LOGINUne petite phrase de fille de six ans, à peine convalescente, dans un lit trop grand pour elle, un matin ordinaire de Córdoba. Une phrase qui pèse toute une famille entière. Il me regardait comme quand toi tu me regardes. Je serre sa main plus fort. Pas trop. Je ne veux pas qu'elle sente que je serre trop. — Mimi. — Oui. — Le monsieur triste, il n'est plus là. Elle attend une seconde. — Il est parti ? — Oui. — Où ? — À Buenos Aires. — C'est loin ? — C'est loin. Elle repose sa tête sur le côté. Elle regarde le pied du lit. — Il va revenir ? Je ferme les yeux. Je pense à Santiago dans le 4x4 il y a trois heures. Je pense au troisième portail. Je pense au petit sourire douloureux qui a traversé mon visage sans mon autorisation quand il a évoqué
Valentina Milagros ouvre les yeux à onze heures et treize minutes, ce matin-là, comme si elle avait choisi son heure. Je suis à côté d'elle depuis que j'ai vu la voiture de Santiago disparaître au bout de l'allée. Je suis remontée directement. Je n'ai pas voulu qu'un domestique me voie repasser par le hall. Je n'ai pas voulu que Belasco me demande si tout va bien. Je suis montée par l'escalier de service, dans le silence, et je me suis assise dans le fauteuil face au lit de ma fille. Rosa lisait dans l'autre fauteuil. Elle a compris. Elle s'est levée. Elle a posé son livre. Elle est sortie sans que j'aie besoin de le lui demander. J'ai enlevé mes chaussures. Je me suis pelotonnée dans le fauteuil comme quand j'étais enfant, avant les études, avant les hommes, avant la mort de mes parents, avant Concordia, avant tout. J'ai posé la joue sur l'accoudoir. J'ai regardé Milagros dormir.
Je regarde le sol. Le gravier de la cour est bien peigné. Belasco fait toujours peigner ce gravier tôt le matin. Je pense à ce détail. Pourquoi ? Parce que dans les moments qui ne se rejoueront pas, l'esprit s'accroche à des détails qui n'ont aucune importance. Je reviens à elle. — Valentina. — Oui. — Merci. Elle serre la mâchoire. — Ne me remercie pas. — Pour Milagros. Pour la transfusion. Pour la nuit où tu m'as laissé rester assis à côté d'elle et où tu ne m'as pas chassé. Elle ne répond pas. Je vois pourtant, à l'endroit précis où ses lèvres se rejoignent, que ma phrase est entrée. Elle sait qu'elle m'a laissé. Elle sait que je sais qu'elle m'a laissé. Elle sait que je ne trahirai jamais ce silence-là auprès de personne. C'est peut-être notre dernier accord tacite. Je regarde la maison une dernière fois. Puis j
Je bois le café. Je mange la pomme, pas le pain. La pomme a un goût de fruit propre, un peu farineux, qui me rappelle celles de mon enfance à Buenos Aires quand ma mère achetait des kilos de pommes en début de semaine. Je pense à ma mère un instant. Elle est morte depuis longtemps. Elle a bien fait. À sept heures trente, on frappe encore. Cette fois, c'est Belasco. — Prêt ? — Oui. Je me lève. Je prends la valise. Je jette un dernier regard à la chambre. Le lit fait. Les rideaux ouverts. La pierre sur la table de nuit. Le carnet vide. Le verre d'eau. Je ferme la porte derrière moi. Nous marchons dans le couloir. Le garde nous précède d'un pas. Belasco vient à côté de moi. On croise personne. La maison est déjà organisée pour que je ne rencontre plus personne. Nous traversons le hall. Nous sortons dans la cour est. Le 4x4 est là, m
Il incline la tête. — Tu pars demain matin. Une valise. La même valise que celle avec laquelle tu es venu. Le même chauffeur. Le même horaire. Belasco te conduira jusqu'à Buenos Aires. Tu ne reviens pas ici. Tu ne reviens pas près d'eux. Tu ne reviens pas près de moi. Tu retournes dans ta maison, dans ta banque, dans ta ville, et tu recommences à exister ailleurs qu'à trois cents mètres d'eux. — Valentina... Je le coupe. — Tais-toi. Il se tait. — L'accord capitalistique reste en vigueur. La banque continue à fonctionner. Mendoza gère l'interface. Vázquez gère la partie juridique. Tu ne me téléphones pas. Tu ne m'envoies rien. Tu n'écris pas aux enfants. Tu n'écris pas à moi. Tu n'écris pas à Belasco. Tu n'écris à personne de cette maison. Il ne bouge toujours pas. — Est-ce que c'est clair ? Il prend son souffle. — Oui.
Je le prends par les épaules. Je le tiens à bout de bras. Je le regarde en face. Ses yeux sont rouges, gonflés, brillants. Ses cils sont mouillés en petites pointes. Je vois, dans ces yeux d'enfant, la ligne exacte du regard de son père, et je vois aussi la ligne exacte du regard de mon frère, et je vois enfin la mienne. Trois personnes vivent dans les yeux de Joaquín. Toutes lui appartiennent. Aucune n'a le droit de choisir à sa place. — Écoute-moi, dis-je. Ma voix est aussi calme que je peux la faire. — On va parler tous les deux. Toi et moi. Tranquillement. Tout à l'heure. Dans ma chambre. Je te promets qu'on va parler et que je vais te dire ce que tu as le droit de savoir. — Tout ? Je réponds sans réfléchir. — Ce que tu peux porter aujourd'hui. Il hoche la tête. Cette formulation-là, il ne l'a jamais entendue, mais il la comprend. Les enfants comprennent toujours quand







