登入Je prends ma tasse à mon tour, pour gagner du temps. Voilà donc la forme que prennent ses questions : pas d'interrogatoire, des conversations. Il est trop fin pour l'interrogatoire. Il me posera des questions d'apparence banale, et il lira mes réponses comme il lit ses documents, ligne à ligne, en notant les marges. — Mon enfance a été comme les enfances, dis-je. Il y avait un parc. Il y avait des livres. Il y avait une mère. — Il y avait une mère, répète-t-il. Au passé. — Elle est morte. Vous le savez. — Je le sais. Et votre père ? La question tombe, légère comme une feuille, et je la vois venir depuis le début de la conversation, depuis la rose, peut-être depuis le tiroir. Mon père. Il veut me faire parler de mon père. — Mon père est un homme d'affaires, dis-je. — C'est une description de notaire. Parlez-moi de lui comme une fille. — Une fille parle de son
Je reprends le journal. Je le serre contre moi. Puis, très lentement, je le repose sur le bureau, exactement à sa place, exactement dans le même angle de poussière. Parce que si je refuse d'y croire, je sais que le duc, lui, y croit. Et je comprends, soudain, dans un éclair qui me fait chanceler, ce que je suis. Ce que j'ai toujours été, depuis le contrat, depuis la chapelle, depuis le premier soir. Je ne suis pas une épouse. Je ne suis pas une dette. Je ne suis même pas une pièce sur l'échiquier. Je suis un appât. La fille du Baron, livrée dans la maison d'où le Baron a tiré de l'argent pendant des années, la maison où un jeune homme est mort un jeudi d'automne. Si le Baron a quelque chose à voir avec cette mort, si le duc le croit, l'espère ou le craint, alors il viendra. Tôt ou tard, pour sa fille, pour l'argent, pour le silence, il viendra. Et le duc, qui voit à travers les murs, qui piège ses tiroirs d'un ch
Il est contre la fenêtre, couvert de la même poussière égale, et dessus : un encrier, des plumes taillées, une pile de papier à lettres, et un registre. Un grand registre relié de toile grise, à la tranche fatiguée, aux coins rompus. Un livre qui a été porté, ouvert, écrit, serré contre soi. Un journal intime. Je pose la bougie. Je tire la chaise du bureau, elle grince, et je me fige, le cœur aux lèvres, mais la maison ne répond pas, et je m'assieds devant le registre comme devant un autel. J'ouvre. L'écriture de Bastien de Clairval est tout ce que son portrait promettait : large, libre, penchée en avant comme un jeune homme qui se penche vers la vie. La première page porte une date de trois ans avant sa mort. Il y tenait un journal. Il y tenait son journal, des chasses, des lectures, des courses à cheval sur la falaise, des plaisanteries sur son frère (l'aîné, le sérieux, celui qui voit les coups avant qu'on les joue), des phrases sur une femme du village dont il cache le nom mêm
Minuit sonne dans le hall, douze coups graves qui montent de la grande horloge et viennent mourir contre ma porte. J'attends que l'écho soit tout à fait éteint. J'attends encore cent battements de cœur, comptés un par un. Puis je me lève. Je ne prends pas de bougie pour traverser la chambre, je la connais par cœur, et la moindre lueur sous une porte est un risque. Je l'allumerai dans l'aile est, quand les murs m'auront avalée. La clé est contre ma peau. Mes chaussures sont dans ma main : j'irai pieds nus sur la pierre, comme une voleuse, comme une revenante. Le château, cette nuit, semble retenir son souffle plus fort que jamais. Pas de vent, une nuit calme, la première depuis des semaines, et ce calme est pire que la tempête : chaque craquement du parquet résonne comme un coup de feu, chaque marche de l'escalier gémit sous mon poids malgré toutes mes précautions. Je descends. Je traverse le hall, où les ombres des armures me regardent passer. J'entre dans l'aile est. La galerie d
Je la trouve par hasard, et les hasards de ce château-là ne me paraissent plus tout à fait des hasards. C'est un après-midi de pluie. Le duc est dans ses appartements, il n'est pas sorti depuis deux jours, et je devine, au silence particulier de la maison, qu'il rumine le cheveu disparu de son tiroir. Corbin rôde plus que d'habitude. Gaspard va et vient avec des plateaux. Moi, je fais ce que ferait une épouse sans mystère : je vais à la bibliothèque, en plein jour, pour choisir un livre. C'est la première fois que j'y entre seule pour y prendre un livre. J'ai décidé que ce serait un roman, le duc a dit qu'il m'en ferait lire un, je n'ai pas oublié, et je veux qu'on me voie choisir des romans. Je parcours les rayonnages du bout des doigts, lentement, en lisant les dos. Stendhal. Walter Scott. Madame de Staël. Des volumes de voyages, des traités d'histoire naturelle. Et puis, entre un roman de Scott et un volume de poésies, mes doigts rencontrent un livre qui ne sonne pas comme les
Je n'ouvre le carnet à soufflet qu'une fois la nuit tombée, la porte verrouillée, le lit tiré devant la meurtrière, j'ai trouvé ce prétexte la veille, en déclarant à Agathe que le courant d'air me glaçait, et en déplaçant le lit moi-même avec elle, maladroitement, en riant de mes bras faibles. Le lit, contre le mur nord, masque la fente. C'est peu de chose, et c'est immense : pour la première fois, ma chambre a un angle mort.Assise par terre, entre le lit et le mur, une bougie posée au creux d'une assiette, je relis la liste.Sept noms. Je ne connais pas les six premiers, des noms de la région, sans doute, des gentilshommes, des notables : un notaire, à en juger par la mention qui le suit ; un nom que j'ai déjà vu sur une borne, le long du chemin du village ; trois autres qui ne me disent rien. Deux d'entre eux portent une croix. Barrés ? Éliminés ? Morts ? Et le cinquième :Le baron de Veyrac ?Mon père. Le point d'interrogation, lui, je le







