Se connecterJe tends ma main droite, la paume vers le ciel, et il la saisit. Ses doigts sont chauds, calleux, et ils enveloppent les miens avec une force contenue. De l'autre main, il sort son poignard à la lame incurvée, celui-là même qui a tranché mes liens tout à l'heure.
— Ce que je vais faire est un serment de sang. Un pacte ancien qui nous liera l'un à l'autre. Vous serez mon Ombre Silencieuse, attachée à moi jour et nuit. Vous me suivrez partout , au conseil, à la guerre, dans mes appartements privés. Vous verrez tout, vous entendrez tout, mais vous ne parlerez pas. Le sortilège scellé dans cette lame vous en empêchera. Il marque une pause, il plonge ses yeux dans les miens, et je vois une lueur étrange dans ses prunelles , de l'excitation, de l'anticipation, quelque chose qui ressemble à de la faim. — Si vous tentez de parler, le sortilège vous brûlera de l'intérieur. Si vous tentez de fuir, votre frère sera exécuté. Si vous tentez de me tuer, vous mourrez avec moi. Acceptez-vous ces termes ? Je voudrais crier, protester, lui cracher au visage. Je voudrais lui dire que je n'accepterai jamais, que je préfère mourir, que je préfère voir mon frère mort plutôt que de devenir l'esclave de ce monstre. Mais je sais que ce serait un mensonge. Je ne veux pas mourir, je ne veux pas qu'Aeron meure, je veux vivre, survivre, et un jour, peut-être, trouver un moyen de me venger. — J'accepte, dis-je en soutenant son regard. — Bien. Il appuie la lame sur ma paume, et d'un geste sec, il entaille la chair. La douleur est vive, cuisante, et le sang jaillit, rouge et chaud, coulant le long de mon poignet. Il ne me laisse pas le temps de protester, il retourne la lame contre sa propre paume, et il s'entaille à son tour. Son sang est sombre, presque noir, et il se mêle au mien quand il presse nos deux mains l'une contre l'autre. Le contact est électrique. Une décharge qui remonte le long de mon bras, qui traverse ma poitrine, qui explose dans mon crâne. Je sens le sortilège prendre racine en moi, je le sens s'enrouler autour de ma gorge comme un serpent invisible, je le sens se lover dans ma poitrine, prêt à mordre si je désobéis. C'est une sensation étrange, à la fois glacée et brûlante, douloureuse et délicieuse. — Le pacte est scellé, murmure-t-il sans lâcher ma main. Vous êtes mon Ombre, Aelys de Kaelor. Pour toujours. — Pour toujours, je répète, et le sortilège vibre dans ma gorge, me rappelant sa présence, me prévenant de ne pas aller plus loin. Il lâche ma main, il retourne s'asseoir derrière sa table, et il me congédie d'un geste. — Emmenez-la à mes appartements. Qu'on lui donne des vêtements propres et de quoi se restaurer. Elle commencera son service demain. Les soldats m'entraînent hors de la tente, et je me retrouve à nouveau dans la nuit glacée, la main en sang, le cœur en miettes, le sortilège qui pulse dans ma gorge comme une deuxième respiration. Je suis son Ombre. Son esclave. Son témoin muet. Mais je jure, sur le sang qui coule encore de ma paume, que je trouverai un moyen de me libérer. De le détruire. De venger tous ceux qui sont morts aujourd'hui.Elle est restée figée dans un passé lointain. Un petit lit à baldaquin aux rideaux décolorés par le soleil qui ne pénètre plus. Des étagères couvertes de soldats de plomb rangés en ordre de bataille, leurs uniformes rongés par la rouille. Un cheval à bascule dont la peinture s’écaille, la crinière de crin dévorée par les mites. Des livres ouverts sur un pupitre, des pages jaunies où l’on distingue encore les lettres maladroites d’une écriture enfantine.Je m’avance dans un état second, portée par une émotion que je ne sais pas nommer. Mes doigts frôlent les jouets, les livres, un petit manteau de velours bleu accroché au mur — si petit qu’il a dû appartenir à un enfant de quatre ou cinq ans. L’étoffe est élimée aux coudes, tachée d’encre à l’ourlet.Cette chambre a été aimée, puis abandonnée. Elle n’a pas été vidée, nettoyée, transformée en pièce anonyme comme l’aurait fait un propriétaire pragmatique. Elle a été scellée comme un tombeau, conservée comme
Il revient vers moi, s’arrête à ma hauteur. Sa main se lève, et je me raidis, prête au pire. Mais ses doigts effleurent ma joue avec une douceur qui contredit toute la violence de cette journée. Sa paume est chaude, calleuse, étonnamment tendre contre ma peau. Il caresse ma pommette du pouce, lentement, comme on caresse le pelage d’un animal qu’on s’apprête à abattre.— Toi aussi, tu me trahiras un jour, murmure-t-il. C’est dans ta nature. C’est dans la nature de tous ceux qui croisent mon chemin. Mais pas encore. Pas tout de suite.Ses doigts glissent le long de ma mâchoire, s’arrêtent sous mon menton, relèvent légèrement mon visage.— Tu m’as appelé monstre. Tu as raison. Mais les monstres aussi peuvent être blessés. Les monstres aussi ont des failles. Simplement, ils les cachent mieux que les autres.Il retire sa main. La chaleur de son contact persiste sur ma peau comme une brûlure légère. Il se détourne, fait un signe aux gardes.
