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LOUISE
— Je démissionne.
Romain se retourna brusquement. Son regard tomba sur l’enveloppe que je tenais encore entre les doigts, puis revint vers moi, incrédule.
— C’est quoi, ça ?
— Ma lettre de démission.
Un silence sec tomba entre nous.
— Quoi ?
— J’ai envoyé une copie aux ressources humaines ce matin. Mon préavis commence aujourd’hui.
Son visage se ferma d’un coup.
— Sans m’en parler ?
— Ce n’est pas une demande, Romain. C’est une décision.
Il s’approcha, me prit l’enveloppe des mains et la déchira d’un geste net, sans même l’ouvrir. Les morceaux tombèrent dans la corbeille.
— Celle-ci, peut-être. Mais pas l’autre.
— Louise…
— Je pars.
Sa mâchoire se crispa. Il passa une main sur son visage, comme pour reprendre le contrôle.
— Retourne à ton bureau. On reparlera de ça plus tard.
— Non. On en parle maintenant.
— Je t’ai dit plus tard.
Sa voix était basse, contenue, et c’était presque pire que s’il avait crié.
— Mon dernier jour sera le vingt février, repris-je. Je vais assurer la passation correctement. Tout est organisé.
— Quatre jours ? Tu appelles ça correctement ?
— C’est le délai que j’ai choisi.
— Tu ne peux pas décider ça seule.
Je laissai échapper un rire sans joie.
— Je viens justement de le faire.
Il détourna le regard, fit quelques pas, puis revint vers moi.
— Tu vas où ?
— Je prends du temps pour moi.
— Chez un concurrent ?
— Tout ne tourne pas autour de ton entreprise.
Il planta ses yeux dans les miens.
— Tu te mets en danger avec une décision pareille.
— Non. Je me sauve.
Cette fois, il accusa le coup. À peine. Juste un battement dans sa joue.
Sa voix était devenue glaciale.
— Sors, dit-il enfin.
— Très bien.
Je tournai les talons, retournai à mon bureau et m’assis devant mon ordinateur avec les mains légèrement tremblantes. Techniquement, j’étais encore employée ici. Il restait quatre jours. Quatre jours à tenir, à transmettre mes dossiers, à faire semblant d’être fonctionnelle.
Bam.
Je sursautai. Quelque chose venait de heurter sa porte. Sans doute son pot à stylos.
Toujours excessif.
Bzzz.
J’appuyai sur l’interphone.
— Oui, monsieur Montclair ?
— Travaillez !
Je pinçai l’arête de mon nez.
J’avais besoin de café. Urgemment. Beaucoup trop tôt pour ce genre de scène.
Au même moment, la porte du bureau de Romain s’ouvrit brusquement. Il traversa l’open space d’un pas rapide, l’air fermé, presque fébrile.
— Gauthier, lança-t-il, il y a une fuite de gaz à cet étage. Faites évacuer tout le monde au niveau deux.
Gauthier leva la tête, pâle d’un coup.
— Pardon ?
— J’ai dit : tout le monde au niveau deux. Immédiatement.
— Une… une fuite de gaz ?
— Oui.
— Est-ce qu’il faut appeler quelqu’un ?
— C’est déjà fait. Prévenez les autres et mettez un mot près de l’ascenseur.
Je fermai les yeux une seconde.
Bien sûr.
Bien sûr qu’il faisait ça.
Je n’avais aucune idée de ce qu’il espérait obtenir exactement, mais il n’y avait pas la moindre fuite de gaz. S’il y en avait eu une, Romain aurait évacué les lieux, pas campé au milieu de l’open space avec cet air furieux.
Gauthier, lui, n’avait manifestement pas ce recul.
— Tout de suite, monsieur !
Il se leva si vite qu’il manqua de renverser sa chaise.
Je revins avec mon café, et Gauthier se précipita vers moi.
— On doit descendre au niveau deux. Il y a une fuite de gaz.
