être équivoque, mais une réponse équivoque n’est jamais claire.

— Suffit, maître ! Je capitule. Vous êtes le roi de la rhétorique. J’abandonne. Vous avez gagné. Ne me dites rien, puisque vous y tenez…

Hydro regardait le soleil se lever. Letia et Bayerischn étaient partis depuis longtemps à présent. Et il ne savait pas ce qu’ils faisaient…

La salle de réunion était magnifique. Les murs, ornés d’immenses toiles : dieux en colère, héros guerriers, mais surtout lui, Georgelus Di Malfakis, voilà ce qui était représenté sur les œuvres. La table en bois d’if, de peuplier et de chêne était incrustée de diamants disposés de façon à dessiner les initiales et le blason de la famille royale. Pour finir, la pièce baignait dans des vapeurs de Rumikova, ce doux parfum extrait de la Rumi, l’algue la plus rare des quatre royaumes, tandis que de brillantes paillettes de Juminsus, suspendues dans les airs par magie, crépitaient paisiblement telle une bûche dans une cheminée, réchauffant ainsi la pièce. Et pourtant, même la beauté de l’endroit si cher au roi du Néant ne parvenait à calmer ce dernier. Ses conseillers l’avaient parfaitement compris. Aussi se montraient-ils encore plus prudents qu’à l’ordinaire quand ils s’adressaient à lui.

— Sire, l’État s’appauvrit de jour en jour, murmura le principal trésorier du roi, la crise nous guette…

— QU’AVEZ-VOUS DIT ? beugla Georgelus.

Le trésorier se figea.

— Je sais que cette nouvelle peut vous surprendre, mais…

Georgelus saisit le cou de son conseiller.

— NON, TU MENS ! TU ES MORT, CHAROGNE ! MORT !

Le général Skrykos, qui était à la gauche du trésorier, commençait à comprendre. Il dit simplement :

— Sire, les misérables ne sont pas là.

Georgelus lâcha soudain son conseiller en murmurant « Ah oui… » puis se rassit. Le trésorier n’osait poursuivre à présent. De toute façon, Georgelus ne souhaitait pas qu’il le fît. En effet, ce dernier se leva et quitta la salle, sous les regards étonnés des conseillers. Le général se leva à son tour et courut à la suite de Georgelus. Il referma la porte derrière lui. Il apercevait le roi s’engouffrer dans un long couloir. Il se lança à sa suite…

Georgelus était au bord de la crise de nerfs. La veille déjà, il avait cru voir ces misérables et maintenant, il les entendait. Mais que lui arrivait-il ? Il ne les avait pas entendus, c’était impossible. Mais pourtant, c’était bien la voix de cet infâme Ferien, qui lui avait dit : « Je te hanterai… encore et encore… tu n’auras aucune minute de répit… » Non ! Cette ordure était morte ! Elle ne pouvait pas lui parler, c’était tout bonnement impossible. Il entendit alors la voix de Skrykos :

— Mon roi.

Georgelus reporta son attention sur le général.

— Que veux-tu ? Va-t’en, je ne veux pas être dérangé.

— Sire, je crois que j’ai une solution à votre problème. Je crois savoir comment pouvoir neutraliser ces misérables afin qu’ils ne vous tourmentent plus.

— Comment ?

— En les déclarant morts officiellement.

— Idiot !

Georgelus frappa violemment le général. Celui-ci perdit l’équilibre et se cogna durement la tête au sol. Il se releva péniblement. Le sang coulait abondamment le long de sa tempe gauche.

— Et pourtant, Sire, c’est une décision plus que subtile puisque Bayerischn lui-même l’avait conseillée au vieux Mercadante, il y a vingt ans. C’était lors de l’affaire Waily. Quand le vieux Mercadante a annoncé la mort officielle de Waily, ce dernier s’est retrouvé paralysé. Sans emploi, ni maison, ni vie. Il a été obligé de rejoindre nos rangs et de changer de nom. De changer de nom sire…

Skrykos s’inclina devant le roi et prit congé. Georgelus ne le remarqua même pas. Il était perdu dans ses pensées…

Georgelus avait assez réfléchi. Il se précipita dans les appartements de son fils. Il l’y trouva en galante compagnie. Il chassa sans vergogne la jolie cavalière avant de beugler à son fils :

— Combien de temps faut-il pour aller à Gargamel ?

Frasuk sourit.

— Avec l’aide des enchanteurs, nous pouvons y être en moins de vingt-quatre heures.

— Alors, va prévenir les enchanteurs. Nous partons sur le champ. Moi et toi.

— Skrykos doit-il nous accompagner ?

— Non, il surveillera le palais en notre absence.

Les ordres étaient tombés. Le roi et son fils partaient pour Gargamel. Leurs destriers avaient été préparés à Gazmator. Toute une horde de Rykov les attendait. Ils devaient retrouver les Akmyrs à la porte Nebraska dans le grand Désert. Pour l’instant, il ne leur restait qu’à prendre le navire et traverser le lac Wasabi, qui séparait le palais royal de la capitale. Les Malfakis ne s’attardèrent pas. Ils embarquèrent immédiatement. Ils s’éloignèrent rapidement sous le regard triste et soumis de la reine Qalia et sous le regard pétillant de Skrykos.

— Pourquoi êtes-vous de si bonne humeur ? demanda Qalia au général.

Skrykos sursauta. Il baissa les yeux et minauda :

— Pardonnez-moi, Altesse, cela ne se reproduira plus, je vous le promets.

Sur ce, Skrykos s’éloigna, laissant la reine complètement subjuguée.

Qalia Dia Fryta yeda Malfakis avait rejoint ses appartements. Zahra, sa confidente, l’y retrouva.

— Vous m’avez demandée, madame ?

— Ah, vous voilà Zahra. Oui, j’aurais aimé m’entretenir avec vous.

— Bien sûr, madame. Mais de quoi ?

— Ne trouves-tu pas que des choses étranges se passent entre ces murs ces derniers temps ?

Zahra se figea. Qalia eut un sourire compatissant.

— Vous pouvez parler sans craindre d’être entendue par des oreilles indiscrètes. Et vous pouvez bien entendu compter sur ma discrétion. Sachez bien que je n’irai pas répéter notre conversation.

— Dans ce cas, madame, je tiens à être franche avec vous. Monsieur votre époux paraît absent ces derniers temps. Quant à monsieur le général, j’ai cru entendre par monsieur le portier de la salle de garde qu’il était souffrant.

— C’est aussi ce qu’il me semble. Voyez-vous, j’ai vu le général sourire lors du départ de ses altesses et je me suis permis de lui poser une question…

Zahra plaqua sa main contre sa bouche. Sur son visage, on pouvait lire de l’effroi.

—... mais il ne s’est pas offusqué. Le plus étrange, c’est qu’il a baissé les yeux et s’est excusé auprès de ma personne.

Cette fois, Zahra regardait la reine avec une surprise qui n’était pas feinte.

— Je partage ton étonnement, Zahra. Je m’attendais aussi à être tabassée et c’est pour cela que je voulais te parler. Monsieur mon mari et monsieur mon fils qui partent visiter Gargamel ; monsieur le général, qui fait preuve de courtoisie à mon égard, je trouve cela très étrange. Je crains qu’il y ait une présence qui se dissimule derrière tout ça.

— Une présence, madame ?

— Oui, car voyez-vous, de nombreuses choses étranges se passent ici depuis un certain temps. Les enfants de nos ennemis, qui apparaissent et disparaissent mystérieusement, monsieur mon mari, qui décide de partir pour Gargamel, tout ceci ne me paraît pas naturel. Je suis sûre que quelqu’un est derrière cela.

— Mais qui ?

— Malheureusement, je l’ignore Zahra.

Envers et contre tout, Frasuk Di Malfakis avait déniché quatre enchanteurs suffisamment doués pour les téléporter directement à Gargamel. Toutefois, il leur avait fallu plusieurs heures pour y parvenir. À présent, il se trouvait devant la haute tour triangulaire de sinistre réputation.

Son père, à deux pas sur sa gauche, cherchait une présence, derrière la cime des arbres. Il n’avait jamais aimé se rendre à Gargamel, car il s’agissait de la seule prison, avec celle de Ciptadur – (la prison airienne pour femmes), à se trouver au cœur d’une forêt maudite. Non pas qu’il soit superstitieux, la superstition étant réservée aux femmes et aux faibles, mais au milieu des arbres, des espions et des rebelles pouvaient se cacher. Frasuk se dirigea vers le Rykov qui surveillait la porte et lui donna quelques ordres brefs. Le soldat s’inclina et fit entrer le roi et son fils. Le Rykov en chef prit alors les choses en main et guida personnellement les Malfakis à travers le labyrinthe de couloir, puis soudain, il s’arrêta devant une porte rouillée par le temps. Il sortit une clef, déverrouilla l’entrée puis se décala sur le côté avant de dire :

— Majesté, le prisonnier ne quitte jamais sa cellule. Un enchanteur nettoie sa cellule toutes les semaines, sinon il se nourrit et fait ses besoins par terre. Autant dire qu’il n’est pas présentable.

— Sa cellule a-t-elle été nettoyée ?

— Ce matin même, Majesté.

— Alors, ça ira. Attendez-moi dehors.

Sur ce, Georgelus entra dans la cellule et referma la porte sur lui.

La cellule était petite. Il n’y avait pas de lit. Seulement du marbre partout. Il y avait un mince rayon de lumière, qui passait à travers une fenêtre condamnée. Cet unique rayon éclairait un bol vide, négligemment abandonné dans une main ridée. C’était la seule partie visible du prisonnier qui dégageait une odeur pestilentielle. Le reste était caché par l’obscurité de la cage. On ne dissimulait qu’une silhouette sombre. Immobile.

— Réveille-toi, dit Georgelus.

— Je ne dors pas, répondit le prisonnier.

— Alors, réponds à mes questions, prisonnier.

— Pourquoi venir me voir après tout ce temps ? Je pensais que vous m’aviez oublié.

— Réponds seulement à mes questions.

— Vous ne m’en avez pas posé.

— Tu as de la chance d’être mort pour l’humanité sinon ton arrogance t’aurait valu des coups de fouet.

— C’est une chance, en effet. En quoi puis-je être utile à l’assassin de celle qui aurait dû être ma souveraine ?

— Parle-moi de la magie des enchanteurs.

— Elle est immense. Peut-être même infinie. Mais que voulez savoir précisément, pour me rendre visite ?

— Comment neutralise-t-on la magie ?

— On ne neutralise pas la magie. On neutralise des enchantements, des enchanteurs aussi, mais on ne neutralise pas la magie. La magie est toute puissante, invincible, inébranlable.

— Alors, comment neutraliser un enchantement ?

— Un enchanteur vous attaquerait-il ? Un enchanteur aurait enfin eu le courage de se comporter comme un digne fils du vent ?

— Qui peut avoir le pouvoir de créer des illusions ?

— Sachez bien que si je connaissais son nom, je ne vous le dirais pas, mais pour créer des illusions, il faut être remarquablement doué. Peut-être même plus doué qu’Arwak Di Willamo.

— Arwak est le meilleur enchanteur de l’empire !

— Alors soit votre enchanteur ne crée pas d’illusion, soit Arwak joue double jeu.

Georgelus fit les gros yeux.

— Tu m’es inutile, Angelo.

— Alors dans ce cas, pourquoi venir me voir ? Ah… la situation se dégrade et vous ne pouvez plus contacter vos Akmyrs. Mais pourtant un enchanteur lutte contre vous dans l’ombre et vous avez besoin de réponses… Je suis désolé, mais je ne peux ni ne souhaite vous aider.

— Que se passe-t-il si je déclare officiellement la mort d’une personne disparue ?

— Vous… vous ne voulez pas faire ça ?

— Répondez !

Bayerischn ne répondit pas tout de suite.

— R… rien.

Georgelus eut un sourire triomphant.

— Votre misérable enchanteur sera neutralisé dès demain, et ce sera grâce à vous. Et oui, c’est vous, qui m’avez donné cette idée géniale. D’ailleurs pour vous remercier, je vais vous faire libérer. J’expliquerai aux trois rois que votre étroite collaboration mérite récompense.

— Si vous faites cela, mon roi me condamnera à mort pour trahison.

— Et alors ? Vous êtes déjà mort.

Sur ce, Georgelus quitta la cellule.

Le navire royal revenait déjà. Qalia n’en croyait pas ses yeux. Il n’était parti que depuis une demi-journée. La reine s’inclina devant son mari lorsque celui-ci posa pied à terre. Georgelus l’ignora. Il cherchait quelqu’un d’autre des yeux. Soudain, il demanda :

— Où est Skrykos ?

Voyant que personne ne répondait, il se tourna vers son épouse :

— Où est-il, femme ?

Qat s’inclina de nouveau.

— Je l’ignore, mon roi.

Georgelus gifla sa femme. Frasuk déclara alors :

— Ne vous en inquiétez pas maintenant, père. Demain sera une rude journée et le soleil est déjà couché.

— Oui, tu as raison, je chercherai cet idiot demain après la conférence. Peux-tu te charger de l’organiser ?

Pour toute réponse, Frasuk s’inclina. Georgelus jugea la conversation close et alla se coucher.

Skrykos apparut dans la cellule de Bayerischn, qui sentait de nouveau bon. Il avait encore du sang séché sur le visage. Il s’agenouilla près de l’enchanteur.

— Ça a marché ?

— Bien entendu. Mais ne traînez pas, ils sont sûrement déjà rentrés et risquent de découvrir votre absence.

— Vous avez raison. À demain.

Puis Skrykos disparut.

Cette nuit fut paisible pour Georgelus. Il se réveilla donc d’excellente humeur. Il retrouva Skrykos, très pâle, devant la porte qui accédait à la salle de réunion. Celui-ci avait encore l’épais filet de sang séché le long de sa tempe gauche. Le roi se rendit donc dans sa salle de réunion, Skrykos sur les talons. Les trois rois, accompagnés de leurs conseillers, y étaient déjà. Frasuk avait bien fait son travail. Il avait réussi à rassembler tout le monde en si peu de temps.

— Pourquoi nous avoir fait venir ? demanda Reg Di Meridiana Mercadante

— Parce que j’ai une déclaration à faire, et cette déclaration concerne les trois royaumes dont, je vous le rappelle, je suis suzerain.

— Et lui ? dit Melrose Di Shakos Tomasi en désignant Skrykos avec le menton.

— Lui me suit partout où je vais.

— De quel sujet, voulez-vous nous parler ? demanda la reine Lotus.

— Je suis contraint de vous annoncer officiellement les morts du prince Phebelus Di Hasta Korayos, héritier du trône d’Eau, du prince Hydro Di Shakos Tomasi, héritier du trône de Feu, et de Phililys Dia Hasta Korayos.

— Quoi ? murmura Melrose.

— J’ai envoyé des émissaires vous apprenant leur décès, mais maintenant, je déclare officiellement leur trépas. Aussi, je suis dans le regret de vous annoncer que vous êtes tous les trois sans descendant.

— Mais…

— Le débat est clos.

Sur ce, Georgelus quitta la salle de réunion. Melrose frappa du poing.

— Mais Baye…

— Melrose ! cria Reg.

Tous les regards se posèrent sur Skrykos, qui demeurait toujours dans la salle, accoudé contre un mur. Les deux rois donnaient l’impression de lutter pour ne pas sauter sur le soldat. Ils semblaient outrés par le sourire malicieux collé aux lèvres du général. La reine échangea alors un regard avec l’ennemi. Elle sourit à son tour. Skrykos quitta la salle…

Le roi d’Air ne savait que penser. Sur les ordres de Bayerischn, qu’il avait entrevu un très bref instant, il avait demandé à ce qu’une confrontation ait lieu sur la Grande Scène le 16 mars. Pourquoi ? Bayerischn ne lui en avait pas donné les raisons. Tout ce qui importait à l’enchanteur, c’est que la confrontation ait lieu. Plus étrange, il avait demandé que la confrontation soit totale. Or à sa connaissance, il n’y avait eu que quatre confrontations totales depuis la coexistence. Vraiment, le bon roi d’Air ne savait plus où donner de la tête…

Le 16 mars finit par arriver. Dur, froid, morose, sombre. Comme le cœur desséché de Reg Di Meridiana Mercadante. La crainte lui nouait les entrailles. La fameuse confrontation allait bientôt avoir lieu. Pourquoi une telle confrontation ? Il avait tellement peur que cela tourne au drame…

— Majesté !

Reg se retourna. Arwak Di Willamo le regardait avec une mine inquiète.

— Oui, Arwak ?

— Vous allez bien ?

— Ça va, ça va.

— Alors, pourquoi avoir organisé cette confrontation ?

— Tu le sauras le moment venu.

Sur ce, Reg retourna dans ses appartements pour se préparer à cette ultime confrontation, bien que tout comme Arwak, il se demandât pourquoi il avait organisé cette confrontation…

— C’est l’heure.

La pression leur nouait les entrailles. C’était l’heure. L’instant de vérité. Bayerischn méditait. Hydro faisait les cent pas. Phililys jetait des coups d’œil inquiets à son frère. Phebelus se pinçait les mains. Et Letia… Et bien Letia restait fidèle à elle-même. Elle niait sa crainte comme elle avait jadis nié sa peine. Elle ne bougeait pas, elle ne laissait paraître aucune émotion. Rien, nada. Fidèle à elle-même, en somme. Le maître enchanteur se saisit d’un miroir. Les autres s’agrippèrent à lui. Une demi-seconde plus tard, les cinq « rebelles » avaient déserté la petite chaumière…

Les cinq compagnons réapparurent dans une tour désaffectée.

— On dirait… une cellule, murmura Letia.

— C’est parce que c’en est une.

— Pourquoi nous avoir téléportés là-dedans, maître ?

— Parce que les cellules du palais ne sont presque jamais visitées. Il s’agissait donc du meilleur endroit pour réapparaître.

— Pourquoi ne pas réapparaître chez Mima Folila ?

— Parce que je ne veux pas mêler Mima à nos histoires. Elle a déjà suffisamment souffert et la plupart du temps, sa souffrance fait écho à celle de madame votre mère. Par ailleurs, les cris de joie de votre petite protégée auraient alerté nos ennemis. Bon… attendez-moi ici un instant, je vous prie.

Il s’agissait plus d’un ordre qu’une demande. Tous obéirent donc… même si certains n’hésitèrent pas à montrer leur mécontentement.

— Quand reviendrez-vous, maître ? demanda Letia.

— Quand la voie sera libre. Il se peut même… Dès que la voie sera libre.

— Et si la voie n’est pas libre ? intervint Hydro.

— Vous entendrez un signal… du moins, Letia en entendra un et elle vous ramènera à la chaumière. Je vous y rejoindrai alors, du moins j’essaierai.

— Ça fait beaucoup d’incertitudes tout ça, fit remarquer Hydro.

— Je ne peux pas offrir mieux pour l’instant.

Sur ce, Bayerischn quitta la pièce tandis que Letia entrait en transe…

— Hydro, que feras-tu si nous parvenons à sortir de cette impasse ? voulut savoir Phebelus.

