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Chapitre 3 — L'Engrenage 2

作者: Dledition
last update 公開日: 2026-08-17 00:33:02

Isadora

Les lettres anonymes commencent le lendemain.

Je les trouve glissées sous ma porte au réveil, posées sur le rebord de ma fenêtre, insérées entre les pages des livres que je n'ouvre plus. Elles sont écrites d'une main inconnue, sur du papier bon marché, avec une encre pâle qui bave sur les bords. Je les lis toutes. Je ne devrais pas, mais je les lis. Chaque mot est une lame qui s'enfonce, et je me laisse saigner.

La première lettre dit : Vous avez déshonoré votre famille. Vous n'êtes plus digne de porter le nom de Veyrac.

La deuxième : Lucien a bien fait de vous répudier. Il mérite mieux qu'une putain.

La troisième : On dit que votre mère était pareille. Le sang ne ment pas.

Cette troisième lettre me brise. Ma mère, Clarisse, est morte en me mettant au monde. Je ne l'ai jamais connue. Je n'ai que des portraits, des récits de domestiques, des silences de mon père. Et voilà qu'on me jette son nom dans la boue, sans preuve, sans raison, juste pour me faire mal. C'est la pire des cruautés. La plus gratuite. La plus injuste.

Je brûle les lettres dans la cheminée de ma chambre. Le feu monte, orange et noir. Je regarde les mots se consumer, les phrases se tordre sous la chaleur, les lettres se désagréger en cendres. Je me dis que je devrais ressentir de la colère. Mais je ne ressens que de la fatigue. Une fatigue immense, qui pèse sur mes épaules comme un manteau de plomb.

Mon père ne me parle plus. Il me fait dire par son valet qu'il est occupé, qu'il me verra plus tard, qu'il arrangera tout. Je ne sais pas ce que signifie arranger tout. Je ne suis plus fiancée. Je suis déshonorée. Aucune famille noble ne voudra de moi. Je serai peut-être envoyée au couvent, ou pire, mariée à un vieillard répugnant qui acceptera de fermer les yeux sur le scandale contre une dot confortable.

Je m'enferme dans ma chambre. Je relis les lettres de Lucien, les billets qu'il m'envoyait au début de nos fiançailles, quand il faisait semblant de m'aimer. Les phrases me sautent au visage comme des insectes venimeux. Ma chère Isadora, votre présence illumine mes journées. Votre sourire est une promesse de bonheur. Je compte les heures qui me séparent de notre prochaine rencontre. Des mensonges. Rien que des mensonges. Je me souviens de ses mains froides, de ses baisers distraits, de ses regards qui glissaient sur moi sans jamais s'arrêter. Il ne m'a jamais aimée. Il aimait ma dot, mon nom, la respectabilité que je lui apportais. Et maintenant que ma respectabilité est détruite, il me jette comme on jette un vêtement taché.

Le troisième jour, mon père entre dans ma chambre sans frapper.

Je suis assise près de la fenêtre, le regard perdu sur les jardins. Je me lève brusquement. Mon carnet noir glisse de mes genoux et tombe sur le tapis. Je le ramasse précipitamment, le serre contre ma poitrine.

Il est grand, mon père. Grand et maigre, avec des mains noueuses et un visage taillé dans le bois. Ses yeux sont gris, froids, et ils ne me regardent jamais en face. Même quand il me parle, il fixe un point au-dessus de mon épaule, comme si j'étais un meuble.

— Isadora, asseyez-vous.

Je m'assois. Il reste debout, les mains croisées dans le dos. Le silence s'étire entre nous, lourd et glacial. J'entends le tic-tac de l'horloge dans le couloir. J'entends la pluie qui continue de tomber, inlassable, obstinée.

— J'ai trouvé une solution.

— Un couvent ?

— Non. Un mariage.

Je le regarde, incrédule. Un mariage ? Après ce qui s'est passé ? Après le scandale, les lettres anonymes, les regards qui se détournent ? Qui serait assez désespéré — ou assez cynique — pour accepter de m'épouser maintenant ?