Je jetai un regard à Romain. Il me fixa sans ciller.
— Ah. Vraiment ?
— Oui, dit-il.
— Comme c’est pratique.
Les oreilles de Gauthier rougirent. Il regarda l’un, puis l’autre, perdu.
— Je… je vais prévenir les autres, bredouilla-t-il avant de s’éloigner presque en courant.
En moins de deux minutes, l’étage commença à se vider dans un brouhaha nerveux. Des chaises raclaient le sol, des voix s’interpellaient, quelqu’un demanda s’il fallait couper la climatisation, une autre personne voulait savoir si c’était dangereux.
Romain laissa tout le monde partir.
Puis il attendit.
Quand le silence retomba enfin, il pointa mon bureau du menton.
— Un mot, mademoiselle Dubois.
Je reposai mon café.
— Vous abusez de votre pouvoir, monsieur Montclair.
— Probablement.
— Et vous mentez très mal.
— Peut-être. Entre.
Je restai assise.
Je m’assis calmement, ouvris mon ordinateur et me mis à taper.
Il passa une main dans ses cheveux, puis faisait les cent pas devant mon bureau, comme un fauve en cage.
— Très bien. Combien ?
— Pardon ?
— Combien tu veux pour rester.
Je laissai échapper un souffle incrédule.
— Ce n’est pas une question d’argent.
— Tout est une question d’argent.
— Non.
Il commença à faire les cent pas.
— Vingt pour cent d’augmentation.
— Non.
— Vingt-cinq.
— Non.
— Cinquante.
Je secouai la tête.
— Le double de ton salaire. Et tu ne m’adresses plus la parole. C’est du chantage, Louise !
Je secouai la tête.
— Tu t’entends parler ?
Il recommença à tourner en rond. Moi, je faisais semblant de travailler. Et, honteusement, le voir perdre pied me donnait une étrange sensation de pouvoir.
— Très bien. N’achète rien chez Tiffany aujourd’hui. Je n’ai pas besoin de ce cadeau.
Mes doigts se figèrent.
Ah.
C’était ça. J’avais oublié. Les bijoux pour la blonde du moment.
Des années à faire ça. À sourire. À ravaler ce pincement dans la poitrine.
Je levai lentement les yeux.
— Pourquoi tu dis ça ?
— C’est ça, non ? murmura-t-il.
— On ne va pas avoir cette discussion.
— Si. On va l’avoir.
Je me levai.
— Je pars parce que j’ai acheté une maison.
Il recula, sincèrement surpris.
— Une maison ?
— À Roussillon.
— Où ça ?
— En Provence.
— Pourquoi la Provence ?
— Parce que… c’est le moment.
— Le moment de quoi ? De devenir ermite ?
— Je veux un jardin. Un chien. Peut-être une famille.
Ma voix trembla malgré moi.
— Paris ne m’offrira jamais ça.
Il resta silencieux.
— J’ai besoin de partir, Romain.
— Paris est chez toi.
— J’y suis depuis douze ans. Et je n’ai rencontré personne.
Je me tus.
— Il faut que j’avance.
Il se figea.
— Tu me quittes ? murmura-t-il.
— Je n’ai pas le choix.
Il me regarda comme s’il me voyait enfin.
— Je suis désolée.
Il serra les dents, puis retourna dans son bureau sans un mot. La porte claqua.
Je me laissai retomber sur ma chaise. Les larmes brûlaient.
Tu étais censé me supplier de rester.
Mon téléphone vibra.
Romain :
N’achète aucun meuble avant qu’on ait reparlé.
Je fixai l’écran.
Mes mains devinrent froides.
Qu’est-ce que ça voulait dire ?
Je ne devrais pas répondre.
Mais mon dieu… j’en avais déjà envie.