Le prince de Feu jeta un bref coup d’œil à Letia.

— Je préfère d’abord être certain de sortir de cette impasse avant de mener à bien un quelconque projet, éluda-t-il.

— Est-ce vraiment un quelconque projet ? murmura Phililys.

Hydro fronça les sourcils lorsqu’il constata que cette dernière arborait le sourire malicieux des Auriens, qui comprenaient quelque chose de compromettant…

— Pourquoi cette question ?

— Simple curiosité de ma part.

À ce moment-là, Letia sortit de sa transe.

— Bayerischn a réussi. Il arrive, déclara-t-elle.

Comme pour confirmer ses dires, des bruits de pas se firent entendre au loin. Bayerischn les récupéra et les guida à travers les sous-sols du château. Il s’arrêta enfin devant une grande porte à double battant.

— À partir de là, nous serons dans le palais. Monsieur le roi d’Air a éloigné son personnel de cette aile, mais il peut quand même y avoir des retardataires, vous devez donc rester vigilants.

— Pourquoi ne pas modifier nos apparences ? proposa Phebelus.

— Parce que vous allez faire un brin de toilette, et que si vous êtes sous une fausse apparence, c’est cette fausse apparence, qui sera lavée et non la vôtre.

— Bon d’accord, nous serons prudents.

Letia et Phililys partagèrent une salle de bain. Pendant qu’elles goûtaient au plaisir de la toilette − plaisir qu’elles n’avaient plus savouré depuis trop longtemps à leur goût − elles discutaient, ou plutôt Letia tentait de combler l’insatiable curiosité de Phililys.

— Que feras-tu quand tu seras devenue princesse ?

— Tu veux dire si je deviens princesse ?

— Tu vas le devenir, je le sais. Alors que feras-tu ?

— Je ne sais pas encore. Peut-être que j’essaierai de parler avec ma… avec la reine.

— Tu ne comptes pas te marier ?

— Phililys, j’ai seize ans. En plus, je n’ai pas encore rencontré d’Airien, maître Bayerischn et mon père mis à part.

— Pourquoi crains-tu de considérer la reine Ana comme étant ta mère alors que tu appelles volontiers le roi, père ?

— Sûrement parce… parce que lui ne m’a pas rejetée. Vois-tu Phililys, depuis mon plus jeune âge, j’ai été rejetée. Personne ne m’a jamais aimée. Aussi, j’ai fini par me dire que j’étais différente. Puis vous êtes apparus et j’ai découvert que j’étais effectivement différente, mais quand je suis arrivée ici, la reine a refusé de me considérer comme… enfin à son tour, elle m’a rejetée. Non pas que je lui en veuille, mais pour moi, c’est assez dur de me dire que c’est ma mère alors qu’elle n’arrive pas à me considérer comme sa fille. Pour mon père, c’est différent. Lui me voit comme sa fille. Il est donc très facile pour moi de le considérer comme mon père… Tu dois me prendre pour un monstre ?

— Non, pas du tout. Je remarque juste à quel point tu es brisée, et cela me désole.

— Et toi, que comptes-tu faire, une fois, que tu seras redevenue la princesse d’Eau ?

— Moi ? Je pense que… Mais dis-moi comment trouves-tu Hydro ?

— Pardon ? On parle bien du même Hydro ?

— Oui, Hydro Di Shakos Tomasi, prince de Feu, général de l’armée ferienne, membre actif du conseil des Trois Royaumes, et représentant non officiel des rebelles de Sigpen, comment le trouves-tu ?

— Sais-tu que je me fiche pas mal de tous les titres que tu m’as cités ?

— Tu n’as pas répondu à ma question.

— Car tu connais déjà ma réponse.

— Tes sentiments n’ont pas changé ?

— Pas le moins du monde et je ne vois pas pourquoi ils changeraient. Mais pourquoi me parles-tu de lui ?

— Simple curiosité de ma part.

Letia fronça les sourcils.

— Quoi, qu’est-ce que j’ai dit ?

— Ce n’est pas parce que j’étais en transe que je n’ai pas entendu ce que tu as dit à Hydro. Tu lui as posé pas mal de questions, puis tu as conclu par « simple curiosité de ma part ».

Phililys fut un peu troublée puis elle eut un grand sourire.

— C’est parce que je suis extrêmement curieuse.

Letia lui lança un regarda soupçonneux avant de dire :

— Je vois ça…

— La confrontation va bientôt commencer, annonça Bayerischn.

Nulle place pour un sourire. Le mieux qu’ils pouvaient faire, c’était une vague grimace à peine visible sur leur visage. Tous étaient au bord de la nausée. Même Letia, la reine de l’indifférence avait le teint verdâtre.

— Alors, allons-y, murmura Letia…

Bien que la confrontation fût organisée dans l’urgence, elle attira beaucoup de monde. L’organisation de l’événement ne posa toutefois aucun problème. Il faut dire que tout est plus facile lorsqu’on a à sa disposition une armée d’enchanteurs. Le roi les avait tous mis sur le coup. Ainsi, les Airiens avaient été prêts à recueillir les Feriens qui arrivaient par la porte Patrimante et les Auriens qui, eux, atterrissaient sur Air par la porte Itimante, et à les téléporter à l’entrée des tribunes − Est pour les Auriens et Ouest pour les Feriens.

Les enchanteurs veillaient aussi à fournir des chevaux aux Néanais, qui débarquaient sur Air par la porte Scalimandre − la plus proche de la capitale et de la Grande-Scène que Klamidor abritait dans son sein − ces derniers refusant catégoriquement d’être touchés − alors imaginez téléportés !− par une race qu’ils jugeaient inférieure − nous remarquons avec étonnement qu’aucun enchanteur n’avait prié le peuple Sacré de revoir ses convictions à la baisse.

Le peuple Airien − c’est-à-dire les Airiens qui n’étaient pas mobilisés par le Roi ce jour-là − s’était précipité à la tribune Nord et les plus influents − autrement dit les habitants de Minaspondriac et de sa jumelle Hellespondriac ainsi que l’élite de Klamidor − avaient pu obtenir une place. Les autres, les messieurs et mesdames Tout le Monde s’étaient rabattus sur les places de la capitale et celles des grandes villes du royaume pour suivre la confrontation sur des écrans avec les Auriens et les Feriens tout aussi malchanceux qu’eux. L’électricité n’alimentant aucun des quatre mondes, les écrans étaient magiques, des nuages vaporeux, qui ne pouvaient représenter que le présent ou le passé. Ces écrans étaient créés par les enchanteurs et ce jour-là, les plus talentueux dans ce domaine avaient été mobilisés dans toutes les villes du royaume. Enfin, la sécurité − avec un tel rassemblement, les dangers étaient énormes − était assurée par l’armée du pays. Les réserves de toutes les villes, même de plus petits villages, avaient été dépouillées de tous leurs soldats et ces derniers avaient été envoyés dans tous les lieux susceptibles de diffuser la confrontation. Bref, il s’agissait du plus grand déploiement de forces du pays d’Air depuis des décennies. Pas un seigneur, pas un soldat, pas un enchanteur n’avait été épargné. Toutes les forces actives du royaume étaient en état d’alerte pour veiller au grain.

Mais en dépit de tout cela, le bon roi Reg Di Meridiana Mercadante était au bord de la crise de nerfs. En même temps, il avait des circonstances atténuantes. Sa vie et sa crédibilité se jouaient sur cette confrontation. Tous savaient en effet que le tyran Néanais, le suzerain, haïssait par-dessus tout être confronté de quelque manière que ce soit. Or là, le pays d’Air le confrontait avec les trois royaumes. Il était donc vital pour Reg que la confrontation se passe bien et que le Monde volant puisse justifier cette confrontation… sauf que − et c’était le grand problème − le peuple Airien ignorait les raisons de cette confrontation. Reg lui-même l’ignorait. Bref, le roi était condamné à faire confiance au maître enchanteur Bayerischn.

Reg admettait sans problème que Bayerischn était par le passé une valeur sûre, mais aujourd’hui ? Le roi d’Air n’avait pas revu son enchanteur depuis plus de quinze ans et ce dernier le mettait dans une situation insoutenable. Bayerischn avait-il conscience qu’il tenait la vie et la crédibilité de son roi entre ses mains ? Reg l’espérait, car le vieil enchanteur n’avait pas le droit à l’erreur…

— Hey Kirke ! Feriania !

Les deux interpellées se retournèrent. Derrière elles, Rempios, Jonchiurne, Zigomar, Mangogo et Pélusiaque leur couraient après.

— Vous êtes venus ? leur demanda Feriania.

— Comme tu peux le voir.

— Et Mato ?

— Les filles sont allées voir si elles ne le trouvaient pas dans la foule, mais… mais à mon avis elles feront chou blanc, répondit Mangogo.

— Pourquoi ? Mato est un noble, il sera sûrement là.

— Non, il a disparu de la circulation depuis qu’un enchanteur est venu le chercher le jour où le feu de détresse à été lancé, expliqua Mangogo.

— Il… il a disparu ? bégaya Kirke.

— Ouais. Le plus bizarre, c’est qu’il s’attendait à ce qu’un feu de détresse apparaisse ce jour-là. Il savait même qu’un étranger viendrait le chercher, mais il ne s’attendait pas à ce que ce soit un enchanteur. Melza est folle d’inquiétude. Elle croit qu’il lui est arrivé quelque chose de grave.

— Tu crois ?

— Moi, je ne sais pas. C’est possible, après tout Mato est un seigneur, jeune qui plus est. Il était peut-être en contact avec le prince et quand le prince a été condamné à mort, il s’est retrouvé dans une sale posture.

— Je n’espère pas, moi j’l’aime bien Mato, dit Kirke.

— Ouais, en plus il nous aidait bien financièrement, admit Rempios.

— Sans oublier qu’il était notre porte-parole auprès des nobles, renchérit Pélusiaque.

— Ah ouais, j’avais oublié ça ! dit Jonchiurne.

— Pas moi…, murmura Kirke.

— Hey voilà les filles ! intervint Pélusiaque.

En effet, Melza, Zawiya et Zajika étaient visibles à l’horizon. La première rejoignit rapidement son frère.

— On ne l’a pas trouvé.

— Pareil.

— Mais où a-t-il pu passer ? Je te jure que si l’enchanteur l’a refroidi, je le massacrerai.

— On ne le saura jamais, frangine, alors calme-toi.

— Que je me calme ? Mais je suis calme ! Je dis juste…

— Vous vous disputerez plus tard, il faut qu’on trouve des places en tribune, car il n’est pas question que je suive la confrontation au milieu d’Airiens puants, dit Zigomar.

— T’as raison, allons-y !

Ainsi le groupe de Sigpen se fondit dans la foule, qui se ruait vers la tribune Ouest, réservée au Feriens…

Ouf ! J’ai bien cru qu’on n’aurait jamais de place en tribune, dit Mangogo.

— Et pourquoi on n’en aurait pas eu ? s’enquit Zawiya.

— Eh bien parce qu’on n’est pas des nobles, voilà tout.

— Ouais…

— De toute façon, on n’a eu ces places que parce qu’on connaissait Mato, dit Pélusiaque.

— QUOI ? dirent les autres à l’unisson.

— Ben quoi, vous vous servez de vos yeux parfois ? Les vigiles vérifiaient nos noms à l’entrée. On était tous sur une liste. Et à votre avis, qui a fait cette liste ? Pas les gens du peuple en tout cas…

— Tu crois que… commença Mangogo.

— C’est Mato, qui nous a mis sur la liste, affirma Pélusiaque.

Les autres se regardèrent d’un air surpris. Après tout, ce qu’il disait n’était pas bête…

Les quatre rois et leurs familles avaient intégré leurs loges. La reine Lotus et son époux attendaient patiemment dans la leur située entre les tribunes Airiennes et Auriennes. Ils se dévisageaient. Ils se demandaient ce qui les attendait. Même si Lotus avait une petite idée…

— Majesté ?

Une petite voix se fit entendre.

— Oui, N’Kala ?

N’Kala était la servante et confidente de Phililys. La reine avait donc souhaité qu’elle vienne à la confrontation tout comme M’Malabo, le confident et servant de Phebelus.

— Je vous prie de m’excuser, mais je me demandais si vous saviez à quoi vous attendre.

— Malheureusement non. Je n’en ai pas la moindre idée.

— Alors comment peux-tu être aussi sereine ? lui demanda Cham Di Trybalou Defragas, son époux.

— Parce que je suis confiante. Mon vieil ami Reg n’aurait pas pris l’initiative de cette confrontation si c’était dangereux pour nous.

Elle le gratifia alors de son plus beau sourire qui était aussi son sourire le plus mystérieux. Cham fronça les sourcils. Quand sa femme souriait de la sorte, c’est qu’elle en savait beaucoup plus que ce qu’elle voulait bien laisser entendre…

Dans la loge des Feriens, le roi Melrose méditait dans son coin. Son épouse, la reine Jena faisait les cent pas, tandis qu’Archkos restait droit comme un i, tête baissée dans un coin de la pièce.

— Je trouve que nous voyons beaucoup trop les Airiens et les Auriens depuis quelque temps, maugréa Jena.

Melrose ne répondit rien. Jena poursuivit :

— Que nous nous rapprochions des Auriens, je peux le comprendre, ils traversent la même épreuve que nous. Mais les Airiens ! Ce sont eux les responsables ! C’est à cause de ces maudits oiseaux que notre fils est mort !

— Calme-toi, Jena ! Tu comprendras tout très bientôt.

— Quand ?

— Je pense aujourd’hui…

Georgelus semblait au bord de la crise d’hystérie. Pourquoi ce misérable roi d’Air l’avait-il convoqué comme un malfrat ? Surtout après ce qui était arrivé à Skrykos ? Frasuk et Skrykos regardaient le roi avec une moue rageuse. Eux aussi, avaient de mauvais pressentiments. Skrykos, que l’on retrouve totalement inconscient dans sa chambre à leur retour de Gargamel, sans souvenir d’avoir accompagné le roi Néanais lors de la déclaration officielle des morts des bâtards. Il ne se souvenait pas non plus d’avoir conseillé à Georgelus de déclarer officiellement la mort des bâtards, et bizarrement, il n’avait aucune blessure à la tête. Or, Georgelus se souvenait parfaitement de l’avoir violemment frappé, si bien que le général en avait saigné… Tout cela était étrange et cela sentait la magie à plein nez… On frappa à la porte. Georgelus fit signe à sa bonne à rien de femme d’ouvrir. Celle-ci obéit. Un enchanteur se tenait devant l’entrée.

— Quoi ? beugla Georgelus.

— Nous sommes prêts, déclara-t-il simplement.

Confortablement assis sur le siège, les amis de Mato discutaient paisiblement. Tous avaient hâte que la confrontation débute.

— Ça commence, annonça Melza.

Tous retinrent leur souffle…

Le Roi d’Air respira un bon coup et se lança hors de sa loge, sa femme et Arwak sur les talons. Les Airiens les acclamèrent. Ils traversèrent rapidement le couloir qui séparait les tribunes Airiennes et Feriennes, et montèrent sur scène. Ils se tinrent alors debout sur l’estrade de la Grande-Scène, tandis que Georgelus, accompagné de sa suite, quittait sa loge et traversait le couloir séparant les tribunes Auriennes et Néanaises pour rejoindre le Roi d’Air. Les acclamations se firent plus grasses, plus viriles. Aucune Néanaise n’était en tribune. Le Roi de Feu jaillit alors de sa loge, son épouse puis Archkos derrière lui. Les Feriens rugirent. Ils traversèrent leur couloir (celui séparant les tribunes Feriennes et Néanaises) et rejoignirent également l’estrade. Enfin, ce fut au tour des Auriens de quitter leur loge. La reine et son époux avancèrent main dans la main le long du couloir (qui séparait les tribunes Airiennes et Auriennes) et gagnèrent la scène sous les acclamations des Auriens et les applaudissements polis des Feriens et des Airiens. Les Néanais en revanche les sifflaient. Enfin les trois rois et la reine étaient sur l’estrade. Leurs époux se mirent à leur droite, légèrement en retrait tandis que le reste de leur suite se plaçait à leur gauche, également en retrait. Reg Di Meridiana Mercadante s’avança d’un pas. Il prit une longue inspiration puis déclara :

— Tout le monde ici présent s’étonne de cette confrontation.

Il avait presque murmuré sa phrase, mais le lieu étant imprégné de sorts décuplant l’acoustique, tout le monde l’entendit… et tout le monde confirma.

— Eh bien, je dois vous dire que je n’ai absolument rien à vous dire, aujourd’hui…

Les trois autres souverains firent les gros yeux, tandis que des sifflets commençaient à se faire entendre parmi le public…

— … seulement quelque chose à vous montrer. Toutes les explications viendront après.

Sur ce, Reg recula d’un pas et leva les bras au ciel. Un arc en ciel apparut alors. Un discours en jaillit... un discours que le maître Bayerischn tenait à la main.

— TRAÎTRE ! vociféra Georgelus, QU’EST-CE QUE CETTE INFAMIE ?

— Écoutez seulement, dit Bayerischn.

— Vous n’avez pas le droit d’être ici.

— Bien sûr que si, répondit l’enchanteur. Vous m’avez libéré. L’auriez-vous oublié ?

Georgelus rougit de colère. Jugeant l’incident clos, la voix du maître enchanteur lut le parchemin qu’il tenait toujours entre ses doigts fins :

— Voilà maintenant seize ans, que moi Bayerischn Di Angelo, maître enchanteur Airien au service de mon pays, ai été enfermé dans une cellule de Gargamel et laissé pour mort. Mon peuple m’a oublié, mais ce n’est pas mon cas. Là où j’étais, je n’avais presque plus aucun pouvoir, mais j’avais toujours mes connaissances. J’ai reçu la visite de notre suzerain et j’ai appris par lui qu’une personne de l’ombre défiait le suzerain. Mais était-ce un défi ? N’était-ce pas plutôt une lutte acharnée pour la survie ? Notre suzerain n’en a pas jugé ainsi. Il a donc condamné à mort les quatre héritiers. La mort de notre bien aimée princesse d’Air a été proclamée, il y a seize ans. Le peuple Airien est donc plongé dans le deuil depuis cette date et maintenant les peuples Aurien et Ferien le sont également. Voilà maintenant neuf jours que les morts des altesses Hydro, Phebelus et Phililys ont été proclamées. La loi annonce donc que leur châtiment, leur condamnation à mort, a eu lieu il y a neuf jours. Toutefois, les lois stipulent qu’une fois le châtiment expié, les châtiés peuvent retrouver leurs vies, leurs statuts, leurs rêves, ils peuvent tout reprendre. La seule condition est d’attendre huit jours. Plus de huit jours séparent l’exécution de nos quatre héritiers. Aussi ils ont droit de retrouver leurs vies et leurs fonctions…

Bayerischn se tut.

— Non, mais c’est de la folie ? s’étrangla Georgelus.

— Non, c’est la loi, intervint la voix d’Hydro.

