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Celle qu'il a laissée partir
Celle qu'il a laissée partir
Author: L'encre

CHAPITRE 1 – Un matin comme les autres

Author: L'encre
last update publish date: 2026-04-09 14:59:06

Le réveil a sonné à six heures trente. Une sonnerie stridente qui a déchiré le silence de la chambre. Anne a tendu la main dans le noir, tâtonné sur la table de nuit, et l’a éteinte d’une pression machinale du pouce. Le silence est revenu aussitôt, épais, cotonneux, troublé seulement par le tic-tac lointain de l’horloge du salon.

Elle n’a pas ouvert les yeux. Elle est restée là, le visage enfoncé dans l’oreiller, les membres lourds, comme si son corps refusait d’entamer une nouvelle journée. À côté d’elle, le drap était froid. Alexandre s’était levé sans un mot, sans un geste, sans un regard. Il avait quitté le lit conjugal avec l’indifférence polie d’un étranger, comme on quitte une chambre d’hôtel.

Elle avait appris à reconnaître cette absence avant même d’ouvrir les paupières. Une compétence qu’elle n’avait jamais demandé à acquérir, comme tant d’autres choses. Comme marcher sur la pointe des pieds dans sa propre maison pour ne pas le déranger. Comme parler à voix basse, même quand il n’était pas là. Comme avaler des comprimés chaque matin sans poser de questions.

Elle s’est redressée, s’est assise au bord du lit, les pieds nus sur le parquet froid. Le contact du bois l’a fait frissonner. Pas de tapis. Alexandre n’aimait pas ça. « Ça retient la poussière », disait-il. Elle avait cessé de protester, de proposer, de discuter. C’était il y a longtemps. Comme le reste, elle avait cessé d’exister ailleurs que dans le silence de ses pensées.

La chambre baignait dans une pénombre grise, à peine trouée par la lueur blafarde qui filtrait à travers les rideaux. Des rideaux épais, beiges, qu’elle avait choisis trois ans plus tôt avec un enthousiasme qui lui paraissait aujourd’hui incompréhensible. « Ils apporteront de la chaleur à la chambre », avait-elle dit au vendeur, les yeux brillants. Alexandre avait haussé les épaules. « Comme tu veux. » Déjà. Dès le début, il dressait les murs de son indifférence, et elle, aveugle, amoureuse, venait s’y cogner sans les voir.

Elle s’est levée, a enfilé sa robe de chambre – un vieux peignoir en coton, usé aux coudes, qu’elle gardait par habitude plus que par goût –, et s’est dirigée vers la salle de bain. Ses gestes étaient lents, mécaniques, comme dictés par une programmation intérieure qui ne demandait plus aucune réflexion. Allumer la lumière. Ouvrir le robinet. Se regarder dans le miroir.

Le visage que lui a renvoyé la glace était celui d’une inconnue. Des cernes profonds, creusés comme des sillons après l’orage. Le teint pâle, presque cireux. Des cheveux ternes, attachés à la hâte, qui pendaient sans grâce sur ses épaules. Elle se souvenait d’un temps où ses yeux brillaient, où on la complimentait sur son rire, sur son énergie, sur cette lumière qui attirait les regards. « Tu iras loin », lui avait dit un jour son mentor, M. Grandet, après une conférence où elle avait captivé l’auditoire. Elle était allée loin. Jusqu’ici. Jusqu’à cette salle de bain froide, dans cette maison silencieuse, devant ce miroir qui lui renvoyait l’image d’une femme qu’elle ne reconnaissait plus.

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