FAZER LOGINJe me souviens de la première fois où je l'ai vu. J'avais huit ans, et lui onze. Nos pères nous avaient emmenés à une réunion des Alphas du Nord, dans le manoir ancestral des Volkov. Un bâtiment immense, sombre, aux couloirs interminables et aux pièces innombrables. Je m'étais perdue en explorant, terrifiée à l'idée de décevoir Kristoff qui m'avait déjà prévenue de ne pas le déranger pendant les négociations. Je m'étais retrouvée dans une aile déserte, derrière une tenture poussiéreuse, les joues striées de larmes silencieuses.
Damien m'avait trouvée. Je ne l'avais pas entendu arriver. Il s'était simplement assis à côté de moi, sans un mot, et avait attendu que je me calme. Puis, il avait dit : — Tu sais, moi aussi je déteste ces réunions. Les adultes parlent trop fort et disent des choses qu'ils ne pensent pas. Sa voix était douce, chaude, rassurante. J'avais ri. Un petit rire fragile, à peine audible. Et quelque chose s'était noué dans ma poitrine ce jour-là. Quelque chose que j'avais mis des années à nommer. De l'admiration, d'abord. Damien était fort, intelligent, respecté. Il était destiné à devenir un grand Alpha, disait-on. Je l'observais pendant les banquets officiels, notant la façon dont il inclinait la tête quand il écoutait, la façon dont sa mâchoire se contractait quand il retenait sa colère, la façon dont ses yeux s'illuminaient quand il parlait de sa meute. Je collectionnais ces détails comme des trésors, persuadée qu'un jour, il finirait par poser sur moi le même regard que celui que je lui réservais en secret. Puis, l'admiration s'était transformée en tendresse. Une tendresse secrète, nourrie de loin, à chaque fois que nos chemins se croisaient. Je me surprenais à rougir quand il me saluait, à bégayer quand il m'adressait la parole, à rêver de lui la nuit. Je savais que c'était futile. Je savais qu'un Alpha comme lui ne s'intéresserait jamais à une omega comme moi. Mais je ne pouvais pas m'en empêcher. Mon cœur avait choisi, et il ne revenait jamais sur ses décisions. Et puis, il y a six mois, le Conseil des Anciens avait annoncé l'union. Une alliance stratégique entre la Première Meute , la mienne, celle de mon père et la Lune Noire. Damien et moi serions liés devant les dieux et les hommes. Une cérémonie pour sceller la paix entre nos territoires, pour unir nos sangs, pour garantir la prospérité des générations futures. J'avais pleuré de joie cette nuit-là. Seule, dans ma chambre, le visage enfoui dans mon oreiller pour étouffer mes sanglots. Je n'avais pas osé y croire. Et pourtant, c'était vrai. Damien Volkov allait devenir mon compagnon. L'homme que j'aimais en secret depuis tant d'années allait devenir mien. Aujourd'hui, je porte sa marque sur mon cœur. Aujourd'hui, je deviens sienne. Du moins, c'est ce que je croyais. Je chasse ces souvenirs et concentre mon attention sur la cérémonie. L'Ancien qui officie , un homme voûté aux yeux laiteux, vêtu de longues robes cérémoniales , psalmodie des paroles anciennes dans une langue que je ne comprends qu'à moitié. Sa voix rauque porte dans le silence de la nuit, résonnant contre les troncs des arbres centenaires qui nous entourent. Que les dieux anciens soient témoins. Que la lune bénisse cette union. Que le sang soit lié au sang, que l'âme soit liée à l'âme, que le cœur soit lié au cœur. Pour l'éternité. Pour toujours. Les mots me font frissonner. Ils sont beaux. Ils sont solennels. Ils sont effrayants. Je sens le poids des regards sur ma nuque. Les membres de la Première Meute, alignés en rangs serrés derrière mon père. Les représentants de la Lune Noire, de l'autre côté de l'estrade. Et au centre, les Anciens, ces figures d'autorité dont le simple regard suffit à faire plier les plus forts. L'Ancien termine son incantation. Un silence absolu s'abat sur la clairière. C'est le moment. Le moment où nos deux vies vont basculer. — Damien Volkov, Alpha de la Lune Noire, déclare l'Ancien d'une voix solennelle. Reconnais-tu Ambre Kristoffsdottir, héritière de la Première Meute, comme ta compagne devant les dieux et les hommes ? Mon cœur s'arrête. Tout mon être se suspend à cette seconde. Je regarde Damien, mes yeux cherchant les siens, implorant silencieusement qu'il se tourne enfin vers moi. Il le fait. Et ce que je vois dans son regard me glace le sang.AmbreNous partons avant l'aube, quand le ciel n'est encore qu'un gris de cendre et que la neige craque sous les pas comme du verre pilé.Elias a fermé la cabane du mieux qu'il a pu. Un volet cloué sur la fenêtre fendue. Une planche sur le plancher brûlé. Rien qui résisterait à quelqu'un qui voudrait entrer, et nous le savons tous les deux. Si quelqu'un suit la trace de ce qui s'est passé cette nuit, aucun volet ne nous sauvera.Nous marchons longtemps. Deux heures, sans doute, peut-être trois. Je n'ai plus de repère, parce que mes sens me disent trop de choses et que cette abondance d'informations me désoriente plus qu'elle ne m'aide. J'entends la neige se tasser à trente pas derrière nous et j'entends une taupe remuer sous un mètre de sol gelé. Je sens la peur d'Elias. Elle est là, tout le temps, une petite odeur aigre qu'il ne peut pas cacher, et je m'en veux de la sentir, et je m'en veux d'en tirer une espèce de pouvoir, une espèce de satisfaction