Jena Dia Douchka Qématro yeda Shakos Tomasi eut un haut-le-cœur. Affolé, Georgelus chercha le traître. Il ne tarda pas à apparaître. Au début, tels des fantômes, les deux Auriens, lui et la mystérieuse Airienne, apparurent main dans la main avant de se matérialiser devant les rois et reines.

— La loi ? Mais la loi a décrété vos morts ! cria Frasuk.

— Oui, la loi a ordonné nos morts et nos morts ont été annoncées officiellement, dit Phililys. Est-ce notre faute si nous ne le sommes pas ? Vous avez annoncé nos morts, alors que nous ne l’étions pas. Vous nous avez condamnés à mort et par miracle, nous avons survécu. Nous ne sommes en rien responsables. Et la loi stipule que huit jours après le châtiment, nous pouvons retrouver nos fonctions. Nous avons attendu huit jours. La loi est de notre côté.

— Saisissez-vous d’eux ! vociféra Georgelus.

— Non, vous ne pouvez pas, lui dit Phebelus. Vous le pourriez si nous étions encore des condamnés en fuite, mais nous ne le sommes plus. Au moment même où vous nous avez déclarés morts, nos châtiments ont été appliqués, nos fautes expiées. Nous parlons en utilisant les textes de loi. Nous n’inventons rien. Du point de vue de la loi, nous avons expié nos fautes, et de ce fait, vous ne pouvez plus nous arrêter.

— Oh si ! Je vous recondamne à mort pour haute trahison ! rugit Georgelus.

— Vous ne le pouvez pas, répliqua Hydro, nous ne pouvons être condamnés deux fois pour le même crime sans nouvelle preuve. Nous ne faisons qu’appliquer la loi.

Frasuk fit les gros yeux et se jeta sur les quatre héritiers, épée dégainée… mais avant qu’il pût en toucher un, ceux-ci se trouvaient deux mètres plus loin. Letia avait réagi en une fraction de seconde. Pour la première fois, Georgelus porta son attention sur Letia.

— Quoi… alors c’est… non, NON ! Qui est-ce ? hurla-t-il en pointant Letia du doigt.

— Là où j’ai grandi, on m’appelait Lisa.

— Tu n’as pas le droit d’être ici en ma présence. Seul un noble peut être présent sur cette estrade lorsque j’y suis.

Letia sourit.

— Pourquoi croyez-vous que la princesse Letia Annabela Dia Meridiana Mercadante a été mentionnée dans le discours du maître enchanteur Bayerischn ? déclara Hydro.

— Non… NON ! Elle est morte, cette misérable bâtarde est morte ! J’ai assisté à son exécution, je l’ai vue jetée du haut…

— … des falaises maudites, acheva Hydro. Quel miracle, vous ne croyez pas ?

— Il faut croire que les poissons n’ont pas voulu de ma personne, dit Letia, et comme la loi le stipule, j’ai été châtiée pour mon crime, enfin le crime dont j’ai été accusée. Et vous ne pouvez pas me recondamner pour ce crime. Mon crime génétique ne reviendra en vigueur que lorsque j’enfanterai.

Le visage de Georgelus était déformé par la rage.

— Arrêtez-les ! Tous les quatre !

— Mais puisque nous vous disons, que vous ne le pouvez pas, insista Phililys. La loi est de notre côté. Vous ne pouvez en aucun cas nous recondamner pour un crime dont nous avons déjà expié la faute.

— Oh, mais ce n’est pas pour ce crime que je vous arrête, mais pour trouble illégal de la vie Néanaise.

— Et quelles sont les charges ? demanda Phililys.

— Mon témoignage, ainsi que celui de mon fils et celui du général !

— Je crains alors que votre condamnation n’ait pas lieu d’être. Nous sommes protégés par nos fonctions diplomatiques. Seul un crime de haute trahison peut briser cette protection avec des preuves matériellement irréfutables, or les textes de loi annoncent que les témoignages ne sont pas des preuves matériellement irréfutables. Vos témoignages sont psychiquement irréfutables, expliqua Phililys.

— Encore une chose, intervint Hydro. Maintenant que nous avons prouvé notre innocence, ne perdez pas votre temps en vous rendant au conseil pour modifier ou abroger les lois qui vous gênent, car vous avez perdu d’avance. L’une des règles d’or stipule en effet, que si une loi avait cours un tel jour, et qu’elle est abrogée par la suite, les affaires qui dépendaient de cette loi ne sont en aucun cas modifiables, autrement dit si vous modifiez les lois afin de nous inculper, nous serons tout de même protégés par les anciennes lois, surtout qu’une autre loi d’or stipule que l’on ne peut abroger ou rendre une règle d’or caduque.

— Bref, aujourd’hui, vous ne pouvez nous inculper. Aucun de nous quatre, dit Phebelus.

— Et ne tentez pas de reporter votre rage sur les trois rois, car la vertu de l’ignorance les protège. Surtout le roi d’Air. Ce dernier ne peut être accusé de complicité. Vous nous direz sans aucun doute que la chose qu’il voulait vous montrer c’était nous, mais c’est faux. Voilà la chose qu’il voulait vous montrer….

Une immense statue d’or jaillit alors des lattes de la scène. Elle représentait un Airien, un Aurien, un Ferien et un Néanais.

— … et n’allez pas dire que nous avons créé cette statue pour protéger le roi d’Air, car vous savez que cela est faux. Vous savez en effet que lorsqu’un roi ou n’importe quel citoyen de n’importe quel monde souhaite montrer un objet lors d’une confrontation, l’objet en question est analysé par un jury composé de citoyens des quatre mondes. La statue avait donc déjà été présentée. Il est donc impossible qu’elle soit le fruit de notre imagination. Enfin, nous avouons tous les quatre avoir profité de la confrontation d’aujourd’hui, qui était en réalité un hommage aux quatre royaumes et à leur coexistence pacifique, pour retrouver officiellement nos vies et nos fonctions, et comme les héritiers des rois et reines sont autorisés à monter sur scène pendant une confrontation, notre action n’est pas illégale.

Cette dernière tirade de Letia fut l’estocade finale. Georgelus pâlit et fit une horrible grimace. Horrifié, il remarquait qu’il était dans l’impasse à cause de lois stupides. Écœuré, il invita sa suite à le suivre et quitta en trombe la scène. Les citoyens Néanais quittèrent la tribune à la suite de leur suzerain. Une fois la Grande-Scène débarrassée de tous les Néanais, les quatre héritiers se tournèrent vers leurs publics et levèrent haut leurs mains entrelacées, pendant que les spectateurs les acclamaient. Puis Phililys commença à chantonner. Le silence revint et tous entendirent ce qu’elle chantait accompagnée par les trois autres héritiers :

« Dans les temps anciens, cinq mondes parallèles vivaient en parfaite harmonie,

La Terre, L’Air, Le Feu, L’Eau et Le Néant,

Voici les noms de nos cinq Grands.

La Terre et Le Feu prônaient esprit guerrier et noblesse d’esprit,

L’Air et L’Eau revendiquaient intelligence et magie

Pour préserver cette belle Hégémonie.

Rien ne pouvait troubler la paix établie,

Si ce n’est le Néant,

Monde cruel et véhément.

Avec lui vinrent la discorde et la guerre.

Au revoir, Terre aguerrie !

La belle bleue se sépare des quatre autres tandis

Que le Néant impose sa suprématie

Aux trois autres affaiblis.

Mais même dans le Noir,

Il reste un brin d’Espoir.

Une prophétie annoncera bientôt la révolte des trois

Que « le quatre héritier » accomplira. »

Le public hurla de bonheur. Car pour la première fois, ils pouvaient espérer. Pour la première fois, la prophétie ne ressemblait pas qu’à un vulgaire poème. Pour la première fois, elle avait un sens. Jena Dia Douchka Qématro yeda Shakos Tomasi fit un pas vers son fils. Celui-ci lui sourit. Il lâcha la main de Phililys qu’il tenait jusqu’alors et se tourna vers sa mère les bras grands ouverts. Jena accepta l’embrassade de son fils. Jena marqua le début des retrouvailles. Les jumeaux se rendirent vers leur père et l’enlacèrent à leur tour. Mais Letia, elle, ne bougea pas d’un pouce. Elle s’inclina devant les trois Rois avant de regarder du coin de l’œil le couloir par lequel Georgelus s’était sauvé. Hydro s’en aperçut. Il lâcha sa mère et attrapa Letia avant qu’elle ne s’échappe.

Elle se débattit, mais il avait eu le temps de bander ses muscles. De plus, elle n’avait aucune planche magique sur elle. Elle ne pouvait donc pas avoir recours à la magie. Autrement dit, sur ce terrain, Hydro était le maître incontesté.

— À quoi tu joues ? chuchota-t-il.

— J’ai accompli ma part du contrat, maintenant, je retourne en coulisse, répondit-elle dans un souffle.

— Oh non ! s’exclama-t-il.

Hydro poussa alors Letia sur les devants de la scène en criant :

— Peuple d’Air, nous vous rendons votre héritière !

Letia se figea. Elle regarda les Airiens avec une mine horrifiée. Le peuple Airien, quant à lui dévisageait Letia, sans faire le moindre geste, sans faire le moindre bruit. Auriens et Feriens ne prononçaient plus un mot. Une longue minute s’écoula dans un silence de mort. Puis il y eut des applaudissements timides qui ne venaient pas du public. Letia fit volte-face. Ana Dia Polymaki Setrada yeda Meridiana Mercadante l’applaudissait ! Puis elle fut accompagnée par son mari qui fut ensuite suivi par Arwak Di Willamo, que nous avions totalement oublié.

Le peuple Airien se mit alors à applaudir. Puis se fut l’acclamation. Tout le monde scanda le nom de Letia. Airiens, Auriens et Feriens. Tous unis en cet instant pour souhaiter la bienvenue à la princesse. Rouge de honte, Letia s’inclina d’abord devant le public en général, puis elle se tourna plus particulièrement vers les Airiens et s’inclina de nouveau. Elle renouvela son geste à deux reprises, une fois devant les Feriens et une autre devant les Auriens. Elle se tourna alors vers les nobles, qui la regardaient sur l’estrade. Là, instinctivement, elle se mit à genoux, et murmura, les yeux baissés :

— Merci.

Ana s’avança vers sa fille et l’obligea à se relever. Letia s’exécuta. Son regard croisa celui de sa mère. Elle sauta dans ses bras et fondit en larmes. Toujours sous les acclamations du public…

Neuf jours plus tôt :

Letia et Bayerischn réapparurent. Un épais filet de sang séché barrait la tempe gauche de Letia, mais elle avait un sourire malicieux aux lèvres. Phililys sauta sur elle.

— Mon Dieu ! J’étais morte d’inquiétude, vous n’avez pas donné signe de vie depuis près de deux jours ! Que s’est-il passé ? Pourquoi as-tu du sang séché sur le visage ?

Le sourire de Letia s’élargit.

— Princesse d’Eau, vous retrouverez votre rang dans neuf jours, expliqua Lisa.

— QUOI ?

— La condamnation à mort, qui pesait contre vous, a été levée. Les trois condamnations sont désormais oubliées.

— Pourquoi ?

— Parce que la loi stipule que la condamnation prend fin, lorsque le condamné expire, expliqua Bayerischn. Or le suzerain a annoncé officiellement vos trois décès.

Le visage de Phililys s’assombrit.

— Je… je suis morte ? Mais si j’ai été déclarée morte, comment pourrais-je reprendre mon rang ?

— Parce que la loi a de nombreux défauts que nous avons exploités, dit Bayerischn. Voyez-vous, la loi stipule qu’un condamné, quelle que soit sa peine, retrouvera son statut, son rang et ses biens neuf jours après l’expiation de sa peine. Et comme aucune loi n’interdit à un mort de revenir à la vie, vous pourrez retrouver votre rang comme si de rien n’était.

— Mais…

— Nous n’avons rien laissé au hasard, damoiselle. Le suzerain ne pourra pas vous recondamner à mort, car on ne peut pas condamner une personne pour le même crime sans apporter de nouvelles preuves ; et pour l’instant il n’a absolument aucune excuse pour vous sanctionner de nouveau. Enfin, quand bien même il voudrait amender les textes précédents pour empêcher votre retour, il ne le pourrait pas, car l’une des lois inamendables de notre constitution stipule qu’une affaire ne peut prendre en considération une loi publiée postérieurement à sa création, autrement dit même si Georgelus modifie les lois pour contrer notre démarche, cela sera vain, car son amendement sera postérieur à notre démarche et la règle d’or nous protégera. Nous avons mené le suzerain là où nous voulions le mener. Il est tombé dans notre piège et se trouve maintenant dans une impasse. Nous avons poussé sa paranoïa au paroxysme et nous allons en récolter les lauriers le 16 mars. Il a cru pouvoir nous rayer de la carte, mais au lieu de cela, il nous a rendus plus forts. Nous l’avons battu.

Les paroles de Bayerischn mirent du temps à pénétrer les esprits. Toutefois, il était indéniable que la petite bande avait excellemment bien joué et remporté la manche.

Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis la confrontation. Au royaume de Feu, un banquet eut lieu pour fêter le retour du prince prodigue. Puis Hydro s’était rendu à Sigpen pour y rencontrer ses amis. Il lui fallut pas mal de temps pour leur expliquer les raisons de son mensonge et de parvenir à les convaincre de lui pardonner. Il dut ensuite les persuader de ne pas le vouvoyer et de continuer à le traiter comme leur vieil ami Mato et non comme le prince Hydro. Il refusait qu’on lui voue un culte démesuré. Bref, il lui fallut près de deux mois pour retrouver sa vie d’avant…

Phililys et Phebelus n’eurent pas ce problème. Ils subirent deux semaines d’agitation, tout le royaume souhaitant célébrer leur retour, puis ils retrouvèrent le calme et la paix. Le caractère humble des Auriens avait une nouvelle fois joué en leur faveur…

Au pays d’Air, ce fut plus calme que l’on aurait pu le croire. Un immense bal eut bien entendu lieu pour célébrer le retour ou plutôt la venue de la princesse, morte depuis seize ans, et la famille insista pour la présenter à tous les hauts dignitaires du royaume. Mais hormis cela, Letia n’eut pas trop de problèmes. Elle continua à apprendre la magie avec Bayerischn qui en dépit de la rage de Georgelus, avait bel et bien été libéré et avait récupéré son titre de maître enchanteur. Aussi découvrait-elle les droits et les devoirs, les avantages et les inconvénients d’être à la fois une princesse et une enchanteresse…

Puis vint l’aube du lundi 12 mai. Le bon roi fit l’annonce à sa fille. Il profiterait du repas organisé par le roi Melrose le soir même pour la faire aux autres. Letia s’inclina devant son père et prit congé de sa personne. Elle se précipita alors dans ses appartements et s’y enferma. Elle y pleura tout son saoul pendant plus d’une heure avant de laisser entrer sa femme de chambre et amie, Uhaina. Elle lui cacha son chagrin et Uhaina, inconsciente du mal de sa maîtresse, l’aida à se préparer pour se rendre au pays de Feu.

Phebelus se leva d’excellente humeur ce matin du lundi 12 mai. Rien ne parvenait à entamer sa bonne humeur. Il était même prêt à jouer les policiers entre Hydro et Letia si nécessaire. Il croisa sa sœur dans un bureau. Elle discutait avec leur mère. Il alla à leur rencontre.

— Bonjour, mère. Bonjour, Phililys.

— Salut, grogna sa sœur.

— Quelque chose ne va pas ?

— Elle m’en parlait justement, lui indiqua la reine.

— De quoi s’agit-il ?

— J’ai un mauvais pressentiment, dit Phililys.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Vois-tu, je trouve étrange que Letia ne m’ait pas contactée.

— Elle te contacte tous les jours, tu ne vas tout de même pas hurler, parce qu’aujourd’hui, vous n’avez pas jacassé ! Si elle ne t’a pas contactée aujourd’hui, c’est sûrement parce qu’elle sait que vous allez vous voir ce soir.

— Non, je ne crois pas. Je crois qu’il se passe quelque chose de grave.

— Quoi qu’il en soit, nous ne le saurons pas avant ce soir, intervint Lotus, alors allez-vous préparer, nous partons pour Paj’Zakaria.

— Quoi, si tôt ?

— Oui. Nous nous préparerons là-bas en vue du banquet Ferien. Il est plus commode de se préparer à deux pas de la porte des mondes.

Sur ce, Lotus s’éloigna. Phebelus gratifia sa sœur d’un joli sourire puis quitta la pièce à son tour. Phililys soupira profondément avant de se résigner à suivre son frère. Quelque chose n’allait pas, elle en était certaine…

Melrose Di Shakos Tomasi attendait droit comme un « i » l’arrivée imminente de ses invités. Il attendait aussi le retour de son fils. Hydro avait quitté le palais la veille et ce gredin n’était pas rentré. Mais que faisait-il ? Bon sang ! Archkos était parti à sa recherche et il espérait qu’il le ramènerait à temps.

Malheureusement, ce n’était pas le cas. Déjà des chevaux arrivaient à l’horizon. Des chevaux accompagnés de son escorte. Non ! Ses invités étaient déjà là ! Mais que faisait Hydro ?

En bon maître des lieux, le roi Melrose Di Shakos Tomasi, accompagné de son épouse, accueillit chaleureusement ses hôtes. Airiens et Auriens avaient eu la courtoisie d’arriver en même temps. Ils s’inclinèrent devant Reg et Lotus et enlacèrent même les trois héritiers. Puis vint la question fatale. Ce fut la princesse Phililys, qui la posa :

— Où est le prince Hydro ?

Melrose leur lança un regard rempli d’excuses avant de balbutier :

— Navré… le gredin a quitté le palais hier et je ne l’ai pas revu depuis.

— Vous ignorez où il est ? demanda Phililys.

— Je… Je suis confus. Ceci ne lui ressemble pas, murmura le roi de Feu.

Phililys croisa alors le regard de Letia qui eut un faible sourire avant d’hocher la tête. Phililys reporta son attention sur le maître des lieux et lui sourit.

— Ce n’est pas grave. Nous pouvons remédier à la situation. Letia ?

La jeune Airienne avança d’un pas et s’inclina devant le père d’Hydro.

— Dois-je le ramener ?

— Vous pourriez ?

— Rien de plus simple. Je peux le faire apparaître ici directement ou me rendre à ses côtés.

— Vous en êtes vraiment capable ? murmura Melrose avec un œil soupçonneux.

Letia fronça les sourcils.

— Si vous ne le voulez pas, je ne ferai rien !

— Letia !

Phebelus avait perçu la colère de Letia et avait haussé la voix. Letia ferma les yeux avant de se répandre en excuses. Pour une fois, le roi de Feu ne se formalisa pas de l’arrogance d’un Airien. Cela n’avait toutefois pas échappé à son épouse et au roi d’Air qui semblaient tous deux furieux.

— Je vous prie de pardonner mes propos déplacés. Je n’aurais jamais dû.

— Si vous alliez chercher Hydro pour vous faire pardonner ? proposa Melrose avec un sourire bienveillant aux lèvres.