— Personne ne voudra de moi après ce qui s'est passé.

— Si. Un homme a accepté.

— Qui ?

Il hésite. Pour la première fois depuis que je suis enfant, je vois une ombre d'embarras passer sur son visage. Une ombre légère, fugace, mais réelle. Mon père est gêné. Mon père, qui ne montre jamais rien, qui ne ressent rien, qui vit dans un perpétuel état de froideur polie. Mon père est gêné.

— Le duc Amaury de Clairval.

Le nom tombe dans la pièce comme une pierre dans un étang. Je le connais. Tout le monde le connaît. Le duc de Clairval, reclus dans son château battu par les vents, aveugle depuis dix ans, sans cœur depuis plus longtemps encore. On dit qu'il ne sort jamais, qu'il ne reçoit personne, qu'il vit dans l'obscurité avec ses fantômes. On dit que son frère cadet est mort dans des circonstances troubles. On dit qu'il n'a jamais pardonné au monde ce qu'il a perdu.

— Le duc de Clairval, dis-je d'une voix blanche. L'aveugle.

— Il n'est pas complètement aveugle. Il perçoit les ombres.

— C'est la même chose.

— Non. C'est un mariage. Un vrai mariage, avec une vraie position. Vous serez duchesse.

Je me lève. Mes jambes tremblent. Je sens la colère monter en moi, une colère que je ne connaissais pas, que je ne savais même pas que je portais en moi depuis toutes ces années. Une colère contre mon père, contre Lucien, contre Héloïse, contre le monde entier qui me regarde tomber sans tendre la main.

— Vous me donnez à un homme que je n'ai jamais vu, qui est aveugle, qui vit reclus, qui...

— Assez.

La voix de mon père claque comme un fouet. Je me tais. Les années d'obéissance reprennent leurs droits. Je me rassois, les mains serrées sur mon carnet.

— Vous avez déshonoré cette famille. Vous n'avez pas voix au chapitre. Le duc a accepté ce mariage, et vous l'épouserez. Point final.

Je veux hurler. Je veux pleurer. Je veux le frapper, le griffer, le forcer à me regarder en face pour une fois dans sa vie. Mais je ne fais rien de tout cela. Je suis la fille de mon père, et ma mère est morte en me donnant la vie, et je suis une pièce sur un échiquier. Les pièces ne hurlent pas. Les pièces ne pleurent pas. Les pièces obéissent.

— Très bien, dis-je.

Mon père hoche la tête, comme si je venais de confirmer une évidence. Il se dirige vers la porte, s'arrête sur le seuil.

— Le mariage aura lieu au château de Clairval. Vous partirez dans trois jours.

— Trois jours ?

— Le duc ne souhaite pas attendre.

Il sort. La porte se referme derrière lui avec un claquement sec.

Je reste debout au milieu de ma chambre, les bras ballants, le cœur battant. Je pense au duc Amaury de Clairval. Je pense au château battu par les vents. Je pense à ma vie qui s'échappe entre mes doigts comme du sable.

Je sors de ma chambre. Je descends dans le hall. Je prends la fausse lettre d'amant, celle que Mariette a retrouvée dans ma chambre, et que j'ai récupérée en cachette avant qu'elle ne soit brûlée. Je la glisse dans mon carnet noir, entre deux pages vierges. Je note sur la première page :

Ceci est mon carnet. J'y noterai tout ce que j'observe, tout ce que je découvre, tout ce que je ne peux pas dire à voix haute. Par prudence, je n'y écrirai jamais mes soupçons. Seulement des faits.

Je glisse le carnet dans la poche de ma robe. Je remonte dans ma chambre. Je m'assois sur mon lit. Je regarde la pluie qui tombe sur les vitres, toujours la même pluie, grise et froide, qui ne cesse jamais.

Je ne pleure pas.

Pas encore.

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