ANMELDENLes lettres codées ne me lâchent pas. Elles sont là, dans mon carnet à soufflet, recopiées en lignes serrées de lettres absurdes, XFG KLMV RTZQ, et chaque nuit, quand le château dort, je m'y remets. J'ai déplacé mon quartier général : plus au bureau, plus près de la meurtrière, désormais je travaille par terre, entre le lit et le mur, dans l'angle mort, à la lueur d'une bougie posée dans une assiette. Je ne suis pas cryptographe. Mais je suis patiente, et je suis logique, et j'ai la bibliothèque. Car c'est là que je passe mes après-midi, désormais, en plein jour, à la vue de tous, la parfaite duchesse studieuse. Je prends des livres, je les feuillette, j'en change, et personne ne peut se douter que je ne lis pas : je compare. Le chiffre des lettres est simple, j'en ai la conviction, un homme seul, même brillant, n'invente pas un code inviolable ; il utilise un système, et les systèmes ont des règles, et les règles se trouv
Cela devient une habitude. Deux fois par semaine, puis trois : le thé à cinq heures, dans la bibliothèque, face au feu. On pourrait croire, de l'extérieur, s'il y avait un extérieur, s'il y avait des yeux pour nous voir, à un rapprochement. La duchesse descend prendre le thé chez son mari. On pourrait s'en réjouir, dans les offices : le mariage s'arrange, la glace fond, voilà que ces deux-là se parlent. Je devine qu'Agathe s'en réjouit. J'ai vu son visage, le matin, quand elle m'apporte mes robes : quelque chose d'apaisé, presque d'heureux. Elle croit à une idylle. Pauvre Agathe. Car c'est un duel. Je le sais, il le sait, et la beauté de la chose, car il y a une beauté, je dois le reconnaître, c'est qu'aucun de nous deux ne le dira jamais. Il pose des questions. Je réponds. Chaque question est un coup, chaque réponse une parade, et nous comptons les touches en silence. — Que lisiez-vous, chez votre père ?
Je prends ma tasse à mon tour, pour gagner du temps. Voilà donc la forme que prennent ses questions : pas d'interrogatoire, des conversations. Il est trop fin pour l'interrogatoire. Il me posera des questions d'apparence banale, et il lira mes réponses comme il lit ses documents, ligne à ligne, en notant les marges. — Mon enfance a été comme les enfances, dis-je. Il y avait un parc. Il y avait des livres. Il y avait une mère. — Il y avait une mère, répète-t-il. Au passé. — Elle est morte. Vous le savez. — Je le sais. Et votre père ? La question tombe, légère comme une feuille, et je la vois venir depuis le début de la conversation, depuis la rose, peut-être depuis le tiroir. Mon père. Il veut me faire parler de mon père. — Mon père est un homme d'affaires, dis-je. — C'est une description de notaire. Parlez-moi de lui comme une fille. — Une fille parle de son
Je reprends le journal. Je le serre contre moi. Puis, très lentement, je le repose sur le bureau, exactement à sa place, exactement dans le même angle de poussière. Parce que si je refuse d'y croire, je sais que le duc, lui, y croit. Et je comprends, soudain, dans un éclair qui me fait chanceler, ce que je suis. Ce que j'ai toujours été, depuis le contrat, depuis la chapelle, depuis le premier soir. Je ne suis pas une épouse. Je ne suis pas une dette. Je ne suis même pas une pièce sur l'échiquier. Je suis un appât. La fille du Baron, livrée dans la maison d'où le Baron a tiré de l'argent pendant des années, la maison où un jeune homme est mort un jeudi d'automne. Si le Baron a quelque chose à voir avec cette mort, si le duc le croit, l'espère ou le craint, alors il viendra. Tôt ou tard, pour sa fille, pour l'argent, pour le silence, il viendra. Et le duc, qui voit à travers les murs, qui piège ses tiroirs d'un ch
Il est contre la fenêtre, couvert de la même poussière égale, et dessus : un encrier, des plumes taillées, une pile de papier à lettres, et un registre. Un grand registre relié de toile grise, à la tranche fatiguée, aux coins rompus. Un livre qui a été porté, ouvert, écrit, serré contre soi. Un journal intime. Je pose la bougie. Je tire la chaise du bureau, elle grince, et je me fige, le cœur aux lèvres, mais la maison ne répond pas, et je m'assieds devant le registre comme devant un autel. J'ouvre. L'écriture de Bastien de Clairval est tout ce que son portrait promettait : large, libre, penchée en avant comme un jeune homme qui se penche vers la vie. La première page porte une date de trois ans avant sa mort. Il y tenait un journal. Il y tenait son journal, des chasses, des lectures, des courses à cheval sur la falaise, des plaisanteries sur son frère (l'aîné, le sérieux, celui qui voit les coups avant qu'on les joue), des phrases sur une femme du village dont il cache le nom mêm
Minuit sonne dans le hall, douze coups graves qui montent de la grande horloge et viennent mourir contre ma porte. J'attends que l'écho soit tout à fait éteint. J'attends encore cent battements de cœur, comptés un par un. Puis je me lève. Je ne prends pas de bougie pour traverser la chambre, je la connais par cœur, et la moindre lueur sous une porte est un risque. Je l'allumerai dans l'aile est, quand les murs m'auront avalée. La clé est contre ma peau. Mes chaussures sont dans ma main : j'irai pieds nus sur la pierre, comme une voleuse, comme une revenante. Le château, cette nuit, semble retenir son souffle plus fort que jamais. Pas de vent, une nuit calme, la première depuis des semaines, et ce calme est pire que la tempête : chaque craquement du parquet résonne comme un coup de feu, chaque marche de l'escalier gémit sous mon poids malgré toutes mes précautions. Je descends. Je traverse le hall, où les ombres des armures me regardent passer. J'entre dans l'aile est. La galerie d