Sa main attrape ma nuque, m’oblige à relever la tête. Ses doigts sont comme des serres d’acier, inflexibles, et ils maintiennent mon visage tourné vers le cadavre de Lord Vane. Mes yeux s’emplissent de larmes que je refuse de laisser couler. Je ne veux pas lui donner cette satisfaction.— Voilà ce qu’il advient de ceux qui complotent contre moi. Voilà ce qu’il advient de ceux qui essaient de prendre ce qui m’appartient.Sa bouche est tout près de mon oreille, son souffle soulève mes cheveux. Sa voix est un chuchotement qui ne contient aucune chaleur.— Tu as de la chance, Aelys. Lui, je l’ai fait exécuter pour trahison. Toi, je te garde. Mais souviens-toi de cette image. Chaque fois que l’idée de me défier traversera ton esprit, souviens-toi de ce qui reste de Lord Vane.Il relâche ma nuque. Je vacille, mais je reste debout. Je ne sais pas comment. Quelque chose en moi s’est brisé, mais quelque chose d’autre s’est durci. Une digue qui cède, et derrière elle, une vague de fureur si pur
Il recule d’un pas, puis d’un autre. L’air revient dans mes poumons par saccades. Mes jambes tremblent si fort que je dois m’appuyer au mur pour ne pas m’effondrer. Il me tourne le dos et s’éloigne dans l’allée bordée de roses noires, sa silhouette absorbée par les ombres.— Retourne dans ta chambre, Aelys. Et prie pour que je sois clément demain. Ce soir, j’ai encore pitié de toi.Je reste longtemps immobile après son départ, le dos plaqué contre la pierre, le cœur en charpie, les joues brûlantes de honte et de peur et de quelque chose d’autre, quelque chose de bien plus dangereux. J’ai tenté de le trahir, et il m’a laissée en vie. Je devrais être soulagée. Mais tout ce que je ressens, c’est l’empreinte de ses doigts sur ma gorge, le souvenir de son souffle sur mes lèvres, et la certitude glaçante que je ne lui échapperai jamais. D’une manière ou d’une autre, cet homme aura ma peau.AelysLe lendemain, on ne m’apporte pas de petit-déjeuner. La servante qui entre habituellement avec u
Il marque une pause, évalue ma réaction ou mon absence de réaction et poursuit, la voix plus basse encore.— Je peux vous aider à partir. J’ai des hommes, des relais, tout ce qu’il faut pour vous faire franchir les frontières avant que quiconque ne s’aperçoive de votre disparition. Dans une semaine, je quitte la capitale. Vous pourriez être cachée dans ma suite, déguisée en servante. Personne ne vous trouverait.Mon cœur s’accélère. Je lutte pour ne rien en laisser paraître, mais Lord Vane est un chasseur expérimenté. Il flaire le sang dans l’eau, l’hésitation derrière la façade impassible.— En échange, je ne demande pas grand-chose. Des informations. Rien de plus. Le roi vous garde près de lui, il vous fait confiance , ne protestez pas, je l’ai vu vous regarder. Vous entendez des choses. Vous voyez des choses. Partagez-les avec moi, et je vous offre votre liberté.Sa main effleure la mienne. Le contact est aussi froid que ses yeux.— Pensez-y, Dame Aelys. La liberté. Le vent du nord
Il ne fait rien d’autre. Il ne cherche pas mes lèvres, ne tente aucun geste équivoque. Il se contente de me tenir contre lui, comme un homme en train de se noyer s’agrippe à une épave. Je sens les battements de son cœur ralentir peu à peu, ses muscles se détendre par degrés imperceptibles. Sa respiration s’apaise, trouve un rythme plus lent, plus profond. Mais son étreinte ne se relâche pas. Elle reste là, barre vivante autour de ma taille, rappel constant de sa présence et de ma sujétion.Je regarde les braises mourir dans l’âtre. Je compte les secondes qui s’égrènent, interminables. Je devrais avoir peur, et j’ai peur, mais pas uniquement de lui. J’ai peur de ce que je ressens, de cette immobilité forcée qui devient peu à peu une forme de repos, de cette chaleur animale qui dissout mes défenses comme le soleil dissout la glace. J’ai peur de m’habituer à cela. J’ai peur de ne plus vouloir partir.Elara. Le prénom tourne dans ma tête, inlassable. Qui était-elle ? Qu’est-elle devenue ?