AmbreJe me réveille parce que quelque chose marche sous le plancher.Un mulot. Je le sais avant de savoir que je le sais. Je l'entends gratter la terre entre deux planches, je l'entends respirer, je l'entends faire trois petits bonds, je l'entends s'arrêter pour écouter le danger. Et je l'entends prendre peur, soudain, à cause de moi. À cause de mon souffle.J'ouvre les yeux.Et le monde me tombe dessus.Je ne trouve pas d'autre mot. C'est une avalanche. La lumière de la fenêtre, cette lumière pâle d'hiver qui ne m'avait jamais gênée, me frappe les yeux comme une poignée de sel. Je me couvre le visage. Mes paupières fermentaient mal, elles sont sèches, et même derrière elles la lumière brûle.Les sons arrivent en paquets. Le feu, dans l'âtre, dont je distingue chaque langue séparément, chacune avec sa petite voix distincte. L'eau qui goutte dans la marmite. Le vent qui n'est pas un vent mais une somme de frottements, des mi
AmbreJe ne dors pas.Je reste allongée sur le dos, les yeux ouverts dans le noir, et j'écoute la cabane vivre autour de moi. Le feu s'est éteint depuis longtemps. La nuit est d'un silence tel que j'entends la neige se tasser sous la fenêtre, un craquement minuscule, un soupir de cristaux qui s'affaissent. J'entends le vent dans le sapin le plus proche, et sous le vent, un autre bruit, un frôlement, une bête qui marche quelque part dans le noir, loin, à l'orée.Et j'entends mon cœur. Trop fort. Trop vite. Comme s'il y avait dans ma poitrine quelque chose de plus grand que moi qui se réveillait en sursaut.La marque me brûle. Pas une douleur, non. Une chaleur qui monte, qui s'étale, qui descend le long de l'épaule, traverse la cage des côtes, s'insinue dans le ventre. Je pose la main dessus. Ma peau est normale au toucher, et pourtant dessous, c'est un fourneau. Je jette la couverture. J'ai trop chaud. J'ai trop chaud dans une cabane où l'eau gèle la nuit.Ambre, calme-toi.Je me répèt
Ambre Trois semaines. Trois semaines que je vis dans l'odeur du bois brûlé, de la résine et des herbes qui sèchent, suspendues en bottes sous les poutres. Trois semaines que je dors sur un lit de peaux qui sent le bouleau, dans une cabane qui n'existe sur aucune carte, à une distance que je ne sais pas mesurer du territoire où je suis née, où j'ai été humiliée, où j'ai été chassée avant même que le jour se lève. Le vieil homme s'appelle Elias. Il est grand, sec, voûté comme un arbre qui a trop penché vers la rivière. Il parle peu. Il pose des questions plus souvent qu'il n'y répond. Il m'a trouvée au bord de l'eau gelée, à moitié morte, le ventre ouvert par des crocs que je n'ai pas vus venir, et il m'a portée sur son dos pendant des heures sans demander à qui j'appartenais. Je ne sais toujours pas si je lui en suis reconnaissante. La reconnaissance, c'est encore une chaîne. Une chaîne plus douce que les autres, mais une chaîne quand même. Ce matin, la lumière entre par la petite
AmbreLes jours suivants, je m'entraîne sans relâche. Chaque matin, je rejoins Elias dans la clairière, et chaque soir, je rentre à la grange, épuisée mais satisfaite. C'est difficile. Plus difficile que tout ce que j'ai connu. Mais c'est... gratifiant. Pour la première fois de ma vie, je me sens utile. Je me sens forte.Elias est patient. Plus patient que je ne l'aurais imaginé. Il m'explique les bases, me guide à travers les exercices, corrige mes erreurs sans jamais me juger. Il me parle du sang ancien, de ses origines, de ses pouvoirs. Il me parle de la Première Meute, de sa grandeur, de sa chute. Il me parle de la prophétie, du lien triple, des trois rois.Je ne comprends pas tout. C'est trop, trop vite. Mais j'écoute. J'apprends. J'essaie.Un soir, alors que je m'entraîne à canaliser mon pouvoir, une vague de chaleur m'envahit. Plus forte que d'habitude. Plus intense. Elle monte du creux de mon ventre, se répand dans mes membres, embrase ma peau.Je ferme les yeux, essayant de l
EliasElle est partie. Je la regarde s'éloigner, sa silhouette fragile disparaissant entre les arbres. Elle ne se doute pas de ce qui l'attend. Elle ne se doute pas de la puissance qui dort en elle. Elle ne se doute pas du destin qui l'appelle.Je reste assis sur le rocher, les yeux fixés sur l'endroit où elle a disparu. Mon cœur est lourd. Mon esprit est plein de souvenirs. Des souvenirs que j'avais enfouis, que j'avais essayé d'oublier, mais qui remontent maintenant, plus vivaces que jamais.Je repense à ma jeunesse. À ma meute. À la Première Meute. À tout ce que j'ai perdu.Nous étions fiers. Nous étions puissants. Nous étions les gardiens du sang ancien, les héritiers d'une lignée qui remontait à l'aube des temps. Nous vivions en harmonie avec la nature, avec les autres meutes, avec nous-mêmes.Puis le Conseil des Anciens est arrivé. Ils nous ont accusés de sorcellerie, de trahison, de complot contre les lois lycanes. C'étaient des mensonges. Des mensonges pour justifier leur soif







