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Chapitre 5 — Le Départ

Author: Dledition
last update publish date: 2026-08-17 00:33:44

Isadora

La pluie tombe depuis trois jours.

Elle a commencé le soir du scandale et n'a plus cessé. Une pluie grise, froide, persistante, qui transforme les chemins en bourbiers et les cœurs en pierres. Je la regarde ruisseler sur les vitres de la voiture qui m'emporte loin du manoir des Veyrac, loin de tout ce que j'ai connu, loin de tout ce que j'ai perdu.

Mon père ne m'a pas accompagnée. Il m'a envoyé un domestique, un vieil homme au visage fermé, qui n'a pas prononcé trois mots depuis le départ. Il m'a envoyé une lettre aussi, une lettre froide que je n'ai pas ouverte. Je la sens dans la poche de ma robe, pliée en quatre, comme un animal mort.

Le voyage est long. Les forêts défilent, denses et noires. Les villages se succèdent, gris et silencieux. À chaque arrêt, je vois des visages qui se détournent, des mains qui se signent, des murmures qui s'élèvent. Les habitants connaissent les armoiries du duc de Clairval. Ils les craignent. Ils nous craignent.

Je me demande ce qu'ils savent que j'ignore.

Je ferme les yeux. Je repense au scandale. À l'écharpe brodée aux initiales B. À Héloïse de Sévigné et à son cri perçant. À Lucien et à sa rage froide. À mon père et à son silence. Je repense à tous les visages qui m'ont tourné le dos, à tous les regards qui se sont voilés, à tous les sourires qui se sont cachés.

Je repense à la lettre anonyme qui disait : On dit que votre mère était pareille. Le sang ne ment pas.

Ma mère. Clarisse. Toujours elle. Même morte, elle me poursuit.

La voiture s'arrête. Le domestique descend. J'entends des voix, des piétinements, des bruits de harnais. Puis la portière s'ouvre, et le domestique me tend une gourde d'eau et un morceau de pain.

— Nous repartons dans une heure, dit-il.

— Où sommes-nous ?

— À mi-chemin. Le château de Clairval est encore à une journée de route.

Je bois une gorgée d'eau. Le pain est dur, rassis. Je le mâche lentement, sans appétit. Je regarde le paysage autour de moi : une forêt dense, des arbres décharnés, un ciel bas et menaçant. J'ai l'impression d'être au bout du monde.

— Connaissez-vous le duc ? demandé-je au domestique.

Il me regarde avec méfiance.

— Non, Madame.

— Vous savez pourquoi il m'épouse ?

— Non, Madame.

— Vous savez quelque chose sur lui ?

Il hésite. Puis il hausse les épaules.

— On dit qu'il est aveugle. On dit qu'il est cruel. On dit qu'il a tué son frère.

Je me fige.

— Qu'est-ce que vous racontez ?

— Ce sont des rumeurs, Madame. Rien de plus.

— Des rumeurs ?

— On dit que le duc a poussé son frère dans le ravin. Qu'il a maquillé le meurtre en accident. Qu'il a perdu la vue en même temps, pendant la lutte.

Mon cœur bat plus vite.

— Qui dit ça ?

— Les gens du village. Les domestiques. Tout le monde.

— Et vous y croyez ?

Le domestique détourne le regard.

— Je ne crois rien, Madame. Je répète ce que j'entends.

Je me tais. La forêt me semble soudain plus sombre, plus menaçante. Je pense au duc aveugle, à son château battu par les vents, à ses serviteurs muets. Je pense à la raison pour laquelle il a accepté ce mariage. Je pense à ce qui m'attend au bout de cette route.

Je remonte dans la voiture. Le domestique referme la portière. La voiture repart dans un grincement de roues.

Je sors mon carnet. J'écris :

Rumeur entendue pendant le voyage : le duc Amaury de Clairval aurait tué son frère Bastien en le poussant dans un ravin, puis maquillé le meurtre en accident. Il aurait perdu la vue lors de cette même nuit. À vérifier.

Je range le carnet. Je regarde la pluie qui continue de tomber.

Je ne sais pas encore que cette rumeur, comme toutes les rumeurs, contient une part de vérité. Je ne sais pas encore que la vérité est plus sombre, plus complexe, plus terrifiante que tout ce que je peux imaginer.

Je ne sais rien.

Mais je vais apprendre.

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