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Chapitre 4 — La Première Nuit

Penulis: Déesse
last update Tanggal publikasi: 2026-06-22 02:56:34

Aelys

Les appartements royaux sont un contraste saisissant avec le champ de bataille que nous venons de quitter. La tente de Cassian a été dressée à l'écart du camp, sur une colline qui domine la plaine de Kaelor, et l'intérieur est digne d'un palais. Des chandeliers en argent projettent une lumière tamisée sur les murs de toile tendus de tapisseries, des coussins de velours sont éparpillés sur le sol, et au centre trône un lit immense, un lit de roi, avec des draps de soie noire et des oreillers brodés d'or.

C'est là que je dormirai. Ou plutôt, c'est là que je ne dormirai pas. Parce que je ne suis pas autorisée à m'allonger sur ce lit, bien sûr. Je dois dormir à même le sol, au pied du lit, comme un chien de garde. Une servante m'a apporté une paillasse et une couverture rêche, et elle les a disposées à même le tapis, près de la porte de la tente.

— Le roi viendra bientôt, dit-elle d'une voix atone, sans me regarder. Ne bougez pas, ne parlez pas, ne faites rien. Contentez-vous d'être invisible.

Invisible. Ombre. Témoin muet. Tous ces mots pour dire la même chose : je ne suis plus rien, je ne suis plus personne, je suis un meuble, un objet, une chose qui appartient au roi.

Je m'assois sur la paillasse, je m'enroule dans la couverture, et j'attends. Les heures passent, lentes, interminables. La chandelle sur la table de chevet se consume, projetant des ombres mouvantes sur les murs de toile. Le vent siffle dehors, les sentinelles échangent des mots de passe à voix basse, le camp s'endort peu à peu.

Et puis la porte de la tente s'ouvre, et Cassian entre.

Il ne me regarde pas tout de suite, il traverse la pièce en retirant sa tunique, et je vois son torse nu, ses muscles qui jouent sous la peau, ses cicatrices qui luisent à la lueur des chandelles. Il se verse une coupe de vin, il la boit d'un trait, et il s'assied sur le bord du lit.

— Vous ne dormez pas, Aelys de Kaelor.

Ce n'est pas une question. Ses yeux sont fixés sur moi, et je sens son regard sur ma peau comme une caresse rugueuse.

Je ne réponds pas. Je ne peux pas répondre, le sortilège me l'interdit. Mais je soutiens son regard, je ne baisse pas les yeux, je lui montre que je ne suis pas brisée, que je ne suis pas soumise, que je ne serai jamais son esclave consentante.

Il esquisse un sourire, ce sourire léger qui ne monte pas jusqu'à ses yeux, et il se lève. Il s'approche de moi, il s'arrête devant ma paillasse, et il me domine de toute sa hauteur.

— Vous me haïssez.

Ce n'est pas une question non plus. C'est une évidence, une certitude, un fait établi.

Je hoche la tête, lentement, sans le quitter des yeux.

— Bien. La haine est un sentiment puissant. Elle vous donnera la force de survivre. Beaucoup plus que l'amour, ou la loyauté, ou la foi. La haine est un carburant qui ne s'épuise jamais.

Il se penche, il pose sa main sur ma joue, et sa paume est chaude contre ma peau glacée. Son pouce caresse ma pommette, lentement, presque tendrement.

— Mais sachez une chose, Aelys de Kaelor. La haine et l'amour sont les deux faces d'une même pièce. On ne peut pas haïr sans passion, et la passion est une porte ouverte sur autre chose.

Il retire sa main, il retourne vers son lit, et il se glisse sous les draps de soie noire.

— Éteignez la chandelle, dit-il en fermant les yeux.

Je me lève, je traverse la pièce, et je souffle la flamme. L'obscurité nous enveloppe, seulement troublée par la lueur des braises dans le brasero. Je retourne à ma paillasse, je m'allonge, et je fixe le plafond de toile sans le voir.

Il ne dort pas, je le sais. Il respire trop vite, trop fort, et je sens son regard sur moi dans le noir. Il m'observe, il m'épie, il me scrute. Et moi, je reste immobile, les yeux ouverts, la rage au cœur, le sortilège qui pulse dans ma gorge.

Cette première nuit est une épreuve, un supplice, une torture raffinée. Je ne dors pas, il ne dort pas. Nous restons là, allongés à quelques mètres l'un de l'autre, séparés par le vide et par la haine, mais reliés par ce pacte qui nous enchaîne l'un à l'autre.

Au matin, quand les premières lueurs de l'aube filtrent à travers la toile de la tente, je me lève, les membres courbaturés, les yeux secs, le cœur lourd. Il est déjà réveillé, assis sur le bord du lit, les coudes sur les genoux, la tête entre les mains. Il relève les yeux vers moi, et je vois des cernes sous ses paupières, des rides de fatigue au coin de ses lèvres.

— Vous n'avez pas dormi, dit-il.

Je secoue la tête.

— Moi non plus. La guerre nous poursuit jusque dans nos rêves.

Il se lève, il s'approche de moi, et il pose à nouveau sa main sur ma joue. Ce geste, ce simple geste, est en train de devenir familier, et cette familiarité me terrifie plus que tout le reste.

— Préparez-vous, Aelys de Kaelor. Votre service commence aujourd'hui. Vous allez découvrir ce que signifie être l'Ombre d'un roi.

Il retire sa main, il tourne les talons, et il sort de la tente sans un regard en arrière. Je reste seule, debout au milieu des tapis et des coussins, la main sur la joue, à l'endroit où il m'a touchée. Sa chaleur est encore là, comme une brûlure légère, comme une empreinte invisible.

Je suis son Ombre. Son esclave. Sa prisonnière.

Mais je ne suis pas encore brisée.

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