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Chapitre 6 — L'Arrivée

作者: Dledition
last update 公開日: 2026-08-17 00:34:02

Isadora

Le château de Clairval apparaît au détour d'une falaise, et je retiens mon souffle.

La voiture s'arrête dans un grincement de freins. Le domestique descend. Je reste assise, le souffle court, les mains serrées sur mon carnet. Je regarde à travers la vitre, et je sens mon cœur se serrer comme un poing.

C'est une bâtisse massive, grise, battue par les vents. Des tours crénelées s'élancent vers un ciel plombé, chargé de nuages noirs qui s'effilochent dans le vent. Des fenêtres étroites, comme des meurtrières, percent des murailles épaisses de plusieurs mètres. Des gargouilles menaçantes surplombent un pont-levis qui enjambe un fossé profond, rempli d'eau noire et stagnante. Derrière le château, la mer gronde, invisible mais présente, et je sens son odeur saline à travers les interstices de la portière.

— Madame, dit le domestique. Nous sommes arrivés.

Je descends. Le vent me frappe au visage, froid et humide. Il est chargé d'embruns et de sel, et il s'engouffre dans mes vêtements comme une main glacée. Mes cheveux s'échappent de mon chignon. Ma robe se plaque contre mes jambes. Je frissonne de la tête aux pieds.

Le pont-levis est baissé, mais il grince sous mes pas, comme s'il se plaignait de porter mon poids. Je m'avance d'un pas mal assuré. Mes chaussures glissent sur les pierres mouillées. J'entends mes talons résonner sur le bois du pont, puis sur le pavé de la cour.

La cour est vaste, déserte, balayée par le vent. Des écuries, des granges, des communs. Une fontaine asséchée au centre, couverte de mousse noire. Des murs couverts de lierre mort. Aucun bruit, sinon le vent et la mer.

Je franchis le seuil du château. L'intérieur est sombre, froid, silencieux. Un hall immense s'ouvre devant moi, avec des colonnes de pierre et des tapisseries fanées. Des portraits anciens couvrent les murs, visages figés dans des expressions sévères. Je reconnais les armoiries des Clairval : un aigle noir sur fond d'argent, tenant un serpent dans ses serres.

Un homme s'avance vers moi. Grand, maigre, vêtu de noir. Il a une cinquantaine d'années, un visage fermé, des yeux gris qui ne cillent pas. Il s'incline brièvement, sans que son expression change.

— Madame Isadora de Veyrac, je présume. Je suis Maître Théodore Corbin, majordome du duc de Clairval. Soyez la bienvenue.

Sa voix est neutre, sans chaleur. Il ne me regarde pas dans les yeux. Il regarde un point au-dessus de mon épaule, comme le faisait mon père.

— Merci, dis-je.

— Je vais vous conduire à vos appartements. Le duc vous recevra dans une heure.

— Très bien.

Il se retourne et s'engage dans un escalier de pierre. Je le suis. Les couloirs sont interminables, sombres, identiques. Des portes closes, des fenêtres étroites, des tapisseries qui sentent la poussière. Nous croisons des domestiques qui baissent les yeux à mon passage, comme si j'étais un fantôme.

Nous arrivons devant une porte. Corbin l'ouvre. La chambre est vaste, froide, meublée d'un lit à baldaquin, d'une coiffeuse, d'une armoire. Une cheminée est éteinte. Les rideaux sont tirés.

— Vos affaires seront montées plus tard, dit Corbin. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, sonnez.

— Merci.

Il s'incline de nouveau, puis se retire. La porte se referme derrière lui.

Je reste seule. Je m'assois sur le lit. La couverture est rêche. L'air sent la cire froide et la poussière. Je regarde la pièce, immense et vide, et je me sens minuscule.

Je sors mon carnet. J'écris :

Arrivée au château de Clairval. Accueil froid de Maître Corbin. Le duc me recevra dans une heure. Première impression : un lieu immense, sombre, silencieux. Les domestiques baissent les yeux. Les murs semblent pleins de secrets.

Je range le carnet. J'attends.

Une heure passe. Puis deux. Personne ne vient me chercher. Je sonne. Une femme de chambre apparaît, jeune, timide, les yeux rougis.

— Madame ?

— Le duc devait me recevoir dans une heure.

— Je... je vais demander.

Elle disparaît. Je reste seule. Le vent hurle contre les fenêtres. La mer gronde au loin.

La femme de chambre revient.

— Madame, le duc vous verra demain. Il est souffrant. Maître Corbin vous prie de l'excuser.

— Souffrant ?

— Je ne sais pas, Madame. C'est ce qu'on m'a dit.

Je la regarde. Elle a dix-sept ans, peut-être dix-huit. Elle tremble légèrement. Elle porte un ruban de soie bleue dans ses cheveux, d'un bleu vif qui jure avec la grisaille du château.

— Comment vous appelez-vous ?

— Agathe, Madame.

— Merci, Agathe. Vous pouvez disposer.

Elle s'incline et sort. Je reste seule.

Je m'approche de la fenêtre. J'écarte le rideau. La vue donne sur la mer, immense et grise, qui s'écrase contre les falaises. Des oiseaux marins tournoient dans le ciel, criant des appels rauques. Le vent secoue les vitres.

Je pose mon front contre la vitre froide. Je pense au duc qui ne me recevra pas ce soir. Au duc souffrant. Au duc aveugle et cruel dont parlent les rumeurs.

Je pense à mon père, à Lucien, à Héloïse, au scandale qui a tout détruit.

Je pense à ma mère, morte en me donnant la vie.

Je pense à l'avenir, immense et vide comme cette chambre.

Je ne pleure pas. Pas encore.

Mais je sens que les larmes ne sont pas loin.

Je lâche le rideau. La pièce replonge dans l'obscurité. Je m'assois sur le lit, les mains croisées sur mon carnet, et je fixe la porte fermée.

Je suis dans le château de Clairval. Je suis la duchesse d'un homme que je n'ai pas encore rencontré. Je suis une pièce sur un échiquier, et la partie vient de commencer.

Je ne sais pas encore que le duc Amaury de Clairval voit malgré son bandeau noir.

Je ne sais pas encore qu'il m'a choisie pour une raison précise, calculée, impitoyable.

Je ne sais pas encore que mon père figure sur la liste des suspects.

Je ne sais rien.

Mais je vais apprendre.

Et cette fois, je ne me laisserai pas détruire sans me battre.

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