LOUISETrois heures plus tard.On avait parlé et ri. On avait mangé, bu du champagne. On s’était allongés sur le tapis, à regarder la lune, à contempler les étoiles qui scintillaient au-dessus de nous, comme si elles avaient décidé de faire un peu de magie juste pour nous.– C’était la soirée parfaite.Je souris à mon cavalier, terriblement beau.– On devrait danser.Il se leva et me tendit la main. Je pris tout mon temps pour me relever.– On est sur un planning serré, dépêche-toi.Je ris et finis par me lever.– Ton fameux planning…Il me prit dans ses bras, et la chanson Turning Page de Sleeping At Last se mit à jouer.– Oh, cette chanson… murmurai-je en levant les yeux vers lui. C’est… tellement irréel…Comme dans une scène parfaite d’un film parfait, on dansait sous la lune, au bord du lac. Et moi, j’étais en train de retomber amoureuse de lui. Encore. Davantage, si c’était physiquement possible.– Lola, murmura-t-il.– Oui.Je lui souris.– Ce serait un honneur de pouvoir t’appe
LOUISEMes yeux se remplissent de larmes. Il est vraiment doué, ça, je ne peux pas le nier.— Eh bien. Je me mets sur la pointe des pieds pour l’embrasser sur ses grandes lèvres. — Tu as gagné. — J’ai gagné ? — C’est la chose la plus romantique qu’on m’ait jamais dite. — Pour l’instant seulement. Il me sourit malicieusement.— Tu m’avais bien dit que tu venais avec le grand jeu. — Voyons voir ce que ça donne. Il me prend la main et m’emmène sur la jetée. La couverture de pique-nique est rembourrée, des coussins sont éparpillés tout autour, et un immense panier en osier trône à côté. Il m’aide à m’asseoir, enlève ses chaussures et s’installe à mes côtés. Il sort son téléphone et fait défiler quelque chose.— J’ai préparé une playlist pour toi.— Hein ? Il me tend son téléphone et me montre l’écran Spotify :A-Game Date Songs for LolaJe ris aux éclats. — Tu es sérieux ?Ses sourcils se haussent. — Tu voulais du romantisme un peu kitsch, et me voilà en train de te le livrer. Il
LOUISECinq heures plus tard.L’hôtesse s’avance dans l’allée de l’avion. — “Nous préparons l’atterrissage, M. Montclair.” Elle sourit.— “Merci,” répond-il.Aucune idée depuis combien de temps nous volons ; il a pris mon téléphone et ma montre.— “Je peux voir ?” je tente d’ouvrir le store de la fenêtre et Romain le claque aussitôt.— “C’est une surprise.”— “Mais on est déjà arrivés, c’est le moment de la surprise.”— “Pas avant d’être sur place.” Il écarquille les yeux et sort un bandeau. Quoi ?Ha-ha, oh mon dieu.Honnêtement, c’est la chose la plus excitante qui me soit jamais arrivée : être emmenée à un lieu secret sur un jet privé pour un premier rendez-vous avec l’homme le plus sexy du monde. Je me sens comme une James Bond girl ou quelque chose comme ça.L’avion s’immobilise et Romain me met le bandeau.— “Sérieusement ?” je chuchote en le tenant sur mes yeux.— “Totalement.” Il me prend par la main et me guide dans l’allée.— “Je vais sûrement tomber dans les escaliers, tu s
LOUISEJe posai les mains sur mes hanches en balayant du regard mon dressing démesuré, rempli à ras bord de vêtements de créateurs, de chaussures sublimes et de sacs hors de prix. Il devait bien y avoir quelque chose de convenable pour un rendez-vous… La vraie question, c’était plutôt. Est-ce que ça m’irait encore.Nous étions jeudi, et le lendemain, Romain m’emmenait à notre tout premier rendez-vous. Il avait même organisé la venue de Camille pour le week-end afin qu’elle s’occupe des enfants. Deux nuits entières rien que tous les deux. Je n’avais jamais laissé les enfants aussi longtemps. J’étais à la fois surexcitée et nerveuse, au point d’avoir dû m’épiler moi-même faute de baby-sitter pour aller au salon.Bon. Je sortis une robe noire du cintre et la tins devant moi. Ça pouvait aller. Je la plaquai contre mon corps et me regardai dans le miroir. Manches trop serrées… Génial. Elles ne passeraient jamais par-dessus mon plâtre. Je la raccrochai. J
