LOGINDianeIl nous conduit vers le renfoncement surélevé, la table qui domine la salle sans être vraiment en elle. Un trône, en effet. Je lui tire la chaise. Elle s’assied, le froissement du satin un bruissement de serpent. Je prends place en face d’elle. Le rituel du menu, de la carte des vins, s’accomplit. Je tranche, je choisis, d’un geste qui n’admet ni discussion ni délai.— Tu vois ? dis-je, une fois seuls dans notre bulle de lumière. Ils te dévorent des yeux. Les hommes et les femmes.Elle soutient mon regard. La peur qui y dansait tout à l’heure s’est muée en un défi hautain, presque glacé.— Ils ne me regardent pas, moi. Ils regardent ton acquisition. Ils évaluent ton goût. Ils calculent le prix.— Nous avons, rectifié-je avec un sourire. Ils regardent l’alchimie. Le tableau qui fonctionne. Le couple improbable qui, pourtant, impose le silence.Elle prend une gorgée d’eau. Ses doigts, fins et pâles, semblent vouloir briser le cristal.— Quel est le but réel de cette mascarade, Dim
DianeLa voiture est un habitacle feutré où ronronne le silence. La ville nocturne file derrière les vitres teintées, un torrent de lumières anonymes qui semblent vouloir nous aspirer, nous dissoudre dans leur flux incessant. Je me tiens droite sur la banquette de cuir, les mains crispées sur l’écrin de satin noir posé sur mes genoux. Mes ongles, laqués d’un rouge sombre qui ressemble à du sang séché, s’enfoncent dans le tissu. Chaque feu de circulation, chaque néon qui glisse sur la carrosserie est comme un battement de cœur trop rapide, un compte à rebours silencieux.À côté de moi, il conduit. Une main négligente sur le volant, l’autre posée sur le levier de vitesse, le poignet orné d’une montre discrète dont le cadran capture des éclats bleutés. Son profil est taillé dans l’ombre et les reflets mouvants. Il émane de lui une tranquillité absolue, souveraine, qui agit sur moi comme une provocation. Il jette un bref regard dans ma direction, un éclair pâle qui balaie ma silhouette em
DianeL’attente est devenue une matière palpable, une épaisseur dans l’air que je dois fendre pour respirer.Le bain a été un échec. L’eau parfumée, les sels qui promettaient l’apaisement, n’ont fait que ramollir ma chair, pas ma résistance. Je me suis laissée sécher à l’air, frissonnante devant la robe.Elle n’est plus la même. Une autre robe a été apportée, déposée sur le lit dans un étui de soie comme une offrande. Une robe longue, d’un vert profond qui rappelle les forêts à la nuit tombante, ou les fonds marins. Du satin coupé d’une manière qui semble à la fois modeste et d’une audace folle. Elle épousera chaque courbe. J’en suis sûre.La consigne était claire. Je l’ai suivie. Par défi ? Par résignation ? Par curiosité morbide ? Je ne sais plus.Je me suis assise devant la coiffeuse aux miroirs clairs. Les pinceaux, les fards, tout était là, un arsenal de transformation. J’ai fermé les yeux un instant, cherchant en moi le visage que je devais devenir. Puis j’ai travaillé.Le maqui
Dimitri Je passe, laissant derrière moi le silence retrouvé, plus tendu que le premier. La porte de chêne lourd se referme, isolant du monde.Ici, c’est mon autre royaume. Lignes droites, perspectives claires, tout sous contrôle. La ville s’étale derrière la vitre, un jeu de construction étincelant sous le soleil. Pourtant, aujourd’hui, mon esprit n’est pas tout à fait ici. Une partie de moi est restée dans la pénombre d’une maison, à observer les silences d’une autre.Elena entre, tablette en main, bouclier d’efficacité.— J’ai hiérarchisé les dossiers. La filiale Asie présente des écarts. L’audit…— Mettez de côté tout ce qui peut attendre.Ses doigts, qui volaient sur l’écran, s’immobilisent une fraction de seconde.— L’intégralité ?— L’intégralité. Je serai absent cet après-midi.Elle hoche la tête, absorbant l’information sans un cillement. Elle ne questionne jamais. Une qualité inestimable.— Les engagements de demain ?— Maintenus. Mais libérez ma soirée. À partir de dix-huit
DianeLa journée s’étire, sirupeuse et épaisse. Une heure semble couler dans la suivante sans jamais vraiment passer.L’eau de la douche caresse ma peau sans la purifier. Trop chaude, elle brûle. Trop froide, elle glace. Aucune ne parvient à pénétrer ce froid interne, à effacer la mémoire des mains qui m’ont tenue, du regard qui m’a déshabillée. Je ferme les yeux sous le jet, laissant la vapeur envelopper la pièce, brouiller les miroirs. Je ne veux pas me voir. Pas encore.Les vêtements pliés dans l’armoire sont doux, neutres, d’un beige qui se veut apaisant. Je m’y glisse. Cachemire et soie. Une élégance qui est un leurre. L’uniforme de la captive bien traitée.Le petit-déjeuner m’attend, présenté avec une précision qui en devient menaçante. Fraises parfaites, yaourt crémeux dans un bol de porcelaine fine, tranches de pain dorées. Je mange sans goût, mécaniquement. Chaque bouchée est un acte de survie, rien de plus. Le silence est si profond que j’entends le tic-tac lointain d’une ho
DianeLe jour pénètre mes paupières, une lame grise et froide. Je m’éveille dans les limbes d’un sommeil agité, le corps lourd, l’esprit englué dans les résidus troubles de la nuit. Puis la conscience revient, et avec elle, la mémoire. La braise sous la peau. La geôle intérieure. La honte.Je me redresse d’un coup, les draps glissant. Et mon cœur se fige net, expulsant d’un seul coup toute torpeur.Il est là.Debout au pied du lit, adossé au chambranle de la porte ouverte. Il est vêtu d’un costume anthracite d’une coupe parfaite, en train de boutonner sa veste. Une lente, élégante fermeture. Le tissu épouse la largeur de ses épaules, la ligne de sa taille. Je n’avais pas entendu la porte. Je ne savais pas qu’il était déjà là. Et déjà prêt.Mon souffle s’immobilise dans ma poitrine.Il lève les yeux, la tâche achevée. Son regard tombe sur moi, emmêlée dans le lin, les cheveux en désordre, les yeux sûrement cernés par la bataille de la nuit. Et il sourit.Ce n’est pas le sourire connais