Terriblement gênée, Letia acquiesça et sortit son petit miroir. Comme d’habitude celui-ci s’incrusta dans sa paume écarlate. Ignorant les regards ahuris de son père, de Melrose et d’Arwak, elle se mit à chercher Hydro dans le reflet du miroir.

— Avez-vous besoin d’aide ? murmura Arwak.

— Aucunement, répliqua sèchement Letia.

— Laissez-moi faire, c’est une technique très complexe…

— … que j’ai utilisée alors que j’ignorais l’existence même des enchanteurs, alors maintenant je vous prie de me laisser faire, monsieur… De toute façon, votre aide m’est inutile puisque j’ai localisé monsieur le prince Hydro.

Sur ce la surface réfléchissante du miroir devint fluide et Letia disparut tandis qu’une petite éclaboussure perturbait la paroi lisse du miroir… Letia réapparut sur une place publique. Une bande de jeunes était accoudée sur une rambarde de bois à l’autre bout de la place. Derrière la balustrade, le lac de Croix Fleurie, qui bordait Farampalinos, la capitale, et Sigpen, la cité des rebelles. Letia crut qu’elle s’était trompée lorsqu’elle vit Archkos mal à l’aise au milieu de la bande. Elle avança en direction des jeunes. En se rapprochant, elle put entendre leur conversation :

— … l’ai dit. Je refuse de bosser. Si je dois bosser, il me faut un salaire potable, or tu le sais, on nous exploite. Tu n’as qu’à parler de nous aux seigneurs et quand ils ne nous exploiteront plus, on bossera.

Hydro, qui contemplait les eaux lisses du lac, soupira :

— Je comprends parfaitement, Mangogo, mais je ne peux rien faire pour toi, si tu n’y mets pas du tien.

— Monsieur Hydro, intervint la voix précipitée d’Archkos, nous devons y aller. Vous allez être en retard au dîner…

— Suffit, Archkos, je n’ai aucune envie d’aller à ce dîner. Pour l’instant, je parle avec mes amis.

— Votre absence va se faire sentir, et cela risquerait de raviver les anciennes querelles. Or il ne serait pas judicieux de mettre monsieur le roi d’Air en colère, alors que nos relations avec les Airiens sont en nette amélioration.

— Je me fiche du vieux Mercadante. Il ne m’effraie pas. Pour être franc, sa fille est nettement plus dangereuse.

— Alors dans ce cas, rentrons ! Ne mettons pas damoiselle sa fille en colère, elle sera aussi présente au dîner.

— Archkos… Je t’ai dit, que je n’ai…

— Tais-toi ! le coupa Melza, notre conversation n’est plus privée.

Melza venait d’apercevoir Letia qu’elle n’avait pas reconnue. Zigomar l’interpella :

— T’es qui toi ? Tu ne vois pas que la conversation est privée ?

Archkos se tourna soudain vers Letia, mais Hydro ne prit pas cette peine.

— Bonsoir, Archkos. Pour vous répondre monsieur, je me nomme Letia et je suis venue chercher monsieur le prince Hydro.

Archkos s’inclina devant Letia en lui souriant. Hydro ne daigna pas se tourner vers elle.

— Va-t’en. Je n’irai pas à ce foutu dîner. Je parlemente.

— Ce n’est pas à moi qu’il faut dire cela, mais à monsieur votre père. C’est lui, qui m’envoie. Mais si vous voulez, je peux transmettre un message.

Hydro fit volte-face.

— Pourquoi me vouvoies-tu ?

Letia ne répondit pas. Elle restait droite et rigide, les mains dans le dos. Ce qui irrita Hydro encore plus. La froideur de l’Airienne faisait bouillir le Ferien.

— Qu’y a-t-il ? Parce que tu es devenue damoiselle Letia Annabela Dia Meridiana Mercadante, tu dois te sentir supérieure à moi et me vouvoyer ?

Letia ne répondit pas. Elle ne bougeait pas.

— Réponds-moi !

Archkos regardait Hydro avec une expression horrifiée. Letia, elle, resta de marbre.

— Mon vouvoiement n’a absolument rien à voir avec un quelconque manque de respect, mais si vous me faites l’honneur de m’accompagner jusqu’au palais de monsieur votre père, alors vous en connaîtrez la cause.

— Et pourquoi tu ne me dirais pas la cause ici ?

— Monsieur mon père souhaite annoncer une grande nouvelle et parler en amont serait lui ôter son plaisir.

— Oh ! Mais voilà, qui est charmant ! La sale petite peste s’est transformée en adorable fifille à papa !

Letia pâlit sous l’insulte tandis qu’elle observait Hydro d’un air triste. Archkos, qui sentait un malaise chez l’Airienne, lança alors un regard implorant à son maître.

— Monsieur Hydro…

— Tais-toi, Archkos !

— Non ! Vous, taisez-vous !

Arwak Di Willamo venait d’arriver. Letia sursauta. Elle ferma les yeux une fraction de seconde, mais lorsqu’elle les rouvrit, son regard avait changé. La couleur de ses yeux avait changé. Le gris de la tristesse avait fait place au noir de la haine.

— Je croyais vous avoir dit que je n’avais pas besoin d’aide, monsieur.

Les mots de Letia fusèrent. L’hostilité se faisait très nettement sentir.

— Oui, mais j’ai bien fait de vous désobéir, ma tendre mie. Cet infâme Ferien…

— Taisez-vous ! Si vous avez le moindre respect pour moi ou pour mon père, je vous prie de vous taire ! hurla Letia.

— Je dois vous défendre ma…

— Cessez de m’appeler ainsi ! Je ne suis pas votre mie !

— Pour l’instant, mais encore quelques jours de patience et…

Arwak ne put finir sa phrase. Letia avait sorti une planche magique de sa poche et Arwak s’était vu affublé de scotch sur les lèvres. Il le retira d’un coup sec. Letia lui lança un regard rempli de haine, puis fit apparaître les jumeaux grâce à son petit miroir.

— Dites-lui de se taire avant que je fasse quelque chose que je pourrais regretter ! ordonna Letia.

Phililys se précipita sur Letia tandis que Phebelus priait Arwak de se retirer. Sentant le combat perdu, Arwak baisa la main de Letia avant de disparaître. Les yeux remplis de larmes, elle fixait Hydro.

— Ai-je besoin d’être plus claire, Monsieur ? cria-t-elle.

Hydro fit non de la tête. Ce dernier avait oublié sa colère. Il contemplait Letia avec un mélange de compassion et de surprise. Letia se dégagea de l’étreinte de Phililys et leur tourna le dos.

— Qu’y a-t-il Letia ? murmura Phililys.

Letia renifla, mais demeura silencieuse.

— Tu as le droit de refuser, lui dit Hydro.

Letia fit volte-face.

— Ah oui ? Et pourquoi je ferais ça ? Et en quoi cela te concerne d’ailleurs ? Toi, tout ce qui te concerne, c’est ce foutu dîner.

— Tu es en train de bousiller ta vie. Ce n’est pas un homme pour toi.

Les jumeaux comprirent enfin. Désespérée, Letia laissa couler une larme.

— Mon père l’a choisi. Je ne peux pas me permettre de mettre en doute son jugement.

— Si tu le peux, rétorqua Phililys. Tu as le droit de refuser, si tu juges, qu’il ne sera pas un bon mari. Letia, tu ne peux pas l’épouser si le voir te révulse à ce point.

— Je n’irai pas à l’encontre de la volonté de mon père, même si l’idée d’épouser ce… cet… même si l’idée d’épouser Arwak ne me plaît guère.

— Mais pourquoi ? demanda Phebelus.

Letia ne répondit pas. Hydro croisa les bras.

— Parce que damoiselle Letia Annabela Dia Meridiana Mercadante s’est transformée en charmante fille à papa.

Letia se rua sur Hydro et le frappa de toutes ses forces, alors qu’elle éclatait en sanglots. Il ne bougea pas d’un centimètre. Tout en libérant ses larmes contre sa poitrine, elle continuait de frapper le prince de Feu. Alors lentement, très lentement les bras du jeune Ferien se refermèrent sur Letia. Il se mit à la bercer. Chut… Letia commençait à se calmer… Chut… Letia cessa de pleurer.

— Ça va mieux ? murmura Hydro.

Letia fit « oui » de la tête et se dégagea lentement.

— Je suis navrée, dit-elle, penaude.

— Pour être franc, je préfère cette réaction à celle de la gentille fifille à papa, avoua Hydro, mais ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi te marier avec Arwak Di Willamo te révulse à ce point.

— Là, j’avoue que je suis d’accord avec Hydro, dit Phebelus. Arwak est un très grand enchanteur et le conseiller de ton père, qui plus est. Tu devrais être ravie que ton père t’ait choisi Arwak.

Letia grimaça. Phililys eut un sourire compatissant.

— Tu as des sentiments pour quelqu’un d’autre.

Letia hésita un instant avant de faire « non » de la tête.

— Non ? répéta Phililys en fronçant les sourcils.

Letia prit une profonde inspiration avant de dire :

— Maître Bayerischn m’a révélé la vérité sur la nuit où j’ai été sauvée. Pourquoi vous m’avez retrouvée sur Terre, pourquoi il a été arrêté, enfin tout.

Les deux princes, Phililys et les amis de Hydro regardaient Letia sans comprendre. Letia leur expliqua ce que Bayerischn lui avait montré au palais, le jour des retrouvailles. Phililys poussa un cri horrifié.

— Tu veux dire qu’Arwak est un Akmyr !

— Akmyr, je ne sais pas, mais en tout cas il a voulu me vendre à Georgelus quand j’étais bébé… Mon père veut que j’épouse un homme qui a voulu ma mort et qui complote peut-être contre nous… Bon on y va ? J’étais censée ramener Hydro, pas kidnapper les jumeaux.

— Tu es sûre d’être prête à revoir Arwak ? s’enquit Phililys.

— Ai-je le choix ?

— On a toujours le choix, répondit Hydro.

— Hydro, comprends-moi, pendant seize ans, j’ai vécu sans famille, alors maintenant qu’on m’en donne une, je n’ai pas envie de la décevoir, même si pour cela je dois jouer les charmantes fifilles à papa.

— Sauf qu’en faisant cela, tu bousilles ta vie, mais en plus tu nous mets en danger par la même occasion, objecta Phebelus.

— Je ne veux pas vous créer de tort.

— Oui, mais si ce que tu dis est vrai, alors tu risques d’intégrer un Akmyr parmi nous, rétorqua Phililys.

— C’est pour ça que je comptais m’éloigner de vous le temps de m’assurer de la fiabilité d’Arwak, murmura Letia.

— Tu préfères t’éloigner de nous ? murmura l’Aurienne.

— Je ne veux pas m’opposer à mon père. Je ne me relèverai pas si je me retrouve à nouveau seule.

— Bon rentrons, intervint Hydro, on reparlera de cette histoire plus tard.

Tous prirent la main de Letia, qui plongea son regard dans un petit miroir. Une éclaboussure plus tard, les quatre héritiers disparurent… pour réapparaître au palais du roi de Feu.

— Hydro ! Mais où étiez-vous passé ? vociféra le maître des lieux.

— Il parlementait, votre majesté, répondit Letia.

— Il vous insultait, oui ! objecta Arwak.

— Vous insultiez ma fille ? s’écria Reg.

— Moi, je l’ai frappé, ce n’est pas mieux.

— Vous avez osé porter la main sur mon fils ? s’emporta Jena.

— Reine de Feu, damoiselle la princesse d’Air souhaitait simplement défendre monsieur votre fils en insinuant une telle chose, traduisit Phililys. Elle n’a jamais levé le petit doigt sur monsieur votre fils. D’ailleurs comment aurait-elle fait ? Monsieur votre fils est un guerrier.

— Alors pourquoi a-t-elle prononcé ces mots ?

— Parce qu’elle trouve monsieur Willamo agaçant, expliqua Phililys.

— Et je n’ai pas de mal à la comprendre, mère, ajouta Hydro.

— Quoi ? Voilà que vous m’insultez ! s’écria Arwak.

— Pourquoi vous prenez cela pour une insulte ?

— Je vous le demande !

— HYDRO !

Tandis que la tension montait entre les deux hommes, Letia s’était interposée.

— Hydro, s’il te plaît.

Hydro acquiesça d’un signe de la tête et croisa les bras. Arwak eut un sourire hargneux.

— Voilà un acte digne d’un homme, siffla l’enchanteur, obéir aux ordres d’une femme.

— Et voilà les propos dignes d’un Akmyr. Désavouer les propos de sa souveraine… de sa fiancée !

Dans la bouche de Hydro, les mots donnèrent l’impression d’être du poison. Tremblant de rage, Arwak hurla :

— Je te défie, Hydro Di Shakos Tomasi !

— NON ! cria Phebelus en s’interposant à son tour.

— Et je relève le défi.

— Nous nous battrons pour Letia.

— Pour Letia donc. Je vous laisse le choix du terrain. Je vous écraserai de toute manière.

— Allons, messieurs, calmez-vous, oubliez ces paroles… intervint le roi d’Air.

— Non, bon roi d’Air. Je ne peux oublier. D’ailleurs, il est de mon devoir de vous libérer de cet Akmyr.

Arwak se rua sur Hydro qui l’évita sans mal.

— Alors ainsi, moi je suis un Akmyr ? Vous délirez complètement, mon pauvre !

Hydro sourit.

— Le 22 mai sur Air.

Sur ce, il s’inclina légèrement devant Letia avant de s’éloigner d’un pas tranquille. Arwak grimaça et quitta le palais. Terriblement mal à l’aise, les rois d’Eau et d’Air prirent congé du roi de Feu. Il était préférable de mettre fin de suite à ce dîner…

Les dix jours filèrent comme le vent. Et pourtant ce fut dix jours d’enfer pour Letia. Elle avait beau savoir qu’elle n’était pas encore prête à comprendre Hydro − son maître Bayerischn avait pris soin de le lui rappeler − elle ne pouvait s’empêcher de penser à lui. Elle voulait déchiffrer son mystérieux comportement. Il la hantait. Pourquoi avait-il défié Arwak ? Pourquoi était-il si lunatique ? Mais s’il ne l’était pas, pourquoi ces soudaines montées de haine et de colère ?

Comme toujours, elle avait la sensation d’apercevoir deux Hydro : un homme et une brute. Quelle facette primait sur l’autre ? Serait-il encore vivant le 23 mai pour répondre à ces questions ? Car, bien entendu, Letia ne pouvait lui rendre visite. Conflit d’intérêts lui avait-on spécifié. « Mais enfin comprenez damoiselle Letia, vous êtes fiancée à monsieur Arwak, l’adversaire de monsieur le prince Hydro. De ce fait, vous ne pouvez voir ce monsieur. Provisoirement du moins ». Provisoirement… À combien de temps équivalait provisoirement ? Pendant combien de temps encore allait-elle devoir subir la présence quasi constante de ce vassal du diable ? Le vassal du diable… Oui, voici ce qu’Arwak était. Letia le savait. Sinon comment expliquer son ignominie ? Si monsieur son père ne voyait pas − ou ne voulait pas voir ? − ses sourires diaboliques, ses regards perfides, elle les percevait à présent. Elle entendait parfaitement l’ironie dissimulée dans les mots d’amour vides et flasques qu’il lui jetait à longueur de temps. De même qu’elle percevait la violence dans les caresses qu’il lui prodiguait. Letia n’était pas dupe. Tout en Arwak était pure hypocrisie. Mais apparemment il jouait son rôle à la perfection, puisqu’à part elle, personne au palais ne le voyait comme un monstre… comme un Akmyr… Mais si maître Bayerischn ne lui avait pas transmis son souvenir, aurait-elle un jour su qu’Arwak était un Akmyr ? D’ailleurs comment Arwak et Bayerischn parvenaient-ils à cohabiter maintenant que le maître enchanteur était de retour ? Honnêtement, elle l’ignorait. Maintenant, tout ce qui lui importait, c’était qu’Arwak disparaisse, et que Hydro… en fait, elle ne savait pas vraiment ce qu’elle désirait à son sujet… C’était compliqué. Oh oui ! Beaucoup trop compliqué… Tellement compliqué, qu’elle parvenait presque à regretter ses seize années d’anonymat sur Terre…

« Mais enfin Hydro, qu’est-ce qui t’as pris de provoquer Arwak ? Le traiter d’Akmyr en plus ? Es-tu fou ? N’as-tu pas remarqué à quel point il était difficile d’avoir des rapports civilisés avec les Airiens ? Phililys a raison, tu dois vraiment devenir plus civilisé… » Depuis dix jours Hydro se répétait ces mots. Une fois les invités partis, son vaillant père l’avait sermonné. Longtemps. Et dans un sens, il avait raison, il n’aurait jamais dû provoquer Arwak, mais en même temps, qu’aurait-il pu faire d’autre ? Il n’aurait tout de même pas pu laisser cette ordure épouser Letia ! Pas après ce qu’elle lui avait révélé à son sujet ! Bien entendu, il ne pouvait exposer son point de vue à son père. Il ne comprendrait pas… De toute façon, tout serait réglé d’une manière ou d’une autre le lendemain…

L’aube grise du 22 mai finit par poindre au grand dam de Letia. Fidèle à son nouveau rôle, elle se vêtit avec soin puis quitta ses appartements. Uhaina la rejoignit alors qu’elle traversait un petit salon. Elle lui annonça qu’Arwak était déjà parti et qu’il se préparait mentalement pour son duel. Puis, croyant la réconforter, elle lui annonça que lors de duels, les enchanteurs étaient avantagés.

— Tu en es sûre ?

— Certaine, madame. Lors des duels, les combattants ont droit à l’arme de leur choix, et comme vous le savez, si un enchanteur a une planche magique entre les mains, il ne peut presque plus rien lui arriver. En plus, le combat aura lieu sur la grande-scène et la scène est…

— … en bois, acheva Letia affolée.

Letia plaqua sa main contre sa bouche sous l’œil surpris d’Uhaina, puis elle se rua hors du salon. La princesse aurait voulu fuir le plus loin possible du palais, mais elle tomba nez à nez sur Mima Folila, qui gardait Eska. Bien entendu, quand la petite l’aperçut, elle sauta dans ses bras :

— Letia ! Oh Letia ! Comme tu m’as manqué !

Letia embrassa son amie sur la joue.

— Toi aussi, tu m’as manqué, ma puce.

— Pourquoi tu as l’air triste ?

Mima choisit ce moment pour intervenir :

— Vous n’avez pas à vous inquiéter, damoiselle Letia. Monsieur le prince Hydro ne risque rien. Il est coriace. À votre avis, pourquoi croyiez-vous que le suzerain a voulu l’exécuter ?

Letia dévisagea la nourrice. Celle-ci lui sourit.

— Moi non plus, je ne suis pas dupe, damoiselle. N’oubliez pas que je me suis battue pour vous.

Letia rougit, terriblement mal à l’aise. Elle avait complètement oublié Mima.

— Oh non ! N’ayez pas honte. Je comprends parfaitement que dans de pareilles circonstances, vous m’ayez oubliée.

