Se connecterJe regarde Gabriel. Il n'a pas bougé. Il est toujours debout près du tabouret, l'outil à la main, immobile. Il me regarde calmement, sans hostilité, sans peur. Juste calmement. Et ce calme, cette sérénité, m'énerve plus que tout. J'aimerais qu'il se défende, qu'il s'énerve, qu'il me donne une raison de le haïr.— Bonjour, Gabriel, je dis d'une voix glaciale.— Bonjour, Léo. Lysandre m'a dit que vous aviez une réunion importante aujourd'hui. J'espère que tout s'est bien passé.— Je l'ai annulée, je répète. J'avais besoin de voir Lysandre.— Eh bien, vous la voyez.Il sourit. Un sourire poli, neutre. Mais je perçois une pointe de provocation. Ou peut-être que je l'invente, que ma jalousie me fait voir des ennemis partout. Je ne sais plus distinguer le vrai du faux.— Tu peux nous laisser ? je demande. J'ai besoin de parler à Lysandre. Seul à seule.— Bien sûr. Lysandre, on reprendra demain ?— Oui, merci
Léo C'est un mardi après-midi. Le mardi. Leur jour sacré. Je devrais être au bureau. J'ai une réunion importante à quinze heures, un client qui vient spécialement de Singapour, un contrat à plusieurs zéros qui pourrait asseoir définitivement la réputation du cabinet. Mais je n'arrive pas à me concentrer. Les chiffres dansent devant mes yeux, les mots n'ont plus de sens, les visages de mes collaborateurs se brouillent. Tout ce que je vois, c'est elle. Et lui. Je sais qu'il est à la librairie aujourd'hui. Il y est tous les mardis. C'est leur jour de restauration, leur rituel sacré, l'horaire gravé dans le marbre de leurs agendas respectifs. Ils ferment la boutique au public, tirent le rideau de fer, retournent le panneau "Ouvert". Et ils s'enferment dans l'atelier, juste eux deux, pour des heures de travail en tête-à-tête. Je n'aurais pas dû venir. Je le sais. Ma raison me le crie, mes pieds refusent de l'écou
Elle soupire, pose le livre qu'elle était en train de lire. Son regard se durcit, se ferme.— Tu recommences.— Je ne recommence rien. Je dis juste que vous êtes très proches. C'est un fait.— On est amis. Je te l'ai déjà dit cent fois. Des centaines de fois.— L'amitié, ça peut évoluer. Les sentiments, ça change. Regarde-nous. On n'était pas censés tomber amoureux.— Pas la nôtre. Gabriel est marié. Il a une fille. Et je t'aime, toi. Pourquoi tu ne veux pas me croire ? Pourquoi tu doutes toujours ?— Parce que je vois comment il te regarde.— Il ne me regarde pas d'une façon particulière.— Si. Comme un homme qui attend son heure. Patiemment. Silencieusement.Elle se lève, furieuse. Ses yeux lancent des éclairs, ses joues se sont empourprées.— Tu es injuste, Léo. Tu es injuste et tu es blessant. Gabriel est mon ami. Il était là bien avant toi. Il a toujours été là pour moi, dans les
Je m'approche de lui et je prends son visage entre mes mains. Ses joues sont râpeuses, il ne s'est pas rasé ce matin. Ses yeux sont fiévreux, agités de démons intérieurs.— Personne ne prendra ta place, Léo. Personne. Tu m'entends ? Personne.— Comment tu peux en être sûre ?— Parce que je t'aime. Toi. Pas Gabriel. Pas un autre. Toi. Avec tes peurs, tes blessures, ta jalousie. Toi.Il ferme les yeux et pose son front contre le mien. Sa respiration est saccadée, son cœur bat la chamade sous ma main.— Pardon, murmure-t-il. Pardon. Je suis idiot. Je suis un idiot jaloux et pathétique.— Oui, tu es idiot. Mais je t'aime quand même.Il sourit faiblement.— Vraiment ?— Vraiment. Maintenant, on va dîner. Et tu vas arrêter de voir des rivaux partout.— Je vais essayer.— Non. Tu vas faire.Il rouvre les yeux et me regarde. La tempête s'apaise un peu dans ses prunelles noir
J'ai pris le livre, je l'ai ouvert délicatement. L'odeur du vieux papier, ce parfum inimitable de poussière, d'encre ancienne, de souvenirs accumulés, m'a enveloppée. J'ai tout de suite su que ce livre était spécial, qu'il portait en lui des générations de rires, de larmes, de voix qui lisent à haute voix, de doigts qui tournent les pages. — Je peux le faire, ai-je dit. Mais ça prendra du temps. Plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois. La reliure est très abîmée. — Prenez tout le temps qu'il faut. L'important, c'est qu'il soit sauvé. Il est revenu chaque semaine pour prendre des nouvelles du livre. Et peu à peu, insensiblement, on est devenus amis. Il restait boire un café après la fermeture, on parlait de tout et de rien, assis sur les tabourets de l'atelier. De sa fille Alice, de son travail d'architecte, de sa passion pour les livres anciens qu'il collectionnait avec patience. Il était doux, calme, posé. Une présen
Elle pose sa tête contre ma poitrine et soupire d'aise. Je respire son odeur, ce mélange inimitable de savon, de cuisine, de thé et d'elle. Mon odeur préférée. Celle qui dit "maison".— Qu'est-ce que tu prépares ?— Des pâtes.— Encore ?— Tu aimes les pâtes.— J'aime tout ce que tu fais.— Menteur. La dernière fois, tu as détesté mon gratin de courgettes.— Le gratin était une erreur. Un accident de parcours. Les pâtes, c'est une valeur sûre.Elle lève la tête et m'embrasse. Un baiser rapide, tendre, familier.— Va mettre la table, dit-elle.— À vos ordres.Je mets la table. Deux assiettes, deux verres, deux couverts. Une bougie que j'allume, parce que j'aime la regarder à la lueur des bougies, voir les ombres danser sur son visage. Le vin, un rouge qu'elle aime bien, un Côtes-du-Rhône sans prétention.On dîne en parlant de tout et de rien. De sa journée à la librai
Il reste figé un long moment. Puis il sourit, un sourire tremblant, incertain, magnifique.— Moi aussi, je t'aime, Lysandre. Je crois que je t'aime depuis le premier jour où tu m'as rembarré.— Je ne t'ai pas rembarré.&md
GabrielLa pluie a cessé. Elle a laissé la ville luisante, reflétant les lampadaires dans des flaques qui sont autant de lunes brisées. Je marche. Mes pas n’ont pas de destination, juste un besoin de mouvement, de faire circuler ce tourbillon à l’intérieur de ma poitrine.Le baiser sur sa main brûl
LysandreL’atelier est silencieux. Un silence différent. Il n’est plus rempli du bruit de mes doutes, du bourdonnement anxieux de mes pensées. Il est calme. Plein. Comme après une tempête, quand l’air est lavé et que chaque bruit devient distinct, précieux.Je regarde ma main. La peau à l’endroit o
LéoLe trottoir est humide sous mes pas, reflet des lumières de la ville. Chaque respiration forme un petit nuage pâle dans l’air froid du soir. Je marche, mais mon esprit est resté là-bas, dans la chaleur de ce café, face à elle.Son « oui » résonne encore en moi. Ce n’était pas un acquiescement à







