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Chapitre 4 — La Nuit des Adieux

作者: Dledition
last update publish date: 2026-08-17 00:33:23

Isadora

La nuit est interminable.

Je m'allonge sur mon lit sans me déshabiller. Les rideaux de ma chambre sont tirés, mais je devine la lune derrière le tissu, pâle et lointaine. Je fixe le plafond. Je compte les fissures dans le plâtre. Il y en a sept. Sept fissures, comme sept années de malheur.

Je repense à ma mère.

Clarisse de Veyrac, née Clarisse de Montbrun, morte en couches il y a seize ans. Je n'ai jamais vu son visage autrement que sur des portraits. Elle était belle, dit-on. Belle et triste. Elle avait les cheveux noirs et les yeux gris, comme moi. Elle aimait les roses, la musique, les longues promenades dans les jardins. Elle riait rarement. Elle souriait souvent, mais son sourire était triste, comme si elle savait que sa vie ne serait pas longue.

Mon père ne parle jamais d'elle. Quand j'étais enfant, je croyais que c'était trop douloureux. Maintenant, je me demande si c'était autre chose. De la culpabilité, peut-être. Ou de l'indifférence.

Je me lève. Je vais à la fenêtre. J'écarte le rideau. La lune est là, énorme et blanche, posée sur les toits du manoir. Je regarde les jardins qui s'étendent en contrebas, les allées de gravier, les rosiers taillés au cordeau, la fontaine asséchée par l'hiver. Tout est parfaitement ordonné. Tout est parfaitement vide.

Je me souviens de Lucien. Ses mains froides, ses baisers distraits, ses regards qui glissaient sur moi. Au début, je croyais qu'il était timide. Puis j'ai compris qu'il était simplement indifférent. Il ne m'aimait pas. Il aimait l'idée de m'épouser, l'idée d'allier son nom au mien, l'idée de s'assurer une descendance. Je n'étais pas une personne. J'étais un ventre.

Et maintenant, je ne suis même plus cela.

Je vais épouser un duc aveugle dans un château battu par les vents. Un homme que je n'ai jamais vu, qui ne m'a jamais parlé, qui a accepté ce mariage sans même me rencontrer. Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il attend de moi ? Une descendance, là aussi ? Une infirmière pour ses vieux jours ? Un otage ?

Je frissonne. Je referme le rideau. Je me recouche.

Je pense aux rumeurs sur le duc de Clairval. On dit qu'il a perdu la vue il y a dix ans, dans un accident. Un incendie, selon certains. Une chute de cheval, selon d'autres. Une tentative d'assassinat, selon les plus sombres. On dit qu'il est devenu froid, dur, impitoyable. Qu'il vit reclus, entouré de serviteurs muets et de fantômes. Qu'il ne sort que la nuit, comme une bête sauvage.

On dit aussi que son frère cadet, Bastien, est mort il y a cinq ans. Un accident de chasse. Une chute dans un ravin. Un corps retrouvé au fond d'un précipice, brisé, méconnaissable. Le duc ne s'en est jamais remis. Il a fait condamner la chambre de son frère. Il a fait couvrir les portraits d'un voile noir. Il a interdit à quiconque de prononcer son nom en sa présence.

Je me souviens de ma nourrice, quand j'étais petite, qui me racontait des histoires sur le duché de Clairval. Elle disait que le château était perché sur une falaise, face à la mer, et que les soirs de tempête, on entendait les cris des morts dans le vent. Elle disait que le duc aveugle voyait malgré ses yeux morts, qu'il voyait avec ses oreilles, avec ses doigts, avec son cœur. Elle disait qu'il n'avait plus de cœur.

Je n'avais jamais cru à ces histoires. Maintenant, je ne sais plus.

Je me lève une deuxième fois. Je vais à ma coiffeuse. J'ouvre le tiroir. J'en sors un petit portrait de ma mère, encadré d'argent. Je le regarde longuement. Elle me ressemble. Même visage, mêmes yeux, même bouche. Mais elle a quelque chose que je n'ai pas. Une douceur, une mélancolie, une résignation. Elle savait qu'elle ne vivrait pas longtemps. Elle savait qu'elle mourrait en donnant la vie. Et elle l'a accepté.

Je repose le portrait dans le tiroir. Je le referme. Je me recouche.

Je pense à mon avenir. Un château battu par les vents. Un duc aveugle. Des serviteurs muets. Des fantômes. Je vais être duchesse de Clairval. Je vais porter un titre que je n'ai pas mérité. Je vais vivre dans un lieu que je n'ai pas choisi, avec un homme que je n'ai pas épousé par amour.

Je ferme les yeux.

Je ne dors pas.

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