— Non, je suis impardonnable. Voilà que j’oublie et rejette les seules personnes qui me veulent du bien.

Mima caressa la joue de Letia avant de dire :

— Mais non, ma chérie… Enfin ! Si nous y allions, nous allons finir par arriver en retard.

Letia baissa les yeux.

— Je sais que c’est difficile pour vous, mais malheureusement, vous êtes obligée d’y aller. Non seulement parce que vous êtes la princesse d’Air, mais aussi parce que…

Mima Folila s’interrompit. Malheureusement, Letia savait parfaitement ce que la nourrice n’avait pas voulu dire…

— Mais aussi parce que je suis la source du conflit.

— Monsieur le prince Hydro a défié cet… enchanteur (Mima prononça ce terme avec tellement de haine, qu’on n’eut pas de peine à imaginer ce qu’elle aurait préféré dire à la place de ce mot) parce qu’il sait que vous êtes quelqu’un de bien, et que vous ne méritez pas de passer votre vie aux côtés d’un homme comme lui.

— Non, il l’a défié parce qu’en me mariant avec lui, je mettais un Akmyr au pouvoir, et que cela mettait son peuple en danger. Il a fait ça pour protéger les siens, pas pour moi. Il ne m’aime pas… Moi non plus d’ailleurs.

— C’est ce dont vous voulez vous convaincre, répondit-elle simplement.

— Que voulez-vous dire ? demanda brusquement Letia.

Mima Folila eut un grand sourire. Puis, prenant Eska par la main, elle quitta le palais, Letia sur les talons, qui tentait désespérément de lui soustraire une réponse. En vain…

— Je déteste cette sale vermine, cracha Melza.

La bande d’amis se trouvait déjà sur la grande-scène. Ils étaient venus très tôt pour avoir les meilleures places, sauf que maintenant, ils trouvaient le temps long. Ils s’étaient occupés un instant à regarder un vieil Airien allumer les bougies qui flottaient dans le ciel grâce à la magie des enchanteurs, mais à présent ils s’ennuyaient fermement.

— On sait, tu l’as déjà dit au moins cent fois, soupira Rempios.

— Ouais, mais c’est de sa faute si aujourd’hui mon petit copain doit se taper un enchanteur. Simplement parce qu’elle s’est mise à chialer devant lui.

— Tu te trompes, lui dit Pélusiaque.

— Qu’est-ce que t’en sais ?

— T’oublies que je m’entraîne au sabre avec lui.

— Quand il vient à la salle, sauf que la plupart du temps, il est avec son entraîneur privé, rétorqua Melza.

— Sauf, que ces dix derniers jours, son maître, qui entre nous est M. Parridos, le plus grand maître d’armes de notre monde, l’a entraîné à la salle. Je l’ai donc vu tous les jours et je peux t’assurer qu’il avait la rage.

Melza avait perdu son assurance.

— Et alors ?

— Alors, je ne l’avais encore jamais vu comme ça. Son maître lui a demandé de mettre ses émotions de côté, mais il n’a pas réussi apparemment.

— Et… c’est mauvais ?

— Oui, c’est mauvais parce que s’il ne parvient pas à maîtriser ses émotions alors il se fera massacrer par l’enchanteur, mais ce qui inquiétait le plus maître Parridos, c’est qu’il semble perdu.

— Quoi ? s’écrièrent les autres à l’unisson.

— D’après ce que j’ai compris, il ne sait plus où il en est. Quand il voit l’Airienne, il lui arrive de se mettre dans une colère noire, et lorsqu’il ne la voit plus, il se met à la respecter… voire plus. Aussi, selon maître Parridos, les larmes de l’Airienne et le fameux danger pour notre peuple n’étaient que des prétextes pour défier l’enchanteur. Il pense qu’il l’aurait défié tôt ou tard, et ce qu’a fait l’Airienne il y a dix jours n’y aurait rien changé.

— Bon arrête tu veux, intervint Mangogo.

— Si tu veux.

— Oh non, non, non ! objecta Melza. Je veux des explications.

— Je n’en ai pas plus. Tout ce que je sais, c’est que ces derniers temps, il se comporte bizarrement, c’est tout.

— C’est… c’est tout ? répéta Melza d’une voix blanche, tu m’annonces que mon petit copain est bizarre et c’est tout ?

— De toute façon, ce ne sera bientôt plus ton petit copain, s’impatienta Rempios, alors arrête de nous soûler.

— Pourquoi tu dis ça ? Tu crois qu’il va me plaquer ?

— Mais enfin, c’est évident. C’est le prince Hydro, le prince de notre monde, il va épouser une noble, c’est évident.

— Tu racontes n’importe quoi !

— Il vaudrait mieux que tu te prépares à l’idée, lui dit son frère.

— Hé regardez, c’est l’Airienne ! s’écria soudain Zawiya.

— OÙ ? hurla Melza totalement hystérique.

— Sur l’estrade.

Melza la vit alors. Cette sale petite peste montait gracieusement sur scène. Trop gracieusement… pour − et Melza se força à ne pas penser à cela − rivaliser avec elle, si toutes deux devaient courtiser le même homme.

— Hou… elle a l’air tendue, murmura Feriania, qui l’observait à travers des jumelles.

— C’est normal, son fiancé va se faire massacrer par notre prince, dit Zajika.

La remarque de Zajika surprit ses amis. De nature taciturne, la sœur jumelle de Zawiya gardait habituellement ce genre de remarque pour elle.

— Ben… quoi, je ne l’apprécie pas trop. J’ai le droit, non ?

La sœur la dévisagea un instant avant de lui sourire.

— Heureusement que t’as le droit, c’est une Airienne.

— Arrête ça, Zawiya, murmura Kirke.

— Quoi ?

— C’est à cause de ce genre de réaction puérile que nous sommes en froid avec les Airiens. Moi, je pense que Mato (elle avait encore du mal à l’appeler Hydro) a raison de la défendre.

— Tu parles comme un Rykov, siffla Zawiya furieuse.

— Pas du tout, la défendit Pélusiaque, je crois qu’elle a raison. Attendons au moins de la connaître avant de la juger. Je…

Pélusiaque s’interrompit. Arwak venait de sortir de sa loge. Les Feriens commencèrent à le siffler tandis que les Airiens l’acclamaient. Feriania tourna ses jumelles vers l’Airienne. Elle ne souriait pas et son regard qui exprimait une très certaine nervosité, s’était figé vers un autre couloir. Celui, qu’Hydro devrait emprunter…

Arwak monta sur l’estrade et resta près d’une des extrémités. Hydro sortit alors de sa loge. Il traversa le couloir à petite foulée, ignorant les sifflets Airiens et les acclamations Feriennes. Très vite, il fut sur l’estrade…

Letia respira un grand coup. Puis elle monta sur l’estrade. Elle se plaça au centre de la scène, comme on le lui avait indiqué. L’heure de vérité était arrivée. Du coin de l’œil, elle aperçut son père et sa mère prendre place dans la tribune officielle. Elle ne voyait pas le roi Melrose, mais elle n’osait pas tourner la tête. Elle resta droite comme un « i » et attendit l’arrivée des combattants. Arwak sortit le premier. Il la rejoignit, mais elle ne lui accorda aucun regard. Ses yeux étaient fixés sur la loge d’Hydro. Ce dernier ne tarda pas à faire son apparition. Il traversa son couloir en trottinant et monta sur l’estrade. Letia baissa les yeux une fraction de seconde avant de les relever et de dire d’une voix autoritaire et sans émotion :

— Que le duel commence.

Elle recula de plusieurs pas avant de croiser le regard de Hydro. Arwak désigna Letia d’un signe de la main. Celle-ci se tourna vers lui pour le regarder.

— À ton tour maintenant, cracha l’enchanteur.

— Non, répondit simplement Hydro.

— Non ? répéta Arwak au bord de l’écœurement.

— Letia n’est pas un trophée. Je ne la désignerai pas. Je ne la considère pas comme un objet. Elle n’est donc pas le prix de ma future victoire sur toi. Seule ta défaite sera mon prix.

— Encore une fois tu…

— Choisissez vos armes, le coupa Letia, autoritaire.

Hydro dégaina son sabre, tandis qu’Arwak sortit une planche réfléchissante.

— Jeu !

Hydro se rua sur Arwak, mais avant qu’il puisse le toucher la main de l’enchanteur avait rougi. Il fit apparaître tout un tas de planches magiques. Le Ferien se retrouva soudain projeté violemment en arrière. Il s’effondra au sol avant de se relever d’un bond. Arwak arborait un rictus triomphant. Un fouet apparut dans le dos d’Hydro. Ce dernier ne put l’éviter. Le coup le mit à genoux. Arwak contrôlait le fouet à distance et multipliait les coups. Le visage de Letia se crispait plus à mesure que Hydro se faisait maltraiter.

— Maintenant une petite dose d’électrochoc ne te fera pas de mal.

Le fouet contenait à présent une importante charge d’électricité. Aussi lorsqu’il s’abattit une nouvelle fois sur Hydro, il l’électrocuta. Ce dernier poussa un cri féroce. Arwak arma une nouvelle fois son fouet, mais cette fois, Hydro l’esquiva en roulant sur le côté. Il se releva et regarda Arwak. Revêche, l’enchanteur renouvela son attaque, mais Hydro avait retrouvé ses moyens. Il évita sans mal le fouet, et avant qu’Arwak ne comprenne ce qui se passait, le Ferien fut sur lui. Arwak put éviter le coup fatal grâce au reflet de la lame meurtrière, qui lui permit de se téléporter derrière son adversaire. Une fois dans son dos, l’enchanteur lui assena un violent coup de pied. Hydro fit volte-face, sabre en main. Soudain, Arwak eut l’air terrorisé. Letia comprit pourquoi. Il n’avait plus de planche magique. Le Ferien eut un sourire triomphant puis se lança à l’assaut. Arwak esquiva de justesse. Hydro réitéra ses attaques puis il finit par lui entailler la cuisse. Arwak tomba au sol. Hydro leva alors son sabre et l’arrêta à quelques centimètres de la nuque d’Arwak.

— Tu as perdu, dit-il simplement.

Arwak eut un rictus hargneux puis plaqua ses mains au sol. Letia avait compris sa manœuvre. Elle se précipita sur Hydro et le bouscula. La violence du choc les fit tomber au sol. Une nano seconde plus tard, une imposante épée s’abattit à l’emplacement qu’Hydro venait de quitter. Letia se redressa et hurla :

— Tu fais honte au peuple Airien ! Tu avais perdu ! Officiellement ! Il t’avait battu et tu l’as attaqué alors qu’il avait rabaissé son arme ! S’il avait eu les mêmes scrupules que toi, ta face de rat crevé serait séparée de ton corps à l’heure où je te parle !

— La ferme !

Rouge de colère et de haine, Arwak n’avait toujours pas retiré sa main du sol. Celle-ci se mit à rougir. Des lianes se saisirent de Letia et la plaquèrent au sol.

— Tu m’énerves, sale petite peste.

Arwak se tourna alors vers Hydro à demi-penché sur Letia. Arwak créa alors une violente bourrasque, qui emporta Letia à l’autre bout de la scène. Letia s’écrasa au sol, apparemment inconsciente.

— Bien, maintenant elle ne nous ennuiera plus.

— Et tu veux être son époux ?

— Ne t’occupe pas de ce que tu ne peux comprendre. L’âme des Feriens est par nature encline à l’imbécillité.

— Dans ce cas, que vaut la tienne, Akmyr ? intervint Letia.

Toujours ligotée au sol, Letia regardait Arwak. Ses mains touchaient les lattes de la scène. Elles se mirent alors à rougirent. Les dizaines de bougies qui flottaient s’écroulèrent subitement au sol. Les flammes léchèrent alors les planches de la Grande-Scène. Ce qui en résulta fut époustouflant. La taille des flammes fut décuplée par la magie. Arwak était encerclé. Il plaqua ses mains par terre.

— Mais es-tu folle ? Tu as tué ton ami.

Arwak lança alors un sort, qui projeta les flammes sur Hydro. Ce dernier éclata de rire avant de dire :

— Tes flammes ne me blesseront pas, au contraire. Aurais-tu oublié que les flammes sont un remède aux blessures feriennes ?

Letia renvoya le feu sur Arwak. Effrayé, ce dernier se roula en boule. Ses ailes apparurent. Erreur grossière. Il s’envola. Erreur fatale. Hydro ramassa son épée et la lança de toutes ses forces sur Arwak.

L’arme lui transperça l’aile gauche. Ce dernier s’effondra au sol, juste devant la tribune Ferienne. Le sabre d’Hydro étant trop lourd pour l’aile trop fine d’Arwak, lorsque l’Airien tomba au sol, la lame trancha l’aile dans toute sa longueur avant de se figer par terre. Arwak poussa un hurlement de douleur. La souffrance qu’il ressentait n’avait aucun égal. Letia grimaça. Le souvenir de son propre mal était encore très présent en elle. Arwak leva timidement la tête vers le public Ferien. Letia comprit aussitôt ce qui allait suivre. Elle coupa ses lianes grâce à la magie, et courut en direction d’Arwak. Mais malheureusement Rempios avait déjà dégainé. Hydro lui cria de ranger sa hache, mais ce fut trop tard. Arwak plongea son regard dans le reflet de l’arme et disparut. Letia poussa un hurlement de rage. Elle courut vers Rempios, furieuse.

— Mais bon sang, êtes-vous idiot ? Ne savez-vous pas vous servir de vos yeux ?

Hydro se rapprocha lentement de Letia, et ramassa son sabre.

— Calme-toi. Il n’y est pour rien.

— Pour rien ? À cause de ton copain, Arwak s’est sauvé ! Ce n’est quand même pas compliqué de neutraliser un Airien blessé ! Pourquoi faut-il que vous, les Feriens, vous dégainiez à tout bout de champ ? Vous n’avez toujours pas compris que les enchanteurs peuvent neutraliser vos armes ?

Letia était folle de rage.

— On le retrouvera, lui assura Hydro.

— Ah oui ? Et quand ? Avant ou après qu’il ait massacré les miens ? Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, son comportement l’a trahi. Maintenant tout le monde sait que c’est un Akmyr ! Alors que crois-tu ? Qu’il va continuer sa comédie, maintenant ?

— Ne t’inquiète pas, Letia. Nous, et quand je dis nous j’inclus les trois royaumes, ne le laisserons pas faire de mal à ton peuple… Et pour être franc, pour qu’il puisse s’approcher des tiens, il faudra d’abord qu’il te passe sur le corps, et crois-en mon expérience, ce n’est pas la tâche la plus aisée qui soit.

Letia lui jeta un regard noir.

— Tu dis ça pour me détendre.

— Oh non. Au cas où tu l’aurais oublié, nous avons voyagé ensemble, et pendant tout le voyage, tu m’as donné du fil à retordre. Je n’avais encore jamais vu une fille aussi insupportable, et surtout aussi puissante.

— Arrête de dire n’importe quoi !

— Hé ! Tu veux revoir l’état de mon poignard ?

Letia le regarda sans comprendre.

— Tu sais sur Terre…

— Oh, le fameux poignard. Et alors qu’est-ce qu’il a ?

— Il n’a toujours pas retrouvé son état d’origine. C’est dommage, car c’était le plus beau de ma collection. Un présent de mon père.

— Dommage, en effet. Mais la prochaine fois, tu y réfléchiras à deux fois avant de me transpercer une aile avec… Mais bon, si j’en juge par ton comportement aujourd’hui, cela ne t’a pas servi de leçon.

— Détrompe-toi. J’ai retenu la leçon. La preuve, je lui ai transpercé l’aile gauche.

Letia lui fit les gros yeux tandis que Hydro éclatait de rire. Letia ne put s’empêcher de constater que le rire du Ferien était agréable. Peu à peu, Letia se calmait au grand dam de Melza qui la regardait avec effroi.

— Bon… allons soigner ton dos, grommela-t-elle. Il est en piteux état.

— J’ai l’habitude, damoiselle.

— C’est ça, mais je t’emmène quand même au palais.

Hydro eut un sourire ravageur.

— Et par quel moyen, gente dame ?

— Idiot. Donne-moi ton sabre.

— Tu n’as qu’à prendre ton miroir. C’est à ça qu’il sert, non ?

— Ton sabre, je te dis. Je vais montrer à tes amis pourquoi il ne faut jamais dégainer devant un enchanteur.

— Je crois qu’ils ont compris, alors pas la peine de leur donner une leçon. De plus, nous autres, les Feriens, sommes très orgueilleux. Nous n’aimons pas recevoir de leçon et sauf ton respect, encore moins des Airiens.

— Eh bien, leur donner une leçon me procurera une grande joie alors. Donne-moi ton sabre, je ne tiens pas à ce que tes amis permettent encore à un Akmyr de s’échapper.

À contrecœur, Hydro mit son sabre à plat dans ses mains et le tendit à Letia, comme s’il s’agissait d’un présent, qu’il lui faisait. Celle-ci leva les yeux au ciel.

— Faut toujours que tu en fasses trop.

Hydro sourit. Letia plongea son regard dans le reflet de la lame. Une seconde plus tard, les deux héritiers avaient disparu sous le regard vexé des spectateurs, qui avaient effectivement compris la leçon…

En titubant, transpirant et gémissant, Arwak parvint au pied du trône de Georgelus. Ce dernier grogna.

— Tu as été démasqué.

— Il… il y a une fuite, mon se… seigneur. B… Bayerischn a… dû p… parler. Si… sinon c… comment ces minables au… auraient pu me… dé… démasquer ? Je… je… ne comprends pas ce qui… a pu se passer mon… mon seigneur.

Skrykos et Frasuk entrèrent à ce moment-là.

— Il a été démasqué ? demanda Frasuk.

— Oui, grogna le suzerain.

— Alors il nous est inutile à présent, poursuivit Frasuk.

— Tu te trompes. Ses connaissances nous seront très précieuses. À condition que tu rentres officiellement dans mon armée.

— C’est… c’est pour cela, que je… je suis là.

— SERVITEUR ! beugla le roi.

Un esclave s’inclina devant Georgelus.

— Emmène cet homme et fais-le soigner. Renvoie-le-moi, une fois qu’il sera en état.

Puis juste avant qu’Arwak quitte la salle du trône, il dit à ce dernier.

— Tu es à présent le capitaine de mes enchanteurs. Seuls Frasuk, Skrykos et moi avons plus de pouvoir que toi. Alors, ne me déçois pas. Je passe outre ton idiotie pour cette fois, car j’avais besoin d’un capitaine et ton retour parmi nous m’avantage, mais qu’une chose soit claire, si tu échoues encore une fois, je te transforme en pâté.

Arwak déglutit avec difficulté et acquiesça. Georgelus se tourna vers son fils.

— À l’évidence Bayerischn Di Angelo a le bras plus long que je ne le pensais.

— Vous pensez qu’il a réussi à convaincre le roi de la trahison de Willamo ? demanda Frasuk.

— C’est évident.

— Alors, il va falloir régler le problème Angelo tôt ou tard.

