ログインIsadora Les jours suivants, j'explore le château. Je ne devrais pas. Le duc m'a dit de ne pas poser de questions, de ne pas m'immiscer dans ses affaires. Mais il ne m'a pas interdit de me promener. Et je ne peux pas rester enfermée dans cette chambre froide, à regarder la pluie tomber sur les vitres, à écouter le vent hurler contre les murs, à attendre un mariage que je redoute. Je commence par les couloirs. Ils sont interminables, sombres, identiques. Des portraits anciens, des tapisseries fanées, des fenêtres étroites qui donnent sur la mer. Je me perds à plusieurs reprises, me retrouvant dans des ailes que je n'ai jamais vues, devant des portes closes que je n'ose pas ouvrir. Je croise des domestiques qui baissent les yeux, des valets qui s'effacent, des femmes de chambre qui disparaissent dans les recoins comme des souris effrayées. Puis je découvre la bibliothèque. Elle est immense. Une salle haute de plafond, éclairée par de grandes fenêtres qui donnent sur la mer. Des étag
IsadoraLe lendemain, Corbin vient me chercher plus tôt que prévu.— Le duc vous attend, Madame.Je m'étais préparée à une nouvelle attente, à une nouvelle humiliation. Je m'étais armée de patience, de froideur, d'indifférence. Mais il me prend au dépourvu, et je me sens soudain nue, vulnérable, sans défense.Je le suis dans les couloirs sombres. Nous passons devant des portes closes, des portraits anciens, des tapisseries fanées. Nous descendons un escalier étroit, traversons un hall glacé, remontons un autre escalier. Le château est un labyrinthe, un dédale de pierre et d'ombre, et je me demande si je saurai un jour m'y retrouver.Nous arrivons devant une porte différente des autres. Elle est plus haute, plus large, ornée de sculptures représentant des aigles et des serpents. Corbin frappe trois coups, attend, puis ouvre.— Madame Isadora de Veyrac, annonce-t-il.Il s'efface. J'entre.La pièce est vaste, plongée dans une pénombre épaisse. Les rideaux sont tirés, les volets clos. Des
IsadoraLa nuit passe lentement.Je dors mal, réveillée par des bruits que je ne parviens pas à identifier. Des craquements dans les murs, des gémissements dans la cheminée, des chuchotements peut-être, ou seulement le vent qui joue avec les pierres. Je me retourne dans le lit trop grand, trop froid, trop dur. Je pense à ma chambre au manoir des Veyrac, à ses rideaux bleus, à ses meubles familiers. J'ai l'impression d'être une étrangère, une intruse dans un monde qui n'est pas le mien.Le matin, Agathe m'apporte un plateau. Du pain, du beurre, du thé. Je la remercie. Elle rougit, baisse les yeux, sort sans un mot. Je mange sans appétit, assise au bureau, les yeux fixés sur la tapisserie du cerf aux abois. Je me demande qui a choisi cette pièce pour moi. Je me demande si c'est un message.Je m'habille avec soin. J'ai apporté ma plus belle robe, une robe de soie bleue brodée de fils d'argent. Je me coiffe, je me parfume, je me prépare. Je veux montrer au duc que je ne suis pas une femme
IsadoraLes pierres du château dégagent un froid qui ne vient pas seulement de l'hiver. Il monte du sol, suinte des murs, s'insinue sous ma robe et se dépose sur ma peau comme une fine pellicule de glace. Mes pas résonnent dans le couloir, et j'ai l'impression que chaque écho est une réponse moqueuse des pierres elles-mêmes, comme si le château se réveillait à mon passage et me jaugeait.Maître Théodore Corbin marche devant moi. Il ne se retourne pas. Il ne ralentit pas. Il avance d'un pas régulier, mesuré, celui d'un homme qui connaît chaque pierre, chaque recoin, chaque ombre de ce labyrinthe de granit. Ses épaules sont droites, sa nuque raide, ses mains croisées dans le dos. Je le suis, et je me sens aussi insignifiante qu'une feuille morte emportée par le vent.Les couloirs se succèdent, identiques et pourtant différents. Des portraits anciens couvrent les murs, visages figés dans des expressions sévères ou hautaines. Les Clairval, sans doute, génération après génération, tous ave
IsadoraLe château de Clairval apparaît au détour d'une falaise, et je retiens mon souffle.La voiture s'arrête dans un grincement de freins. Le domestique descend. Je reste assise, le souffle court, les mains serrées sur mon carnet. Je regarde à travers la vitre, et je sens mon cœur se serrer comme un poing.C'est une bâtisse massive, grise, battue par les vents. Des tours crénelées s'élancent vers un ciel plombé, chargé de nuages noirs qui s'effilochent dans le vent. Des fenêtres étroites, comme des meurtrières, percent des murailles épaisses de plusieurs mètres. Des gargouilles menaçantes surplombent un pont-levis qui enjambe un fossé profond, rempli d'eau noire et stagnante. Derrière le château, la mer gronde, invisible mais présente, et je sens son odeur saline à travers les interstices de la portière.— Madame, dit le domestique. Nous sommes arrivés.Je descends. Le vent me frappe au visage, froid et humide. Il est chargé d'embruns et de sel, et il s'engouffre dans mes vêtements
IsadoraLa pluie tombe depuis trois jours.Elle a commencé le soir du scandale et n'a plus cessé. Une pluie grise, froide, persistante, qui transforme les chemins en bourbiers et les cœurs en pierres. Je la regarde ruisseler sur les vitres de la voiture qui m'emporte loin du manoir des Veyrac, loin de tout ce que j'ai connu, loin de tout ce que j'ai perdu.Mon père ne m'a pas accompagnée. Il m'a envoyé un domestique, un vieil homme au visage fermé, qui n'a pas prononcé trois mots depuis le départ. Il m'a envoyé une lettre aussi, une lettre froide que je n'ai pas ouverte. Je la sens dans la poche de ma robe, pliée en quatre, comme un animal mort.Le voyage est long. Les forêts défilent, denses et noires. Les villages se succèdent, gris et silencieux. À chaque arrêt, je vois des visages qui se détournent, des mains qui se signent, des murmures qui s'élèvent. Les habitants connaissent les armoiries du duc de Clairval. Ils les craignent. Ils nous craignent.Je me demande ce qu'ils savent







