LOGINIl entre.Silencieux comme un félin, comme une ombre qui se détache de l'obscurité. Il a retiré sa veste d'apparat et sa cape. Il ne porte plus que sa chemise de lin noire, défaite au col, les premiers boutons ouverts, laissant voir la naissance de son torse, la toison brune qui couvre sa poitrine musclée, les reliefs de ses abdominaux. Les cicatrices. Des marques anciennes sur sa peau bronzée, traces de batailles, de tortures peut-être, de souffrances que je ne connais pas. Ses manches sont retroussées jusqu'aux coudes, dévoilant ses avant-bras puissants, ses veines saillantes, ses mains larges qui pourraient me briser sans effort.Ses cheveux sont décoiffés, comme s'il y avait passé la main cent fois en attendant le moment de me rejoindre. Ses yeux brillent dans la pénombre, deux braises incandescentes qui me transpercent. Il s'arrête à quelques pas du lit et me contemple.Longuement. Trop longuement.Ses yeux descendent de mon visage
LyannaMinuit a sonné depuis longtemps quand les dames d'honneur viennent me chercher.Le banquet s'achève dans les rires gras, les plaisanteries lourdes, les chansons paillardes des nobles ivres qui ont trop bu et trop mangé. Personne ne regarde la mariée quitter la salle. Ou plutôt, tout le monde fait semblant de ne pas regarder, mais je sens les regards en coin, les sourires entendus, les murmures échangés derrière les mains. La mariée va être conduite à la chambre. La mariée va être préparée pour son époux. La mariée va être offerte au roi.Quatre femmes silencieuses m'escortent à travers les corridors obscurs. Elles sont vêtues de robes grises, uniformes, les cheveux cachés sous des coiffes, les yeux baissés. Elles ne parlent pas. Leurs pas sont feutrés sur les dalles de marbre, et les torches projettent leurs ombres déformées sur les murs de pierre. Le palais est silencieux maintenant, étrangement silencieux, comme s'il retenait son so
LyannaIl me fait tourner brusquement, ma robe virevoltant autour de mes chevilles, puis me ramène contre lui, plus près encore, si près que mes seins s'écrasent contre son torse, que je sens les pointes durcies frotter contre le tissu de ma robe et de sa chemise. Le contact est un choc. Ma respiration devient courte, haletante, et mon cœur cogne contre mes côtes comme un oiseau piégé.— Vous dansez comme vous faites la guerre, dis-je entre mes dents. Par la force.— Je danse comme je vis. Avec intensité. Avec passion. Tu devrais essayer, un jour. Au lieu de toujours te cacher derrière ta haine comme derrière un bouclier.Sa main descend encore sur mes reins, ses doigts s'aventurant juste au-dessus de la chute de mes fesses, et j'ai un hoquet de surprise qu'il étouffe en me serrant plus fort contre lui.— Tu cherches quelqu'un dans l'assemblée, n'est-ce pas ? demande-t-il soudain, d'une voix parfaitement neutre, comme s'il commentait la météo.Je sursaute. Mon pied manque une mesure,
Lyanna Le banquet se déroule dans la grande salle des fêtes, une nef immense dont les voûtes de pierre noire sont si hautes qu'elles disparaissent dans l'ombre. Des centaines de bougies flottent dans des chandeliers en fer forgé suspendus aux poutres, projetant une lumière mouvante sur les convives. Les tables sont chargées de mets. Des plateaux de viandes rôties, des fruits exotiques que je n'avais jamais vus, des pyramides de pâtisseries dorées, des fontaines de vin rouge qui coule à flots, sombre comme le sang, épais comme le désir. Les musiciens jouent des airs entraînants , violons, harpes, tambours , pour couvrir le brouhaha des conversations, les rires gras des nobles ivres, les éclats de voix des soldats qui célèbrent la fin de la guerre. La guerre qu'ils ont gagnée sans combattre, en m'achetant comme du bétail. Je suis assise à la table d'honneur, sur une estrade qui surplombe l'assemblée. Mon siège est un trône , un vrai trône, en ébène sculpté, aux accoudoirs ornés
Alors il se penche. Ses lèvres se posent sur les miennes. Ce n'est pas un baiser chaste. Ce n'est pas un baiser de cérémonie. C'est un baiser de revendication. Sa bouche est ferme, chaude, insistante. Elle épouse la mienne avec une précision qui n'a rien d'accidentel, comme s'il avait répété ce geste cent fois dans sa tête, comme s'il connaissait déjà la forme de mes lèvres mieux que moi-même. Elle s'ouvre légèrement, et je sens le bout de sa langue effleurer ma lèvre inférieure, juste un effleurement, à peine une caresse, assez pour me faire tressaillir, assez pour que mon ventre se contracte violemment, assez pour que mes doigts se serrent convulsivement sur le bouquet de roses. Sa main dans mes cheveux se resserre, m'incline un peu plus, approfondit le baiser d'un millimètre. Sa barbe naissante râpe ma joue, sa respiration se mêle à la mienne, et pendant une fraction de seconde, j'oublie tout. La foule. Le prêtre. Les vœux forcés. La guerre. Eryk. Il n'y a plus que cette bouche
Les mots sont des poignards. Obéissance absolue. Corps, esprit et âme. Ne jamais lui refuser. Volonté au-dessus de la vôtre. Chaque syllabe est une chaîne qu'on m'enroule autour du cou, des poignets, des chevilles. Chaque phrase est une porte qui se referme sur ma liberté. J'ai failli refuser ce matin, en lisant le texte des vœux dans le bureau d'Orvyn, les doigts tremblants, les larmes aux yeux. Mais l'image des enfants de Valcourt — leurs ventres gonflés par la faim, leurs yeux trop grands dans leurs visages amaigris — m'a retenue. Mon peuple avant mon cœur. Mon devoir avant mon bonheur. C'est le credo des princesses. C'est ma malédiction.— Je le jure.Ma voix est ferme. Elle ne tremble pas. C'est une petite victoire sur moi-même, sur la peur qui me tenaille le ventre, sur les larmes qui brûlent derrière mes paupières. Dans l'assemblée, j'entends un murmure d'approbation. Ou de surprise. Peut-être s'attendaient-ils à ce que je défaille, que je refuse, que je m'effondre en larmes co