LOGIN— IsadoraLe petit garçon naît en septembre, après une nuit et un jour de travail, et quand la sage-femme me le met dans les bras, je suis si fatiguée que je ne vois d'abord qu'une chose rouge et plissée qui crie, et puis je le regarde mieux, et je vois ses yeux, et ses yeux sont gris.— Il a tes yeux, dis-je à Amaury, qui est assis à côté du lit, les mains tremblantes, et qui n'ose pas le prendre.— Ils sont gris, dit-il, et sa voix est étranglée. Ils sont gris comme les miens.— Ils sont gris comme les tiens.Il le prend enfin, ce petit, dans ses grands bras maladroits, et il le tient comme on tient un bol de porcelaine, avec une terreur sacrée, et il le regarde, et il pleure, sans bruit, et je ne l'ai jamais vu pleurer comme ça, et je ne dis rien, parce qu'il n'y a rien à dire.— Comment on l'appelle ? dis-je au bout d'un moment.Il ne répond pas tout de suite. Il regarde l'enfant, et je sais à quoi il pense, je le sais depuis des semaines, nous en avons parlé le soir à voix basse,
— IsadoraLe procès définitif de Montbrun a lieu trois semaines plus tard, à Rennes, dans une salle plus grande que celle de Pontrieux, et nous y allons tous les deux, côte à côte, dans la diligence, et nous ne parlons pas beaucoup pendant le voyage. La route est longue, et le cahot de la voiture me secoue, et je regarde par la vitre les champs qui défilent, les haies, les clochers, les paysans qui se retournent sur notre passage, et je me dis que dans quelques heures un homme sera condamné, et que cet homme a tué, et que j'ai frappé un homme avec une barre de fer, et que tout ça est en train de se terminer.La salle est pleine. Il y a des curieux, des notables, des journalistes venus de Paris avec leurs carnets et leurs plumes, et tout ce monde est venu voir un homme qui a tué par jalousie il y a vingt ans et qui a brûlé un château la nuit dernière. L'air sent la poussière et la sueur et le papier, et il y a des mouches qui tournent sous les lustres, et le bruit de fond des conversat
— IsadoraNous arrivons devant la serre, et je m'arrête.Elle est dans un triste état. Les vitres sont cassées par endroits, et la rouille a mangé la charpente de fer, et à l'intérieur, les plantes ont crevé les pots et se sont répandues sur les dalles, une jungle de feuilles sèches et de tiges tordues qui ont poussé toutes seules pendant deux ans, des fougères, des lierres, une vigne vierge qui a grimpé le long des montants et qui est morte en haut, et ses vrilles sèches pendent comme des doigts. Mais la lumière entre par les carreaux brisés, et elle est la même que ce jour-là, cette lumière de fin d'après-midi qui tombe en oblique et qui fait des flaques jaunes sur le sol, et dans ces flaques la poussière danse, et je reste là, sur le seuil, et je ne bouge pas.— C'est ici, dis-je. C'est ici que j'ai commencé à comprendre.Amaury ne dit rien. Il regarde la serre, et son visage est calme, mais je vois à sa mâchoire qu'il se souvient, lui aussi, et qu'il se souvient peut-être mieux qu
— Isadora Le chemin de gravier craque sous nos pas, et sa main dans la mienne est tiède, un peu rugueuse à la paume, et nous marchons sans nous presser, comme deux personnes qui n'ont plus nulle part où aller et qui ne s'en plaignent pas. Le gravier roule sous nos semelles, et par moments un caillou plus gros craque et je sens la pierre à travers la semelle fine de mes bottines, et le vent de la lande arrive par bouffées, chargé de sel et d'embruns, et il fait voler une mèche de cheveux sur ma joue que je repousse du revers de la main. Les jardins ne sont plus ce qu'ils étaient. L'incendie n'a pas touché les massifs, mais l'hiver et l'abandon les ont défaits, et les bordures de buis sont mangées par les ronces, et la grande allée de tilleuls n'a pas été taillée depuis deux ans. Les branches basses pendent jusqu'à hauteur d'épaule, et nous devons les écarter pour passer, et les feuilles mortes s'accrochent à nos vêtements. Amaury regarde tout ça, et il ne dit pas grand-chose, mais j
— Isadora Je l'annonce à Amaury un soir de décembre, dans la bibliothèque, devant le feu. Il lit, il a un livre ouvert sur les genoux, et il ne m'entend pas entrer, et je reste un moment sur le seuil à le regarder, et puis je m'approche, et je m'assois sur le bras du fauteuil, et je dis : — Amaury. Je suis enceinte. Il lève la tête. Il me regarde, et son visage ne bouge pas pendant une seconde, deux secondes, et puis quelque chose s'ouvre dans ses yeux, quelque chose de grand et de fragile, et il ferme son livre, et il le pose sur la table, et il se lève, et il me prend dans ses bras, et il me serre, et il me serre trop fort, et je ris, et je dis : — Tu m'étouffes. — Pardon. Il me relâche, mais il ne me lâche pas, il me tient par les épaules, et il me regarde, et ses yeux gris sont brillants, et il dit : — Un enfant. Notre enfant. — Oui. Un enfant qui grandira dans la lumière, pas dans l'ombre. Il hoche la tête, et il me serre encore, plus doucement cette fois, et nous rest
— IsadoraIsadora et Amaury évoquent Bastien, non plus avec douleur, mais avec une paix nouvelle.C'est venu petit à petit, sans qu'on s'en rende compte. Au début, on n'en parlait pas, ou seulement à voix basse, et les mots étaient lourds, et ils tombaient dans le silence comme des pierres dans l'eau. Et puis un jour, Amaury a raconté une histoire, une histoire de chevaux, une histoire de cerises volées, et il a ri, et je me suis dit que c'était la première fois que je l'entendais rire en parlant de son frère. Et puis il y en a eu d'autres, des histoires, des souvenirs, et les mots sont devenus plus légers, et le silence est devenu moins lourd.Amaury a fait ériger un mémorial dans la chapelle, en hommage à son frère. Pas un tombeau, pas une statue, quelque chose de plus simple : une plaque de marbre blanc, avec le nom, les dates, et une phrase qu'il a choisie lui-même, et qu'il n'a pas voulu me dire avant qu'elle soit gravée.Un matin, il m'emmène dans la chapelle, et nous nous arrêt