Arrête de bouger !!! Mais qu’est-ce que tu peux être douillet !

— Je ne suis pas douillet, c’est juste que je n’aime pas rester immobile.

— Oui et bien là, c’est un ordre.

Tandis que Letia désinfectait les blessures de Hydro, ce dernier râlait, allongé sur le ventre, torse nu, le visage entre ses bras musculeux. Letia les avait téléportés dans une chambre du palais et à présent, elle le soignait. Elle l’avait contraint à s’allonger dans un énorme lit pour qu’elle puisse s’asseoir en tailleur à côté de lui et le pouponner sans peine. Il en avait besoin. Le dos du Ferien était en piteux état. Certaines blessures n’étaient vraiment pas belles à regarder et elle devait même en appeler aux valeurs curatives des flammes pour l’aider par instants.

— Dans ce cas, dépêche-toi ou je fais appeler un vrai médecin.

— Tu sais très bien qu’outre les guérisseurs qui vouent leur vie à la médecine, les enchanteurs sont les médecins les plus talentueux. Tu devrais te sentir honoré que l’un d’entre nous accepte de te soigner.

— Malheureusement, c’est l’enchanteur le plus lent de tous les temps.

Letia posa sans vergogne une compresse froide sur une énorme plaie d’Hydro. Celui-ci grogna.

— Tu m’as cherchée, déclara-t-elle simplement.

— T’as peut-être raison dans le fond… T’as bientôt fini ?

— Pas trop non. Arwak t’a bien amoché.

Ils restèrent quelques minutes silencieux, Letia se hâtant à la tâche, puis elle rompit le silence.

— Dis-moi, pourquoi as-tu défié Arwak ?

— Il était dangereux. Vraiment dangereux et je ne pouvais le laisser accéder à un tel poste. Il aurait pu faire beaucoup de mal. Vraiment beaucoup de mal, y compris à mon peuple, et en tant que prince, je me dois de le protéger.

— Ah… et c’est tout ?

— Que veux-tu dire ?

— Non rien… enfin si…. enfin non… oublie tout ça.

— Tu peux avoir confiance en moi, Letia.

— Non… enfin c’est juste que tout à l’heure ma nourrice a fait une remarque que je n’ai pas comprise.

— Qu’a-t-elle dit pour que tu sois troublée à ce point ?

— Des bêtises… Juste que le fait que mon mariage avec Arwak mette un Akmyr au pouvoir n’était pas la seule raison qui t’aurait poussé à défier Arwak.

Hydro ne répondit pas. Soudain soucieuse, Letia fit apparaître une flamme et brûla une plaie qui barrait le dos d’Hydro. Loin d’en ressortir une douleur, le jeune homme apprécia l’initiative qui lui fit beaucoup de bien. Puis ce dernier soupira.

— Je ne savais pas que c’était si évident.

— Que veux-tu dire ?

Letia était soudain effrayée. Hydro se retourna à demi et attrapa gentiment la main de Letia. Il se mit alors à la caresser. Tendrement. Beaucoup trop tendrement. Letia retira sa main.

— Qu’est-ce qui te prend ?

Letia recula et se colla contre le rebord du lit. Hydro retrouva une position assise et regarda Letia avec de petits yeux perçants et trop tendres. Lentement, il se rapprocha vers Letia.

— Je crois que…

— NON !

L’Airienne bondit hors du lit et courut en direction d’un imposant miroir accroché dans la chambre, mais avant de le percuter… elle se retrouva dans sa chambre. Elle interdit quiconque de pénétrer dans ses appartements, puis elle se jeta sur son lit et y pleura tout son saoul.

Letia envoya un guérisseur s’occuper d’Hydro, qui se laissa faire sans bouger. Pourquoi avait-il réagi ainsi ? Pourquoi avait-il eu envie d’embrasser Letia ? Le simple fait d’y songer lui donnait maintenant la nausée ! C’était une Airienne ma parole ! Une Airienne ! Lui, le prince Ferien avait eu un geste tendre pour une Airienne et avait même songé à aller plus loin ! Mais que lui arrivait-il ? Il ne put pousser plus loin la question, car Mima Folila entrait dans la pièce, le sortant instantanément de sa réflexion.

— Bonjour, Mima Folila.

— Pardonnez-moi, monsieur, mais dans la mesure où nous ne nous connaissons pas, je vous demanderai de me nommer nourrice.

— Si vous y tenez. Quel bon vent vous amène, nourrice ?

— Qu’avez-vous fait à ma maîtresse ?

— Pardon ?

— Je vous demande, ce que vous avez fait à ma maîtresse, monsieur. Celle-ci s’est enfermée dans ses appartements, et vous êtes la dernière personne à lui avoir parlé.

— Letia s’est cloîtrée chez elle ?

— Oui. Après avoir causé avec vous.

Après un bref temps de réflexion, Hydro dit :

— J’ignore ce qui a pu la troubler, mais si cela peut vous rasséréner, alors je m’engage à aller lui parler dès que le guérisseur me donnera l’autorisation de me lever.

— Ah oui ? Et comment ferez-vous pour l’approcher si elle est enfermée chez elle ?

— Avec tous ces miroirs…

— Vous voulez violer l’intimité de ma maîtresse ?

— Si elle ne me laisse pas le choix, je n’hésiterai pas. Et puis ainsi, vous saurez ce qu’elle me reproche, et vos manies de mégères seront satisfaites.

Mima Folila pâlit sous l’insulte avant de dire :

— Ce ne sera qu’un reproche parmi tant d’autres.

— Qui vous suffira amplement, sale mégère !

— Insultez-moi si vous le souhaitez, mais vous n’approcherez pas ma maîtresse !

— Il le faudra bien pourtant. C’est avec elle que se feront les négociations Airo-Ferien. Vous ne voudriez pas que les relations internationales se détériorent maintenant alors que les trois Royaumes semblent être dans une spirale plus que positive ?

— Vous n’êtes…

— Non pas d’injures. Si vous m’insultez, je serai obligé de vous faire arrêter et cela déplairait beaucoup à votre maîtresse, et je ne tiens pas à lui déplaire. Du moins pour l’instant…

Mima Folila jeta un regard noir à Hydro.

— C’est déjà mieux, nourrice. Maintenant, laissez-moi seul, je vous prie.

— Vous la faites souffrir pour le plaisir. Vous êtes abominable, cracha-t-elle avant de s’en aller.

La réplique n’effleura pas l’ego du Ferien. Ce dernier en tant que guerrier était habitué aux remarques de ce genre. Il laissa donc le guérisseur le soigner sans broncher.

Le lendemain, Hydro fut contraint à une immobilité totale, sous l’ordre du guérisseur. Le Ferien le soupçonnait de vouloir protéger Letia, derrière cet ordre tout à fait absurde. Il lui semblait même possible que Letia elle-même soit derrière cette décision ridicule.

Toutefois, Hydro accepta l’ordre sans protester. Il imaginait un complot contre lui, et il était bien décidé à lutter. Il voulait relever le défi. Sauf, que c’était tout sauf un défi.

— Salut, Hydro.

Phebelus Di Hasta Korayos venait de pénétrer dans la pièce. Cela faisait déjà deux jours que Hydro était en soins, alors il était venu prendre de ses nouvelles.

— Comment te sens-tu ?

— Ça va.

— Les guérisseurs ont bâché ton dos, fit remarqué Phebelus, alors pardonne-moi si j’ai de la peine à te croire.

— Ce n’est pas la sensation la plus agréable du monde, mais je survis.

— Mais qu’est-ce qui t’a pris ? Pourquoi as-tu relevé le défi d’Arwak ? Tu pouvais le faire arrêter juste pour t’avoir mal parlé.

— Cela aurait été un coup en traître, et puis cela faisait longtemps que je voulais réduire un Akmyr en bouillie.

— Tu es sûr que ce n’est pas pour Letia ?

— Pourquoi pour Letia ?

— Parce que tu te comportes d’une manière étrange depuis que nous l’avons rencontrée.

— Tu divagues, mon ami.

— Non, Hydro. Tu vois en Letia un adversaire dangereux, qui t’effraie. Letia t’a effrayé dès la première seconde, quand elle t’a fait apparaître sur Terre, c’est pourquoi tu lui as transpercé l’aile ce jour-là, et que tu te montres si dur avec elle.

— Et quel est le rapport avec Arwak ?

— J’y viens. Depuis le début, tu as toujours vu Letia comme un adversaire invincible, puisque même toi, tu n’arrivais pas à la vaincre, mais voilà que sur Feu, sur tes terres, elle fond en larmes, et t’avoue sa faiblesse. Je pense qu’à ce moment-là, tu as vu en Arwak un nouvel ennemi qui arrivait à effrayer Letia, ton adversaire naturel. Aussi, je pense que tu t’es approprié l’effroi de Letia, et que c’est la raison pour laquelle tu as attaqué Arwak.

— Si tu as déjà établi ton diagnostic, pourquoi me poser la question ?

— Parce que j’aurais cru que tu étais suffisamment franc avec toi-même pour confirmer ou infirmer mon hypothèse, mais à l’évidence, je me trompais.

— Je n’ai pas fait ça pour Letia. J’ai fait ça pour protéger mon pays.

— C’est ce dont tu essaies de te convaincre, mais si cela peut te rassurer Letia essaie de se convaincre de la même chose de son côté.

— Tu lui as parlé ?

— Oui, juste avant de venir ici. Elle me charge d’ailleurs de te dire qu’elle ne te garde pas rancune pour ce qui s’est passé entre vous la veille, et qu’elle espère que tu en feras autant. Elle aurait aimé te dire cela en face, mais elle craignait de t’offenser.

Hydro baissa les yeux une fraction de seconde avant de dire :

— Hier a été une mauvaise journée pour tout le monde. Tu pourras lui dire que j’accepte d’oublier ce qui s’est passé hier. Cela vaut mieux.

— C’est une bonne chose.

— Maintenant qu’elle n’a plus à craindre de m’offenser, ta sœur et elles peuvent entrer, car j’imagine qu’elles attendent derrière la porte, n’est-ce pas ?

— J’ai demandé à ma sœur de rester sur Eau. Ma mère est capable de sentir les ennuis à distance et nos départs précipités éveillent ses soupçons. Lorsque je m’éloigne seul, cela la détend un peu, elle sent que le problème est moins grave. Quant à Letia, je crois qu’en ce moment, elle discute de politique avec son père.

— Ah… Bon. Très bien.

— Je peux faire venir Letia, si tu le souhaites ?

— Non, c’est mieux, qu’elle soit absente.

Phebelus regarda son ami sans répondre.

— Elle ne m’a jamais pardonné.

— Une querelle est née entre vous dès les premières secondes de votre rencontre. Il faut maintenant attendre que cette tension redescende. Et elle est déjà bien redescendue à mon avis.

— Ce n’est pas de cela dont je parlais, mais du coup de couteau.

Phebelus eut un sourire triste.

— Tu lui as transpercé une aile, et on dit que c’est la pire torture que l’on puisse infliger à un Airien. Il est donc logique qu’elle ait du mal à oublier et à te pardonner cela, d’autant plus…

— D’autant plus ?

Phebelus ne dit rien de plus.

— Phebelus, mon ami, soit tu en as trop dit soit pas assez, quoi qu’il en soit maintenant tu dois achever ta phrase.

Phebelus soupira.

— J’allais dire : d’autant plus, que son aile n’est toujours pas guérie.

— Quoi ?

— Elle m’avait juré de ne rien dire. Son aile est toujours tordue. Elle n’a jamais guéri dans la mesure où elle a perdu connaissance dans la forêt de Châtelieux.

— Là, je ne te suis pas.

Phebelus sourit.

— On voit bien là ton ignorance sur l’anatomie Airienne. Eh bien au cas où tu l’aurais oublié les ailes des Airiens apparaissent et disparaissent selon la bonne volonté de son propriétaire, mais comme elles sont un maillon faible pour les Airiens, ces derniers ont des défenses innées pour les protéger.

— Je ne l’avais pas remarqué.

— Ce n’est pas drôle.

— Excuse-moi. Quelles sont ces défenses ?

— Intactes, leurs ailes disparaissent instantanément quand ils s’endorment pour éviter qu’elles se tordent pendant leur sommeil, mais si elles sont blessées, alors elles restent à l’air libre sauf si le propriétaire perd connaissance, auquel cas, elles disparaissent et ne peuvent plus réapparaître du tout.

— Quoi ? Letia ne peut plus faire apparaître ses ailes ?

— Pas tant qu’elles seront tordues, ce qui est fâcheux, car une guérison interne se fait beaucoup plus lentement qu’une guérison à l’air libre.

— Mais est-ce qu’elle continue de ressentir une douleur à l’aile ?

— Il semblerait, mais je n’en ai aucune certitude. Tout ce dont je suis sûr, c’est que son aile est en voie de guérison, maintenant, c’est tout.

Alors ainsi, elle continuait à souffrir. Son aile n’était pas guérie. Elle était toujours tordue et elle ne l’avait jamais dit. Jamais. Et le pire, c’était que lui, prince et guerrier de son pays ne l’avait même pas remarqué. Depuis tout ce temps, un ennemi souffrait sous ses yeux et il ne l’avait même pas vu. Mais que lui arrivait-il ? Pourquoi devenait-il si négligent ?

— Vous ne devenez pas négligent, murmura le guérisseur.

Hydro sursauta. Il ne l’avait pas vu entrer. Il ne voyait plus Phebelus, il le chercha du regard.

— Votre ami est parti. Il a préféré vous laisser seul.

Hydro put apercevoir le guérisseur chargé de lui en train de préparer des potions et de lui parler nonchalamment, ses yeux rivés sur ses fioles.

— Co… euh… merci.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur, je ne lis pas vos pensées, si c’est ce que vous croyez, je sais simplement deviner les émotions, dit-il en le regardant dans les yeux cette fois.

Hydro sentait une très nette franchise. Il se surprit à le croire.

— Et là, que devinez-vous chez moi ?

— Un grand trouble.

— Vraiment ?

— Ma princesse ne vous laisse pas indifférent, mais je n’arrive pas à cerner pourquoi.

— Vous me disiez pourtant être capable de deviner les émotions.

— J’en ai deviné une partie. Le reste demeure encore complexe pour l’instant.

— Complexe ?

— En effet, monsieur. Damoiselle Letia et vous-même vous comportez de façon contradictoire l’un envers l’autre, c’est pourquoi je pense qu’il y a entre vous quelque chose de très complexe.

— Votre princesse fait des choix qui m’intriguent.

— Oui, mais vous en faites aussi qui la surprennent. Vous vous surprenez mutuellement.

— Que savez-vous au sujet de la princesse Letia ?

— Je ne sais rien.

— Mais vous venez de dire…

— Je ne sais pas, monsieur, je devine.

Hydro sourit.

— Qu’avez-vous deviné sur la princesse ?

— Non seulement que vous l’intriguez, mais que vous la fascinez.

— Vraiment ?

— Je vais à présent pouvoir vous administrer la dernière potion. Ainsi, vous serez sur pied d’ici quelques heures.

— Merci.

— C’est un honneur, monsieur.

— Je suis navré Hydro, mais je ne sais pas qui c’est. Je ne suis pas d’ici, je te rappelle.

Comme le guérisseur l’avait promis, Hydro fut sur pied. Son dos était redevenu comme neuf. Et à présent, il discutait avec Phebelus de ce mystérieux guérisseur dans un boudoir mis à leur disposition.

— C’est bien dommage. Tu aurais pu me dire où le trouver.

Le guérisseur avait en effet disparu. Hydro ne l’avait pas revu depuis leur dernière discussion.

— Mais pourquoi veux-tu lui parler ?

— Euh… Je ne sais pas.

— Tu ne sais pas ?

— Eh bien bizarrement, non.

— Tu te comportes d’une façon étrange.

— Tu trouves ?

— Très sincèrement, oui. Sans compter ton comportement peu commun avec Letia qui t’a poussé, que tu l’admettes ou non à défier Arwak, tu te comportes bizarrement ces derniers temps. Tu veux à tout prix parler à un guérisseur, et quand on te demande pourquoi, tu l’ignores. Ensuite, tu dis détester les Airiens, mais alors que tu es guéri et que tu peux rentrer chez toi, tu restes sur Air. Très honnêtement, c’est à se sentir perdu.

— Je dois t’avouer que je me sens un peu perdu.

Phebelus sourit et pressa l’épaule de son ami. Reg Di Meridiana Mercadante pénétra alors dans le boudoir.

— Bonjour, messieurs.

— Bonjour, roi d’Air, répondirent les garçons.

— Prince Hydro, j’ai cru comprendre que vous désiriez parler à l’un de mes guérisseurs ?

— Oui, celui qui m’a pris en charge.

Reg fronça les sourcils, ce qui alerta Hydro qui fronça également les siens.

— Il y a un problème ? poursuivit-il.

— C’est juste, qu’aucun guérisseur ne vous a pris en charge, prince. Ma fille s’est portée volontaire avant que je ne désigne quelqu’un.

— Mais votre fille a quitté mon chevet et m’a envoyé un guérisseur.

— Oui, et je crains qu’elle l’ait fait sans mon accord.

— Pourquoi a-t-elle fait cela ? demanda Phebelus les yeux ronds.

— Et qui est ce guérisseur ? acheva Hydro.

Letia fut convoquée par son père. Celui-ci l’attendait dans la salle du trône. Phebelus et Hydro étaient également présents. Mais Letia tardait. Le roi d’Air envoya un serviteur la chercher, mais ce dernier revint seul.

— Damoiselle Letia n’est pas dans ses appartements, murmura-t-il.

— Où est-elle ? Où est ma fille ?

Mais personne ne le savait. Le roi poussa un hurlement rageur et ordonna qu’on la retrouve sur le champ. Ce fut à ce moment que le guérisseur entra dans la salle du trône et se prosterna aux pieds du roi.

— Majesté, votre fille va bien.

— Ah oui et qu’en sais-tu ?

— Je l’ignore votre majesté.

— Vous le devinez, n’est-ce pas ? murmura Hydro.

Le guérisseur sourit. Hydro le lui rendit chaleureusement.

— Je dois dire que vous êtes intrigant. Personnellement, cela ne me gêne pas, mais monsieur votre roi n’est pas de mon avis, lui dit le Ferien.

Le guérisseur, qui était toujours prosterné aux pieds du roi, murmura :

— Je sais.

— Alors, dites au roi ce que vous avez deviné.

Pour la première fois, le guérisseur parut effrayé.

— Je ne peux pas.

Le roi attrapa alors le guérisseur par le col de sa veste.

— Qu’as-tu encore compris, Seléedor ?

Letia se matérialisa soudain dans la pièce. Reg lâcha le dénommé Seléedor. Letia dut subir la colère de son père. Il fallait dire qu’elle faisait tout pour le faire enrager. Tout d’abord, elle refusait de dire d’où elle venait, ensuite, elle avait congédié Seléedor alors que le roi tentait de l’interroger. Après plusieurs heures de crise, le bon roi d’Air n’en était pas plus avancé. Ses éclats de voix ne servaient absolument rien. Letia le fixait calmement et ne daignait pas lui répondre. Il finit par perdre patience :

— Vous ne voulez vraiment rien me dire ?

