FAZER LOGINSes yeux gris sont vides. Non, pas vides. Ils sont... morts. Éteints. Comme si toute lumière, toute émotion, toute chaleur avaient été aspirées hors de lui. Il me regarde comme on regarde un objet sans valeur. Un caillou sur le bord du chemin. Une chose insignifiante.
Je sens mon sourire se figer sur mes lèvres. Une douleur sourde commence à irradier dans ma poitrine, comme une lame qui s'enfonce lentement entre mes côtes. — Non. Le mot tombe dans le silence comme une pierre dans un étang gelé. D'abord, je ne comprends pas. Je crois avoir mal entendu. Je crois que c'est une erreur, un mauvais tour de mon esprit épuisé par tant d'émotions. Mais Damien répète, plus fort cette fois, sa voix claire et tranchante comme du verre brisé : — Non. Je ne reconnais pas cette femme comme ma compagne. Le monde s'effondre. Je reste paralysée, les jambes tremblantes, le souffle coupé. Autour de moi, je perçois des murmures, des exclamations étouffées. La foule est en émoi, mais tout me parvient comme à travers une épaisse couche d'eau. Les sons sont déformés, lointains. Seule la voix de Damien résonne encore dans ma tête, martelant les mêmes mots, encore et encore. Non. Je ne reconnais pas cette femme. Pourquoi ? La question explose dans mon crâne comme un coup de tonnerre. Pourquoi fait-il cela ? Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je dit ? Est-ce une erreur ? Une plaisanterie cruelle ? Un cauchemar dont je vais bientôt me réveiller ? Je cherche son regard, désespérément. Je veux voir une fissure dans son masque. Un signe que ce n'est pas vrai. Un éclat de regret, de douleur, de pitié , n'importe quoi qui me prouverait que l'homme que j'ai admiré pendant toutes ces années existe encore, quelque part derrière cette façade glaciale. Mais il n'y a rien. Ses yeux sont des puits sans fond, insondables. Il me regarde, et je ne vois rien. Pas de haine, pas de colère, pas même de mépris. Juste... rien. C'est pire que tout. Je préférerais qu'il me crie dessus. Qu'il me rejette avec fureur, qu'il me dise que je suis laide, faible, indigne. Je préférerais qu'il me frappe , non, pas ça, mais quelque chose, n'importe quoi, qui me prouverait qu'il ressent quelque chose. Mais ce vide dans ses yeux... c'est comme si je n'existais pas. Comme si je n'avais jamais existé. Mes genoux flageolent. Je dois faire un effort conscient pour rester debout. La robe blanche qui pesait si peu sur mes épaules quelques minutes plus tôt semble maintenant peser des tonnes, m'entraînant vers le sol. — Damien... soufflé-je, ma voix à peine un murmure. Il ne réagit pas. Il ne bronche pas. Il détourne simplement le regard, comme si je n'étais plus digne de son attention. L'Ancien, visiblement déstabilisé, tente de reprendre la situation en main. — Alpha Volkov, êtes-vous certain de votre décision ? Le lien qui devait être scellé ce soir est... — Je suis certain, le coupe Damien d'une voix ferme. Cette femme ne sera jamais ma compagne. Jamais. Le mot me frappe en plein cœur. Je sens quelque chose se briser à l'intérieur de moi. Pas mon cœur , c'est déjà fait. Quelque chose de plus profond. Mon âme, peut-être. Ou ma foi en l'avenir. Ma capacité à croire que les choses peuvent s'améliorer. Je baisse les yeux sur mes mains. Elles tremblent. Je les serre en poings, mes ongles s'enfonçant dans mes paumes. La douleur physique est un ancrage, un moyen de ne pas sombrer complètement. Autour de moi, la foule commence à réagir. Des voix s'élèvent, confuses, indignées. Je perçois des bribes de phrases : scandale, honte, impossible. Mais ce qui me frappe le plus, c'est le silence de mon père. Kristoff n'a pas bougé. Il n'a pas protesté. Il n'a pas défendu sa fille. Il reste là, parmi les Anciens, le visage de marbre, les yeux fixés sur Damien avec une intensité que je ne comprends pas. Puis, il se tourne vers moi. Et ce que je vois dans son regard , enfin, une émotion , me terrifie plus que tout le reste. Ce n'est pas de la tristesse. Ce n'est pas de la colère. C'est de la... honte. Il a honte de moi. Mon propre père a honte de moi. Je sens les larmes monter, brûlantes, irrépressibles. Je les refoule, les avale, les étouffe. Je ne pleurerai pas. Pas ici. Pas devant eux. Pas devant lui. Je redresse la tête. Un geste minuscule, mais qui me coûte une force inouïe. Je regarde Damien, droit dans les yeux. Il soutient mon regard un instant , un seul , puis détourne la tête. — Qu'il en soit ainsi, murmure l'Ancien, sa voix chargée de désapprobation. Le lien est rompu. La cérémonie est terminée. Terminée. Ma vie entière vient de basculer, et tout ce qu'ils trouvent à dire, c'est que la