LOUISEMercredi soir.Le serveur arrive à notre table.— Puis-je prendre votre commande, s’il vous plaît ?Romain en a marre de cuisiner, et entre nous, nous en avons un peu assez de sa cuisine… alors nous sommes sortis dîner dès son retour du travail.— Qu’est-ce que tu veux, Léo ? demande-t-il.— Des pâtes.— Alors deux spaghetti bolognaise, s’il vous plaît, et moi, je prendrai le steak. Il se tourne vers moi. — Et toi, chérie ?— Une salade, s’il vous plaît. Je souris.— Merci, dit Romain. Le serveur disparaît et les jumeaux commencent à se chamailler.Romain sort son téléphone, ouvre Netflix et lance un film. Il le cale contre les salières, et aussitôt, les enfants se taisent pour regarder. Je souris en le voyant prendre ma main et y déposer un baiser léger.— Bonjour, dit une voix de femme.Nous levons les yeux et apercevons Isabella, debout devant nous.Oh non.Le visage de Romain se ferme.— Isabella.— J’avais prévu de venir te voir demain, mais je suppose que maintenant, c’es
ROMAINJe marchais sur le trottoir avec Théo, le soleil d’automne se reflétant sur les façades, et nous nous dirigions vers l’atelier de costumes à quelques pâtés de maisons. C’était plus rapide à pied, et puis ça me donnait l’occasion de discuter avec lui un peu.— Alors… Camille, dit Théo d’un ton qui se voulait léger.Je levai les yeux vers lui, surprise par la soudaineté de sa question. — Quoi à son sujet ?Il y avait quelque chose dans sa façon de me regarder, un mélange de curiosité et de gêne que je n’arrivais pas à déchiffrer. Camille et lui semblaient s’être rapprochés depuis que nous avions commencé à passer du temps ensemble, et je mentirais si je disais que je n’avais pas un peu de méfiance.— Ton mari… il est comment ?Je fis mine de réfléchir, un sourire amusé aux lèvres. — Je ne le connais pas vraiment. Il me semble un peu… ennuyeux, si tu veux mon avis.Théo hocha la tête, mais je sentis qu’il n’en resterait pas là. — Pourquoi tu demandes ?Il haussa les épaules, es
LOUISE— Tu es tellement belle aujourd’hui, tu sais ? dit Thomas en souriant par-dessus la table. — J’adore te voir en bleu.— Tu l’as déjà dit. Je lui adressai un sourire en biais. — Merci quand même.Thomas était l’homme le plus gentil que je connaisse et, bordel, je voulais vraiment l’aimer. Il
ROMAINJe montai les escaliers et longeai le couloir. Je surpris Léa assise dans son lit, les cheveux en bataille, dans une adorable chemise de nuit rose, en train de lire un livre.Quel enfant lit un livre juste au réveil ? Elle était littéralement un petit génie.– Tu es une si bonne fille, pas é
ROMAINSilence…Je fermai les yeux, envahi par le regret.— Louise, murmurai-je, je suis tellement désolé. — De quoi ? — De ne pas avoir été là quand tu avais besoin de moi. — Ce n’est pas… — Pour moi, ça compte, l’interrompis-je. Je déteste de ne pas avoir été…
LOUISELes yeux de Léa s’agrandirent.— Papa… comme un vrai papa ? souffla-t-elle, stupéfaite. — Oui, sourit-il. Comme un papa.Léo laissa tomber sa part de pizza sur son assiette.— Youpi… dis-je avec un sourire un peu crispé, en balayant la table du regard. C’est excitant, non ?— Oui !Léa bond