— Il n’y a rien à savoir, père.

— Très bien.

Il frappa dans ses mains. Un soldat apparut.

— Emmenez-la, je vous prie.

Les deux autres sursautèrent. Phebelus prit la défense de Letia :

— Majesté, vous ne pouvez pas faire cela, c’est votre fille !

— Et en tant que telle, elle doit se conformer à la loi de notre pays, et puisqu’elle s’y refuse, elle sera punie comme les autres.

Letia sourit avant de dire :

— Puisque vous y tenez.

— Mais…

— Ne t’en fais pas Phebelus, si mon père veut me punir, qu’il le fasse, je me soumettrai.

Puis elle commença à s’éloigner.

— Non ! s’écria le roi d’Air.

Puis il congédia le soldat.

— Vous êtes vraiment redoutable. Pourquoi me tenez-vous à l’écart du secret ?

— Pourquoi voulez-vous qu’il y ait un secret ?

— Vous avez nommé Seléedor. Seléedor, ma fille, Seléedor, et ceci est une raison plus que suffisante.

— Qui est Seléedor ? demanda Hydro.

— Je ne pouvais plus soigner le prince Hydro moi-même alors j’ai fait appel à Seléedor, c’est tout, mais à en voir votre réaction, j’aurais dû choisir un autre guérisseur.

— Ne me faites pas croire que vous ignorez qui est Seléedor.

— Je sais parfaitement qui est Seléedor.

— Alors, pourquoi le prendre lui ?

— Pourquoi ne pas le prendre lui ?

— Ne jouez pas avec moi !

— Je ne joue pas.

Il n’y avait rien à faire. Letia était redoutable.

— Votre comportement est indigne d’une personne de votre rang, en êtes-vous consciente ?

— Je suis navrée que mon comportement vous déplaise.

Puis Letia s’inclina devant son père, mais ce dernier frappa une nouvelle fois dans ses mains. Deux gardes s’interposèrent :

— Non, ma fille, nous n’avons pas terminé.

— Savez-vous, père, que je peux quitter cette pièce par un autre moyen ?

— Il n’y a aucun miroir dans cette pièce.

— J’ai un miroir dans ma poche.

Le roi semblait sur le point de se tirer les cheveux.

— Vous seriez repérée à l’instant même où vous auriez mis le nez dehors.

— Je ne compte pas quitter le palais. Uniquement la salle du trône.

Les yeux du roi rougirent. Ceux de sa fille restaient étrangement unis. D’un gris sombre.

— Prenez-vous plaisir à m’irriter ?

— En donnais-je l’impression ?

— Quelles sombres pensées vous tourmentent ?

— Pourquoi vouloir voir au travers de mon âme ?

— Vous êtes ma fille !

— Quoi d’autre ?

— N’est-ce pas suffisant qu’un père s’inquiète pour son enfant ?

— Vous ne voulez pas sonder mon âme par inquiétude, mais par curiosité, père.

— Letia, je ne te suis plus, intervint Phebelus. Il y a dix jours encore, tu étais prête à épouser un Akmyr pour obéir à ton père et aujourd’hui tu refuses de répondre à ses questions. Tu te dresses devant lui.

Letia baissa les yeux.

— Il y a dix jours encore, mon désir était de vivre auprès des miens.

— Qu’en est-il aujourd’hui ?

Reg, voyant que l’Aurien obtenait de meilleurs résultats que lui, préféra rester en retrait.

— Je désire protéger les miens.

— Pour quelle raison ce changement s’est-il opéré en toi ?

Letia, qui regardait toujours le sol, ne répondit pas. Hydro prit la relève.

— Je sais que nous sommes différents, je sais que nous n’avons pas vécu ce que tu as vécu, mais nous sommes revenus ensemble, nous avons défié le Néant ensemble, alors maintenant dis-nous ce qui te tourmente, et nous affronterons cela ensemble.

Letia garda tête baissée et s’abstint de répondre.

— Pourquoi te méfies-tu de nous ? murmura Hydro, je sais que nous ne sommes pas parfaits, moi plus que les autres, mais tout de même.

— Les événements récents ne me permettent plus de prendre des décisions en fonction de mes émotions.

— Quels événements récents ?

— Je ne souhaite pas poursuivre.

— Letia, nous devons nous faire confiance, s’écria Phebelus, sinon nous ferons les mêmes erreurs, que nos parents… sauf votre respect bon roi d’Air, s’empressa-t-il d’ajouter.

— Vous avez parfaitement raison, mon cher prince.

Letia leva les yeux vers Phebelus.

— Je suis peut-être désespérée, mais j’ai encore le sens du devoir, et je tiens mes serments. Or, j’ai promis de ne rien dire. Alors, je t’en prie, n’insiste pas, je ne veux pas manquer à ma parole.

— À qui as-tu fait un serment aussi stupide ? s’emporta Phebelus.

Ce fut à cet instant, que Bayerischn décida d’apparaître.

— C’est à moi qu’elle a fait ce serment, déclara-t-il.

— Maître Bayerischn ? murmura Reg, mais pourquoi avoir sciemment scié la langue de ma fille ? De votre princesse ?

— Je l’ai fait, car moi-même je respecte un serment.

— Lequel ? s’empressa de demander le roi.

— Celui de servir mon pays, et de le protéger du mieux qu’il m’est possible de le faire.

— Ce n’est pas protéger le peuple que nous tenir dans l’ignorance, lui fit remarquer Phebelus.

— Sauf votre respect, jeune prince, je ne partage pas votre opinion.

— Déciderez-vous de faire cavalier seul ? voulut savoir Hydro.

— Je pense juste qu’un surplus d’informations serait plus handicapant pour vous, prince de Feu, que bénéfique.

— Comment pouvez-vous juger de ce qui est bénéfique pour moi ?

— Je suis aussi observateur que Seléedor.

— Et alors ?

— Et alors tout comme lui, je suis capable de deviner certaines choses, et même si contrairement à mon frère, je n’ai pas encore sondé votre cœur, j’ai déjà deviné où se situaient les limites de votre tolérance.

— Votre frère ? Seléedor est… votre frère ? répéta-t-il subjugué.

De tout ce qu’avait dit Bayerischn, Hydro ne s’était arrêté que sur cette information capitale.

— Croyais-tu que j’allais te laisser entre des mains indignes de ton rang ? s’emporta Letia.

— Tu savais que le guérisseur était…

— … le jeune frère de mon maître ? Si je ne l’avais compris, je n’aurais pas été digne de l’attention qu’il me porte.

— Tu me devais la vérité, dit Hydro.

— Je ne l’ai pas estimé.

— Me manquerais-tu de respect ?

— C’est toi qui as perdu le mien. Hier plus particulièrement.

Les yeux d’Hydro se firent plus perçants que jamais, mais l’Airienne soutint son regard. Fait troublant, les iris de Letia prenaient différentes teintes si bien qu’elles finirent par dévoiler toutes les couleurs de l’arc en ciel. Hydro le remarqua et ne put cacher sa surprise. Il en oublia même sa colère.

— Letia… tes yeux…

— Quoi ? Qu’ont-ils ?

— Regarde-toi dans un miroir.

Curieuse, Letia sortit son petit miroir et observa le reflet de ses yeux. Elle ne vit que le gris de ses iris avant de reporter son attention sur Hydro.

— Quoi ? beugla-t-elle.

— Je ne comprends pas… Ils étaient… mais comment ont-ils pu changer d’apparence si vite ?

Il semblait perdu.

— Mais qu’est-ce qui te prend ? s’emporta Letia.

— Attendez, damoiselle Letia, intervint Bayerischn. Dites-moi, prince comment étaient ses iris ?

— Quoi ? Vous le croyez ? s’écria Letia.

— Sans aucun doute, répondit le maître enchanteur.

— Ils étaient de toutes les couleurs…

— Comme un arc-en-ciel ? insista le maître enchanteur.

— Oui, exactement comme ça. Ils avaient pris la couleur d’un arc-en-ciel !

Le roi d’Air se leva d’un bond.

— Vous mentez !

La réaction de son père surprit Letia à l’instar d’Hydro.

— Non, mon roi, il ne ment pas, intervint Bayerischn, et à vrai dire, je crois que la reine Lotus s’y attendait.

— Mais… mais…

— Ne laissons rien au hasard, la princesse est encore jeune, il faut donc se montrer prudent, s’empressa de dire Bayerischn.

— Mais quelqu’un va-t-il me dire ce qui se passe ? s’écrièrent Letia et Hydro à l’unisson.

— N’est-ce pas une preuve suffisante ?

— Parce qu’en plus…

Mais les mots se perdirent dans la gorge du roi, qui sortit en trombe de la pièce. Bayerischn se précipita sur ses talons, laissant les trois héritiers seuls et ébahis.

— Mais quelle mouche l’a piqué ? murmura Letia.

— Curieux dicton, mais vrai dans le fond, dit Phebelus, je ne sais pas ce qui a choqué ton père, ma culture airienne n’est pas aussi développée que je le souhaiterais, et si j’en juge par son expression ahurie, Hydro n’en sait pas plus que moi.

— Hydro…

Ses iris prirent une teinte violacée.

— Quoi ? Que me reproches-tu encore ?

— Quelle discorde as-tu encore semée ? Hanter mes jours ne te suffit plus ? Te sens-tu obligé de hanter aussi ceux de mon père ?

— De quel droit m’insultes-tu ? Comment pouvais-je savoir que la divagation de tes iris irriterait ton père à ce point ?

— La divagation de mes iris ? La divagation de mes iris ! Je t’interdis d’outrager ce qui fait la grâce de mon peuple ! Et quand bien même mes iris auraient divagué, tu ne pouvais pas tenir ta langue pour une fois ?

Alors qu’Hydro s’apprêtait à répondre, Phebelus s’interposa entre les deux, blasé.

— Ah non ! Ne recommencez pas tous les deux. Je ne supporterai pas une nouvelle querelle. Je ne sais pas ce qui a pu irriter ton père à ce point, mais je suis persuadé que tes iris n’ont pas divagué, et qu’il s’agit d’un phénomène très particulier pour les Airiens. Alors maintenant, si vous vouliez cesser de vous comporter comme des enfants de cinq ans, cela m’arrangerait bien.

Letia baissa les yeux.

— Maintenant, il faudrait comprendre quel était ce phénomène.

— Je suis d’accord avec toi, dit Phebelus.

— Et puis, quand bien même la couleur de tes iris a irrité ton père, il n’empêche qu’ils étaient magnifiques, lui dit Hydro

Letia fut touchée par ce compliment.

— Pour quelle raison êtes-vous choqué à ce point ? N’aviez-vous pas lu les indices ?

— Sincèrement non, chère Lotus, et la prochaine fois, que vous devinez de telles choses au sujet de ma fille, je vous saurai gré de m’en tenir informé.

Le roi Reg s’était précipité dans une salle entourée de miroirs et avec l’aide de Bayerischn, il avait fait apparaître la reine Lotus dans un reflet. Les deux Airiens lui parlaient à présent comme si elle avait été en face d’eux.

— Je ne vois pas pourquoi j’aurais dévoilé mes secrets alors que vous, bon roi d’Air, vous ne me dévoilez pas les vôtres.

— Il s’agit de ma fille tout de même !

— Et votre réaction me prouve que j’avais raison de garder mes doutes pour moi, lui dit Lotus, mais d’ailleurs pourquoi cette nouvelle vous met-elle dans un tel état de rage ? Vous ne devriez pas plutôt être heureux ?

— Heureux ? Avez-vous perdu la raison ? C’est une catastrophe ! C’est bien la pire chose qu’il pouvait arriver à un homme comme moi !

— Ne serait-ce pas vos vieilles rancœurs qui ressurgissent cher ami ?

— Rancœur ou pas, je m’y opposerai farouchement.

— Mais n’est-ce pas à votre fille de prendre ce genre de décision, d’autant plus que celle-ci la concerne en premier lieu ?

— Elle est trop jeune pour décider de cela !

— Elle ne l’était pas pour épouser l’Akmyr.

— Arwak était très mûr et je voulais par-dessus tout la protéger, marmonna-t-il, et puis je n’ai pas à recevoir de conseil de votre part. C’est à moi de résoudre ce problème.

— Dans ce cas, pourquoi m’avoir fait appeler ?

À court d’arguments, Reg se mit à faire les cent pas. Comme toujours Lotus avait le dernier mot.

— Je suis désespéré, chère reine d’Eau.

Bayerischn s’approcha du roi et s’inclina devant lui avant de prendre la parole :

— Pourquoi ce désespoir ? Cet événement n’est-il pas au contraire source d’espoir ?

— Source d’espoir ? Mais où voyez-vous de l’espoir Bayerischn ? Même Seléedor, que vous avez toujours trouvé trop optimiste, n’en verrait pas !

— Je ne suis pas d’accord avec vous, roi d’Air, intervint Lotus, je serais plutôt du même avis, que maître Bayerischn. Les événements récents représentent une chance inestimable pour votre peuple.

— En quoi est-ce une chance inestimable ?

— C’est pourtant évident, murmura Bayerischn.

— C’est la chance pour vous d’une réconciliation définitive avec le peuple ferien, acheva Lotus.

Reg regarda la reine Lotus avec une mine dégoûtée. Le prince Phebelus pénétra dans la pièce en cet instant. Il ne paraissait nullement surpris de voir sa mère dans le reflet du miroir. Il s’inclina devant le roi d’Air avant de dire :

— Majesté, damoiselle votre fille et monsieur le prince Hydro voudraient vous parler. Ils m’ont demandé d’interférer pour eux, sentant que l’incident de tout à l’heure vous a beaucoup ébranlé.

Reg grimaça.

— Ils peuvent venir.

— Très bien.

Letia et Hydro rejoignirent Phebelus.

— Père, je ne sais pas ce qui a pu vous contrarier et si cet incident avec mes yeux n’altère pas ma santé, je vous prierai de juger cet incident clos. Il est en effet plus urgent d’organiser une rafle que de se soucier d’un incident bénin.

— Un incident bénin ? s’écria Reg.

— Roi d’Air, il me semble, que votre fille a raison. Toutefois, il faudrait encore savoir où lancer la rafle, dit la reine d’Eau.

— Ça, nous le savons déjà, dit Hydro.

— Où ?

— Nous savons qu’un Akmyr se cache à Hellespondriac. Il a peut-être fui depuis le temps, mais à partir de son taudis, nous pourrions remonter la piste, expliqua Letia.

— Comment savez-vous qu’un Akmyr se cache là-bas ? demanda Lotus.

Les trois héritiers se consultèrent du regard un instant.

— Ce serait une histoire trop longue à raconter, intervint Bayerischn, et chaque instant que nous passons loin d’Hellespondriac est un risque pour que la piste que nous suivons ne refroidisse.

— Votre réponse ne me sied guère, mais comme toujours, elle semble être la meilleure à prendre, dit le roi d’Air.

Le roi avait rassemblé cent guerriers et vingt enchanteurs et filait maintenant en compagnie de sa fille et des trois autres héritiers − Phililys avait rejoint son frère dès qu’elle avait appris ce qui se préparait − en direction d’Hellespondriac. Le regroupement des troupes s’était fait en un temps record. Il lui avait fallu moins d’une demi-journée − « En même temps avec toute une escouade d’enchanteurs à son commandement, c’est facile d’être aussi performant » avait maugréé Hydro − si bien qu’ils furent à Hellespondriac deux jours plus tard.

Le seigneur de la cité, un certain Yopos, eut un haut-le-cœur lorsqu’il aperçut Reg Di Meridiana Mercadante, mais ce ne fut rien comparé à la stupeur qui s’empara de Tampas, le seigneur d’Hadimos en visite chez son ami, lorsqu’il reconnut Hydro, Phililys et son frère au côté du roi d’Air. Les deux seigneurs s’agenouillèrent.

— Mon roi… pourquoi un tel déploiement de force à Hellespondriac ? murmura Yopos.

Hydro et les jumeaux mirent alors pied à terre. Le prince de Feu regarda le seigneur Tampas :

— Bonjour, seigneur Tampas. Nous sommes navrés de vous avoir faussé compagnie l’autre fois. J’imagine que le commandant Bachelor n’était pas content.

— Qui êtes-vous pour manifester une telle arrogance, étranger ? Il n’y a pas si longtemps, vous n’étiez encore qu’un prisonnier en fuite, Valgérios Di Azmati !

— Valgérios ? répéta Reg en descendant à son tour de cheval.

Hydro sourit.

— Nous avons emprunté bon nombre d’identités avant d’arriver jusqu’à vous, Majesté. Nous avons jugé préférable de voyager sous de faux noms.

— Vous m’avez donc menti ? murmura Tampas.

— Pas complètement. Nous étions sincères lorsque nous vous avions dit avoir perdu l’un de nos compagnons.

Letia sauta à son tour de cheval.

— Je trouve étrange que le seigneur qui vous retenait prisonniers soit justement ami avec celui d’Hellespondriac.

— Qu’osez-vous sous-entendre, mademoiselle ? siffla le seigneur Yopos terriblement offensé.

— Pas mademoiselle, mais damoiselle, corrigea Reg, et tant que je vivrai, je ne vous permettrai pas de hausser le ton en présence de ma fille, seigneur Yopos.

— Vo… votre fille ?

— Ma fille oui, accompagnée des héritiers d’Eau et de Feu.

— Q… quoi… Non c’est impossible, les héritiers sont tous morts…

— Rien n’est i…, commença Letia.

Son regard se perdit alors dans le reflet d’une vitre et…

— Mince ! L’Akmyr nous a repérés ! Il cherche un moyen de s’échapper !

Letia attrapa Hydro par la manche tandis que les jumeaux posèrent instinctivement une main sur le Ferien. La seconde suivante les quatre héritiers avaient disparu sous les regards ébahis des autres...

— Enchanteurs ! Partez à leur poursuite ! ordonna Reg affolé, et protégez-les même si cela doit être au péril de votre vie !

Le flot d’enchanteurs se saisit alors de planches réfléchissantes et se lança à la suite des héritiers… qui eux atterrirent dans un corridor sombre muni de gigantesques piliers de style corinthien.

— Où… où sommes-nous ? demanda Phililys.

— Je n’en ai pas la moindre idée, avoua Letia.

— Et où est l’Akmyr ?

— Je ne le vois pas…

La scène s’illumina soudain. Di Blick apparut dans leur champ de vision. Il avait un sourire narquois aux lèvres. Derrière lui, accoudé contre un pilastre se tenait Arwak Di Willamo et à leur grand dam celui-ci semblait complètement guéri.

— Tiens, tiens, tiens… mais ne serait-ce pas ma fiancée ?

— Willamo ! Espèce de sale ragondin visqueux ! cracha Letia.

— Voilà qui n’est pas très poli pour une princesse…

Arwak fit un pas en direction des quatre héritiers. Hydro sortit son épée. Le conseiller déchu le regarda d’un air moqueur sans cesser d’avancer.

— Arrière !