cérémonie est terminée. Je ne me souviens pas d'avoir quitté l'estrade. Je ne me souviens pas d'avoir traversé la foule. Tout ce que je sais, c'est que soudain, je me retrouve à l'orée de la forêt, seule, le souffle court, les jambes tremblantes. Derrière moi, les murmures de la foule s'estompent peu à peu. Devant moi, l'obscurité des arbres m'attend, dense et impénétrable. Je devrais pleurer. Je devrais crier. Je devrais m'effondrer sur le sol et laisser la douleur me submerger. Mais je ne fais rien de tout cela. Je reste debout, les yeux secs, le cœur en miettes, à fixer l'obscurité comme si elle pouvait m'offrir des réponses. Pourquoi ? La question tourne en boucle dans mon esprit, obsessionnelle. Pourquoi m'a-t-il rejetée ? Pourquoi devant tout le monde ? Pourquoi avec cette froideur, cette indifférence, comme si je n'étais rien ? Je repense à nos rares interactions. Aux regards que je croyais avoir surpris. Aux sourires timides qu'il m'adressait parfois, quand personne ne regardait. Est-ce que j'avais tout imaginé ? Est-ce que j'avais projeté sur lui des sentiments qui n'ont jamais existé ? Non. Je ne suis pas folle. Il y avait quelque chose. Je le sais. Je le sens encore, malgré tout. Alors pourquoi ? Un bruit de pas derrière moi me fait sursauter. Je me retourne vivement, le cœur battant à tout rompre, espérant — espérant quoi ? Qu'il soit venu s'excuser ? Qu'il m'explique ? C'est mon père. Kristoff s'approche de moi, son visage toujours aussi fermé. Il s'arrête à quelques pas, me toise de haut en bas comme si j'étais une étrangère. — Tu as déshonoré cette famille, dit-il d'une voix glaciale. Je reste bouche bée. C'est moi qui ai déshonoré la famille ? Moi ? — Père, je... — Tais-toi. Sa voix claque comme un fouet. Je me tais, par réflexe, comme tant de fois auparavant. — Tu n'es plus ma fille, déclare-t-il. À partir de ce soir, tu n'appartiens plus à la Première Meute. Tu n'as plus de foyer. Tu n'as plus de nom. Chaque mot est une lame qui s'enfonce dans ma chair. Je vacille, mais je reste debout. Je ne sais pas d'où je tire cette force, mais je refuse de m'effondrer devant lui. — Tu me répudies ? soufflé-je, incrédule. — Tu t'es répudiée toi-même, répond-il froidement. En te faisant rejeter ainsi, tu as couvert notre famille de honte. Je ne peux pas te garder parmi nous. Ce serait un signe de faiblesse. Je veux hurler. Je veux lui crier que ce n'est pas ma faute, que je n'ai rien fait, que c'est Damien qui... mais les mots meurent dans ma gorge. À quoi bon ? Il a déjà pris sa décision. Il ne m'écoutera pas. — Pars avant l'aube, dit-il en se détournant. Et ne reviens jamais. Il s'éloigne sans un regard en arrière. Je le regarde partir, mon père, l'homme qui aurait dû me protéger, me défendre. Il disparaît dans l'obscurité, me laissant seule avec ma douleur et mes questions sans réponses. Je reste immobile un long moment, les yeux fixés sur l'endroit où il a disparu. Puis, lentement, je me tourne vers la forêt. Pars avant l'aube. D'accord. Je ne vais pas attendre l'aube. Je ne vais pas leur donner la satisfaction de me voir ramper, de me voir supplier. Je vais partir maintenant. Tout de suite. Je fais un pas vers les arbres. Puis un autre. Mes jambes tremblent, mais elles me portent. Je m'enfonce dans l'obscurité, laissant derrière moi la clairière, la cérémonie, la vie que je connaissais. Je ne me retourne pas.AmbreNous partons avant l'aube, quand le ciel n'est encore qu'un gris de cendre et que la neige craque sous les pas comme du verre pilé.Elias a fermé la cabane du mieux qu'il a pu. Un volet cloué sur la fenêtre fendue. Une planche sur le plancher brûlé. Rien qui résisterait à quelqu'un qui voudrait entrer, et nous le savons tous les deux. Si quelqu'un suit la trace de ce qui s'est passé cette nuit, aucun volet ne nous sauvera.Nous marchons longtemps. Deux heures, sans doute, peut-être trois. Je n'ai plus de repère, parce que mes sens me disent trop de choses et que cette abondance d'informations me désoriente plus qu'elle ne m'aide. J'entends la neige se tasser à trente pas derrière nous et j'entends une taupe remuer sous un mètre de sol gelé. Je sens la peur d'Elias. Elle est là, tout le temps, une petite odeur aigre qu'il ne peut pas cacher, et je m'en veux de la sentir, et je m'en veux d'en tirer une espèce de pouvoir, une espèce de satisfaction
AmbreJe me réveille parce que quelque chose marche sous le plancher.Un mulot. Je le sais avant de savoir que je le sais. Je l'entends gratter la terre entre deux planches, je l'entends respirer, je l'entends faire trois petits bonds, je l'entends s'arrêter pour écouter le danger. Et je l'entends prendre peur, soudain, à cause de moi. À cause de mon souffle.J'ouvre les yeux.Et le monde me tombe dessus.Je ne trouve pas d'autre mot. C'est une avalanche. La lumière de la fenêtre, cette lumière pâle d'hiver qui ne m'avait jamais gênée, me frappe les yeux comme une poignée de sel. Je me couvre le visage. Mes paupières fermentaient mal, elles sont sèches, et même derrière elles la lumière brûle.Les sons arrivent en paquets. Le feu, dans l'âtre, dont je distingue chaque langue séparément, chacune avec sa petite voix distincte. L'eau qui goutte dans la marmite. Le vent qui n'est pas un vent mais une somme de frottements, des mi
AmbreJe ne dors pas.Je reste allongée sur le dos, les yeux ouverts dans le noir, et j'écoute la cabane vivre autour de moi. Le feu s'est éteint depuis longtemps. La nuit est d'un silence tel que j'entends la neige se tasser sous la fenêtre, un craquement minuscule, un soupir de cristaux qui s'affaissent. J'entends le vent dans le sapin le plus proche, et sous le vent, un autre bruit, un frôlement, une bête qui marche quelque part dans le noir, loin, à l'orée.Et j'entends mon cœur. Trop fort. Trop vite. Comme s'il y avait dans ma poitrine quelque chose de plus grand que moi qui se réveillait en sursaut.La marque me brûle. Pas une douleur, non. Une chaleur qui monte, qui s'étale, qui descend le long de l'épaule, traverse la cage des côtes, s'insinue dans le ventre. Je pose la main dessus. Ma peau est normale au toucher, et pourtant dessous, c'est un fourneau. Je jette la couverture. J'ai trop chaud. J'ai trop chaud dans une cabane où l'eau gèle la nuit.Ambre, calme-toi.Je me répèt
Ambre Trois semaines. Trois semaines que je vis dans l'odeur du bois brûlé, de la résine et des herbes qui sèchent, suspendues en bottes sous les poutres. Trois semaines que je dors sur un lit de peaux qui sent le bouleau, dans une cabane qui n'existe sur aucune carte, à une distance que je ne sais pas mesurer du territoire où je suis née, où j'ai été humiliée, où j'ai été chassée avant même que le jour se lève. Le vieil homme s'appelle Elias. Il est grand, sec, voûté comme un arbre qui a trop penché vers la rivière. Il parle peu. Il pose des questions plus souvent qu'il n'y répond. Il m'a trouvée au bord de l'eau gelée, à moitié morte, le ventre ouvert par des crocs que je n'ai pas vus venir, et il m'a portée sur son dos pendant des heures sans demander à qui j'appartenais. Je ne sais toujours pas si je lui en suis reconnaissante. La reconnaissance, c'est encore une chaîne. Une chaîne plus douce que les autres, mais une chaîne quand même. Ce matin, la lumière entre par la petite
AmbreLes jours suivants, je m'entraîne sans relâche. Chaque matin, je rejoins Elias dans la clairière, et chaque soir, je rentre à la grange, épuisée mais satisfaite. C'est difficile. Plus difficile que tout ce que j'ai connu. Mais c'est... gratifiant. Pour la première fois de ma vie, je me sens utile. Je me sens forte.Elias est patient. Plus patient que je ne l'aurais imaginé. Il m'explique les bases, me guide à travers les exercices, corrige mes erreurs sans jamais me juger. Il me parle du sang ancien, de ses origines, de ses pouvoirs. Il me parle de la Première Meute, de sa grandeur, de sa chute. Il me parle de la prophétie, du lien triple, des trois rois.Je ne comprends pas tout. C'est trop, trop vite. Mais j'écoute. J'apprends. J'essaie.Un soir, alors que je m'entraîne à canaliser mon pouvoir, une vague de chaleur m'envahit. Plus forte que d'habitude. Plus intense. Elle monte du creux de mon ventre, se répand dans mes membres, embrase ma peau.Je ferme les yeux, essayant de l
EliasElle est partie. Je la regarde s'éloigner, sa silhouette fragile disparaissant entre les arbres. Elle ne se doute pas de ce qui l'attend. Elle ne se doute pas de la puissance qui dort en elle. Elle ne se doute pas du destin qui l'appelle.Je reste assis sur le rocher, les yeux fixés sur l'endroit où elle a disparu. Mon cœur est lourd. Mon esprit est plein de souvenirs. Des souvenirs que j'avais enfouis, que j'avais essayé d'oublier, mais qui remontent maintenant, plus vivaces que jamais.Je repense à ma jeunesse. À ma meute. À la Première Meute. À tout ce que j'ai perdu.Nous étions fiers. Nous étions puissants. Nous étions les gardiens du sang ancien, les héritiers d'une lignée qui remontait à l'aube des temps. Nous vivions en harmonie avec la nature, avec les autres meutes, avec nous-mêmes.Puis le Conseil des Anciens est arrivé. Ils nous ont accusés de sorcellerie, de trahison, de complot contre les lois lycanes. C'étaient des mensonges. Des mensonges pour justifier leur soif