Arwak fronça les sourcils. Hydro explosa d’un rire sans joie.

— Hé oui, Akmyr, tu ne peux pas te servir du reflet de mon arme, car elle ne reflète pas. Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, je suis toujours dans l’ombre !

Arwak eut un rictus hargneux.

— Di Blick, à toi !

Hydro pivota en direction de l’appelé, mais l’Airien fut plus rapide et le percuta de plein fouet. Ce geste lui coûta la vie. Hydro le transperça de son sabre. Mais Arwak avait eu ce qu’il voulait. Profitant de la diversion de Di Blick, il avait sorti une planche réfléchissante. Un instant plus tard, les jumeaux avaient disparu. Letia se jeta sur Arwak, mais ce dernier la repoussa violemment d’un coup de pied avant de reporter son attention sur Hydro qui fonçait déjà sur lui. L’Akmyr plongea son poing dans sa poche pour en sortir une planche magique. Il n’y en avait aucune. À deux mètres de lui, Letia sonnée sur le sol, ses planches entre les paumes… Paniqué, il se précipita sur l’Airienne, mais le sabre du Ferien suintait déjà l’air. Arwak s’écroula dans une mare de sang avant même d’avoir eu le temps de comprendre comment l’enchanteresse lui avait dérobé ses armes… Hydro se précipita sur Letia tandis qu’elle se relevait en se massant la nuque. L’Airienne fit appel à sa magie pour localiser les jumeaux.

— C’est bon, ils sont en sécurité, fit Letia.

— À nous donc.

Sauf qu’à ce moment, tout bascula. Vite. Trop vite. La porte s’ouvrit à la volée et des flèches fusèrent vers eux, les obligeant à se séparer et à se cacher derrière deux imposantes colonnes.

— Letia reste cachée ! lui ordonna Hydro tandis que celui-ci se plaçait à découvert.

— HYDRO !

Mais il était trop tard, le prince Ferien croisait déjà le fer avec des Rykov. Deux secondes plus tard, le premier était à terre. Le second ne tarda pas à le suivre. Une flèche jaillit en sa direction. Il trancha le jet en deux, mais cela lui fit perdre de précieuses secondes. Le troisième soldat lui entailla le bras gauche avant de périr sous la lame meurtrière. Letia comprit qu’il ne s’en sortirait jamais sans aide. Elle prit une planche réfléchissante. Un bouclier apparut dans la paume gauche de Hydro. Celui-ci fit un clin d’œil à Letia pour la remercier.

— Occupe-toi des soldats, je me charge des archers ! fit-elle.

— À condition, que tu restes cachée ! répondit-il.

Letia sortit alors une nouvelle planche réfléchissante, qui, à l’instar des planches magiques, se désintégrait après avoir été utilisée, pendant que Hydro continuait son massacre. Les traits des archers invisibles continuaient d’attaquer Hydro, puis soudain, ils furent moins nombreux à la grande stupéfaction des Rykov luttant contre le guerrier. Des hurlements se firent entendre et cinq archers apparurent au milieu du champ de bataille, morts.

— D’où viennent-ils ? cria Hydro sans cesser de se battre.

— Ils nous entourent, mais un enchanteur les a rendus invisibles ! répondit Letia toujours cachée derrière sa colonne.

— Mais alors comment fais-tu pour les voir ?

— Fais-moi confiance et occupe-toi des Rykov !

Il ne trouva rien à redire. Il avait confiance. Quelques minutes plus tard, une douzaine de soldats et neuf archers gisaient au sol. Hydro rengaina son sabre, puis fit un pas vers Letia quand des applaudissements se firent entendre. Hydro fit volte-face.

— Skrykos ! siffla Hydro.

Il s’agissait bel et bien du bras droit du roi Néanais, sabre en main. Derrière lui, un Akmyr.

— Fini de jouer, bâtard.

Skrykos se jeta sur lui. Hydro n’eut pas le temps de dégainer. Il esquiva en se jetant au sol. Le jeune Ferien se releva grâce à une roulade, mais sans avoir le temps de récupérer son arme, car Skrykos n’était pas le guerrier le plus redouté des quatre Royaumes pour rien. Il assiégeait Hydro de toutes parts, et ce dernier avait de plus en de mal à les éviter. Finalement, Skrykos lui déchira la cuisse. Hydro tomba contre une colonne et jeta un dernier regard profondément désolé à Letia qui allait assister à dix mètres de lui, à son meurtre…

— Adieu, petit prince !

Skrykos enfonça alors son sabre dans l’abdomen de Letia qui eut un hoquet de surprise…

— NON !

Hydro qui se trouvait là où Letia s’était trouvée un instant plus tôt se précipita vers l’Airienne. La troupe d’enchanteurs du roi d’Air apparut à ce moment-là et découvrit la scène avec horreur. Skrykos jeta un dernier regard ironique à un Hydro horrifié, avant de retirer son sabre du corps mutilé de la jeune fille et de disparaître grâce à l’Akmyr qui l’accompagnait. Libéré de l’épée qui entravait la blessure, le sang jaillit et coula à flots, laissant ainsi échapper la vie de l’enchanteresse. Hydro s’agenouilla près de Letia et compressa la plaie. Celle-ci, les yeux dans le vague, tremblait de tout son corps.

— Letia, fais un petit effort, je t’en supplie…

La jeune fille posa ses yeux remplis de larmes sur ceux du Ferien. Ils prirent une teinte arc-en-ciel. La magie de Letia s’immergea dans le corps d’Hydro… Les deux héritiers disparurent de nouveau…

Hydro et Letia atterrirent dans la chambre de Melza. Le Ferien allongea la pauvre blessée sur le lit de la Ferienne.

— MELZA, MANGOGO ! rugit-il alors qu’il recommençait à compresser la plaie.

Le frère et la sœur, qui se trouvaient par miracle dans la maison, surgirent dans la pièce en compagnie de leurs amis. Melza, Kirke et Feriana poussèrent un cri d’horreur et de stupeur.

— Melza, apporte-moi tout ce que tu possèdes pour panser une blessure, Mangogo tu fonces chez le toubib avec Rempios et tu dis qu’il y a urgence ! Pélusiaque et Jonchiurne au palais pour donner l’alerte ! ET TOI, TIENS LE COUP !

Trop étonnés pour protester, tous se mirent à la tâche. Kirke s’agenouilla alors près de Hydro.

— Feria, va chercher une serviette et de l’eau. Quant à toi, Hydro, écarte-toi d’elle, je vais m’en charger.

— NON !

— Hydro, tu es choqué et blessé, si tu veux qu’elle survive, tu dois nous laisser agir !

À contrecœur, il s’écarta de Letia, tandis que Kirke appuyait à son tour sur la plaie pendant que Feriania quittait la pièce pour aller chercher de l’eau. Melza revint à ce moment-là avec des pansements, du fil et des aiguilles, qu’elle tendit à Kirke.

— Hy… Hydro…

— Non, ne parlez pas, gardez vos forces, murmura Kirke.

— Hy… Hydro…

Letia était blanche comme un linge, elle transpirait et ses yeux imbibés de larmes sortaient de leurs orbites… sans compter sa bouche rougie par le sang qu’elle se mettait à cracher. Hydro contourna Kirke et s’assit de l’autre côté du lit. De sa main tremblante et mouillée de transpiration, elle lui fit signe de s’approcher. Il s’en saisit et s’exécuta. Melza blêmit. Letia lui chuchota des mots, que seul lui put entendre. Il se redressa subitement, sa main enfermant toujours dans la sienne, le visage déformé par une surprise douloureuse…

Rempios et Mangogo entrèrent dans la chambre avec le médecin. Melza, Feriania et Kirke s’étaient éloignées de Letia. Celle-ci baignait dans son sang, immobile. L’arc en ciel de son regard s’était terni.

— C’est fini, murmura Kirke les yeux rougis par les pleurs.

Le médecin s’approcha du lit et ferma les yeux de la jeune fille.

— Où est Hydro ? demanda Rempios.

— Il est sorti, murmura Melza.

— Mais il est blessé ! s’emporta Rempios.

— Ses blessures ne sont pas graves. Il a dit qu’il les ferait soigner plus tard. Pour l’instant, il a besoin d’être seul, expliqua Kirke.

Plusieurs minutes s’écoulèrent sans qu’il n’esquisse le moindre geste. Il était prostré contre la balustrade bordant le lac de Croix Fleurie et regardait ses mains ensanglantées. Elle était morte…

— Monsieur Hydro!

Le jeune Ferien reconnut la voix qui l’appelait, mais il ne répondit pas. Elle était morte… Petit à petit, il sentait une foule se former autour de lui, mais il n’y prenait pas garde. Elle était morte…

— Monsieur Hydro.

Archkos était à sa hauteur.

— Va-t’en, s’il te plaît.

— Monsieur, l’alerte a été donnée ! Dans le pays d’Air aussi… mais monsieur, vous avez du sang sur les mains ? Vous saignez ? Vous êtes blessé ? Mon Dieu, que s’est-il passé ? Vous vous êtes battu ?

— Va-t’en, Archkos, je veux être seul.

— Mais… monsieur Hydro…

— Elle est morte, Archkos. Elle est morte.

— Quoi ? Qui ? Qui, monsieur Hydro ?

— Va-t’en, Archkos ; je t’en supplie.

Archkos fit alors quelque chose qu’il n’aurait jamais fait s’il avait été dans son état normal : il saisit son maître par le col de sa veste.

— Non, monsieur Hydro, je ne m’en irai pas. Pas sans vous !

Les mains ensanglantées de Hydro lui firent lâcher prise.

— D’accord. Suis-moi.

Le corps inerte et pratiquement exsangue reposait dans les bras de Hydro pendant qu’il montait les marches du palais de Feu, tel un zombie. Archkos le suivait deux marches derrière, sous le choc. Son père et sa suite se précipitèrent à sa rencontre. Ils se retrouvèrent sur le perron menant à la salle du trône. Jena Dia Douchka Qématro yeda Shakos Tomasi, la mère de Hydro, poussa un cri horrifié. Son époux Melrose grimaça.

— Que s’est-il passé ?

Hydro fit « non » de la tête avant de pénétrer dans le palais.

— Mon fils, vous portez dans vos bras le cadavre de la princesse d’Air, voulez vous déclencher une guerre contre son peuple ? Nous devons savoir ce qui s’est passé avant que le vieux Mercadante ne l’apprenne !

Le regard furieux du fils accueillit la déclaration du père. Hydro conduisit le corps de Letia dans ses appartements et la déposa lentement sur son lit. Son père et sa suite, composée de beaucoup de nobles et de précepteurs, l’avaient observé en silence. Bayerischn et le roi d’Air apparurent. L’expression affolée et horrifiée du vieux père laissait entendre qu’il se doutait de la vérité. Hydro s’éloigna de plusieurs pas de Letia. Reg aperçut le corps de son enfant.

— Non…

Ce fut d’abord une petite plainte, puis un cri, puis un hurlement. Reg Di Meridiana Mercadante pleurait comme jamais il n’avait pleuré. On lui avait de nouveau enlevé son enfant tout juste retrouvé. La mine lugubre, Hydro baissa la tête. On lui avait volé son honneur. Elle lui avait volé son honneur et avec cela, sa vie. Hydro s’agenouilla au pied du roi d’Air, tête baissée encore.

— Je n’ai pas su sauver votre enfant, roi d’Air, et j’ai laissé échapper son assassin. Le peuple ferien ne peut vous rendre votre sang. Prenez au peuple ferien mon sang en compensation.

Ignorant les protestations de Jena yeda Douchka Qématro, les yeux bouffis aux iris noirs de désespoir du vieux Reg Di Meridiana Mercadante versèrent quelques larmes supplémentaires. Puis il fronça les sourcils et fit relever le Ferien qui avait toujours la tête baissée pour exprimer sa peine et sa honte. Il la lui releva en tremblant.

— Redressez-vous ! Ma… ma fille est morte… mais elle est morte pour faire tomber le Néant… elle est morte, mais elle a annoncé la révolte de nos trois royaumes, alors je ne vous tuerai pas ! Vous poursuivrez sa mission, je vous ordonne de poursuivre sa mission ! Vous me donnez votre vie, alors donnez-la-moi en la risquant pour faire en sorte que celle de ma fille n’ait pas été perdue en vain !

Hydro s’inclina devant le roi d’Air puis sortit son poignard. Les yeux de Bayerischn eurent un éclat écarlate en l’apercevant avant de reprendre leur teinte noire.

— Vous voyez ce poignard ? Il est le symbole de la puissance de votre fille. Elle est morte parce qu’elle était la plus puissante de nous quatre. Elle nous a montré la voie à suivre, elle nous a réunis, soudés, et je ne laisserai pas son œuvre disparaître. Je préfère encore être à jamais esclave du peuple sacré plutôt que laisser disparaître le travail que votre fille a accompli. Tant qu’il me restera un souffle de vie, je ferai en sorte qu’elle ne soit pas morte en vain. Je vous le promets.

— Alors, tenez votre promesse et le peuple airien n’aura pas besoin de prendre votre vie en réparation de la sienne

Le roi d’Air caressa la joue encore tiède de sa fille. Hydro incita les Feriens à laisser les deux Airiens seuls avec le corps.

Les jours s’écoulaient. Vides. Hydro les passait accoudé à la balustrade bordant le lac de Croix Fleurie sur la grande place de Sigpen. Il passait sa journée à contempler les eaux sombres du lac. Le corps de Letia avait été rendu à sa famille. Elle n’était plus. Il avait perdu et elle était morte. Elle était morte.

— Hydro.

Hydro ferma les yeux quand il reconnut cette voix. Entendre cette voix était une torture. Il ne pouvait entendre cette voix ni regarder celui à qui elle appartenait sans voir sa honte et son mépris pour lui-même grandir.

— Allez-vous-en, maître, je vous en prie.

— Donne-moi ton poignard.

La déclaration de son maître agit sur Hydro comme une décharge. Il fit volte-face.

— Pourquoi ? s’écria-t-il.

— Dois-je te donner une explication ? Le fait que je sois ton maître et que je suis autorisé à revendiquer toutes tes armes ne suffit donc plus ?

— Ne préféreriez-vous pas mon sabre ? Il est fait d’un plus riche métal.

— Non, j’ai besoin de ton poignard.

Hydro baissa les yeux.

— S’il vous plaît, ne me le prenez pas.

— Pourquoi t’y accroches-tu tant ? Ce n’est qu’un poignard.

— C’est… C’est tout ce qui m’accroche encore à… elle.

— Je ne comprends pas.

Hydro sortit son poignard. La lame était molle.

— Elle a ensorcelé ma lame, et elle n’a jamais repris sa forme initiale. Le jour où elle a fait ça, je me suis juré de ne jamais la faire réparer pour ne jamais oublier ce dont elle était capable… vous donner mon poignard, c’est… renier ce jour et c’est renoncer à la dernière chose, qui m’attache encore à elle…

— C’est faux ! Quelque chose te retient encore à elle : la vengeance. Tant que tu n’auras pas réparé sa mort, tu seras attaché à elle. Maintenant, donne-moi ce poignard !

Après avoir jeté un dernier coup d’œil douloureux à l’arme, il la jeta sur son maître.

— Me le rendrez-vous un jour ?

— Je l’ignore. Contente-toi de ne pas oublier ce que je t’ai dit… Courage… Sois fort !

Sur ce, il s’éloigna, tandis que Hydro reprenait sa contemplation du lac. Toutefois, une flamme sombre et froide brûlait à présent dans les yeux du brûlant Prince de Feu…

Bayerischn, prostré, dos courbé, bras croisés, tête baissée, était adossé contre le mur d’une maison de Sigpen. Soudain, il se redressa. Un instant plus tard, Parridos entrait dans son champ de vision. Il marcha directement vers lui et lui tendit le poignard ensorcelé de Hydro.

— Pourquoi ne pas lui avoir demandé vous-même ? Pourquoi avoir voulu que j’interfère discrètement pour vous ?

— Parce que je ne pouvais pas prendre le risque qu’il refuse de me le remettre. Vous êtes son maître, il ne pouvait pas vous le refuser.

— J’espère qu’il vous est indispensable, car me donner ce poignard a été comme perdre la princesse Letia une nouvelle fois pour lui ! Il s’y accrochait comme à sa propre vie !

— Je peux vous assurer qu’il me remerciera de le lui avoir dérobé.

Parridos hocha la tête, guère convaincu. Bayerischn s’éloigna sans un mot alors que ses mains commençaient à rougir, le poignard ensorcelé niché entre ses paumes…

FIN

Tome 2 :

— Non ! C’est impossible ! Tu es morte ! hurla Skrykos.

— Non, je ne suis pas morte, dit Letia.

— Oh mon Dieu, Letia, tu es vivante ! s’écria Hydro.

— Non, je ne suis pas vivante, fit Letia.

©2019 Faralonn éditions

42000 Saint-Etienne

www.htageditions.com

www.faralonn-editions.com

ISBN :979-10-96987-795

Dépôt Légal : Février 2019

Illustrations : SF. Cover ©

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L. 122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective- et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information - toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayant cause est illicite (article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle.

Chapitre 1

Le sauvetage

Chapitre 2

À travers le miroir…

Chapitre 3

Maladie

Chapitre 4

Capturés

Chapitre 5

Le regard dans l’eau

Chapitre 6

Retrouvailles au palais

Chapitre 7

Révélation

Chapitre 8

Des rejets et des souffrances

Chapitre 9

Discussion avec la nourrice

Chapitre 10

Le piège des enchanteurs

Chapitre 11

La première partie

de la seconde étape du plan

Chapitre 12

La seconde partie

de la seconde étape du plan

Chapitre 13

La troisième et dernière partie

de la seconde étape du plan

Chapitre 14

1-0

Chapitre 15

Malheureuse nouvelle

Chapitre 16

Le Défi

Chapitre 17

Le Guérisseur

Chapitre 18

L’arc en ciel du désespoir

Chapitre 19

1-1

Chapitre 20

Sur le lit de la Ferienne.

Chapitre 21

Le poignard

Table des matières

Chapitre 1 : Le sauvetage 7

Chapitre 2 : À travers le miroir… 20

Chapitre 3 : Maladie 44

Chapitre 4 : Capturés 53

Chapitre 5 : Le regard dans l’eau 69

Chapitre 6 : Retrouvailles au palais 80

Chapitre 7 : Révélation 99

Chapitre 8 : Des rejets et des souffrances 103

Chapitre 9 : Discussion avec la nourrice 113

Chapitre 10 : Le piège des enchanteurs 123

Chapitre 11 : La première partie

Chapitre 12 : La seconde partie

Chapitre 13 : La troisième et dernière partie

Chapitre 14 : 1-0 181

Chapitre 15 : Malheureuse nouvelle 206

Chapitre 16 : Le Défi 220

Chapitre 17 : Le Guérisseur 237

Chapitre 18 : L’arc en ciel du désespoir 256

Chapitre 19 : 1-1 263

Chapitre 20 : Sur le lit de la Ferienne 270

Chapitre 21 : Le poignard 273

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