LOGINValentinaLe milieu ne pardonne pas le bonheur. Il le surveille.Trois semaines après la nuit de la terrasse, trois semaines de matins, de dîners, de moteurs à explosion et de gâteaux de mieux en mieux, Vega atterrit à Córdoba sans prévenir, un mardi à dix heures, et je comprends à son visage qu'il n'est pas venu pour le paysage.Nous nous enfermons dans mon bureau. Il pose une chemise sur la table.— Ça a commencé, dit-il.— Qu'est-ce qui a commencé ?— La rumeur. Elle a dix jours. Elle court partout. Et elle a une forme précise, ce qui veut dire qu'elle est alimentée.Il ouvre la chemise. Des notes. Des extraits de conversations enregistrées par mes canaux d'écoute, ce qui reste des canaux, depuis la séparation avec Ignacio. Je lis.— On dit que la San Román et le Balmaceda sont sous le même toit. À Córdoba. Dans la même maison.— C'est pas une guerre, alors. C'était un mariage.— Tu com
Valentina Je me réveille à six heures vingt, et pendant une seconde entière, je ne sais pas où je suis. Puis je sais. La chaleur dans mon dos. Le bras, le bras droit, le valide, qui passe par-dessus ma taille. La respiration lente derrière ma nuque. Il dort. Je ne bouge pas. J'analyse la situation avec la lucidité que j'applique à tout, même à ceci : je suis réveillée, il dort, les enfants se lèvent dans une heure, Consuelo descend à six heures quarante-cinq, et il y a un homme nu dans mon lit, et cet homme est Santiago Balmaceda, et il faut décider, maintenant, tout de suite, de ce que cette nuit signifie avant que le reste du monde ne s'en mêle. Sauf que je n'y arrive pas. Je n'y arrive pas, parce que la seule chose que mon esprit veut faire, c'est rester là. Ne rien décider. Ne rien analyser. Sentir la respiration dans ma nuque et la chaleur dans mon dos et rester dans cette tranche de temps
ValentinaNous montons dans ma chambre. Pas la sienne. La mienne. C'est important, et nous le savons tous les deux : la maison d'hôtes est un territoire neutre, un sas, un lieu de convalescence. Ma chambre est mon territoire, celui où je n'ai jamais laissé entrer personne, celui qui contient mes armes et mes journaux et les photos de mes enfants. L'y laisser entrer, c'est la dernière porte.Dans le couloir, il s'arrête devant la porte des enfants. Elle est entrouverte. Il regarde à l'intérieur. Milagros dort, le lapin sous le menton. Joaquín dort, un poing fermé sur un fou d'échecs.Il ne dit rien. Il referme doucement. Il me rejoint.Ce qui se passe ensuite, je ne saurais pas le raconter comme on raconte les autres choses. Il y a des gestes qui n'ont pas de mots, et des retrouvailles qui ne ressemblent à rien de ce qui s'écrit.Nos corps se connaissent. C'est la chose la plus étrange. Sept ans, une balle, un fleuve, et nos corps se conna
C'est ridicule. Nous sommes deux adultes, nous avons été mariés, nous avons fait deux enfants, nous nous sommes détruits et reconstruits, il y a sept ans de sang entre nos deux corps, et nous sommes assis comme deux adolescents de quinze ans dont les petits doigts se touchent dans le noir, et aucun des deux n'ose être celui qui bouge.— Valentina.— Quoi.— Rien. Je vérifiais juste que tu es là.— Je suis là.— Tu es là, répète-t-il.Alors je tourne la tête vers lui.Il tourne la tête vers moi.Nous sommes très proches. Je vois ses yeux dans le noir, les paillettes d'or qui attrapent le peu de lumière qu'il reste. Je vois la cicatrice fine sur sa joue, celle de la nuit où il était rentré à l'aube en sentant la poudre. Je vois tout le visage que j'ai connu, haï, cherché dans les dossiers, étudié dans les photos de surveillance, et qui, à cette distance-là, n'a plus rien à voir avec aucune photo.
La table se tait.— Je veux dire un truc, dit Joaquín.Santiago pose sa fourchette. Je pose la mienne. Milagros arrête de mâcher.— Avant, dit Joaquín, y avait mamá, moi et Milagros. C'était nous trois. C'était bien. Ensuite il y a eu le monsieur triste, qui est devenu Santiago, qui est devenu papá. Il regarde son père, une seconde, sans ciller. Et y a eu des trucs pas faciles. Des trucs avec des hôpitaux. Des trucs avec des journaux. Des trucs que je raconterai pas.Il inspire.— Mais ce soir, on est tous là, et la viande était presque bonne, et personne s'est disputé, et mamá elle a souri onze fois. J'ai compté.J'ai souri onze fois. Mon fils a compté mes sourires.— Alors je lève mon verre, dit Joaquín, et il le lève plus haut, ce petit verre de jus d'orange tremblant légèrement dans ses deux mains. À la famille. La nôtre. Celle qui est là. Et que personne nous enlèvera.Le silence.Puis Be
ValentinaCe n'est pas moi qui ai l'idée. C'est le barbecue lui-même.Il y a, à l'arrière de la maison d'hôtes, un vieux parrilla en brique que personne n'a allumé depuis des années, un vrai foyer d'asado, avec sa grille noircie et sa hotte de tôle. Santiago l'a repéré la première semaine. Il l'a regardé comme on regarde un vieux chien au fond d'un jardin. Il n'a rien dit. Il a juste regardé.Puis, ce samedi-là, à onze heures du matin, Joaquín débarque dans ma cuisine avec l'air de quelqu'un qui annonce un fait accompli :— Papá fait un asado ce soir. Ici. Pour tout le monde. Il l'a dit.— Il l'a dit.— Il a dit dis à ta mère qu'on fait un asado et qu'elle n'a rien à préparer. Donc je te le dis.Je regarde mon fils. Il me regarde. Quelque part dans la cour, j'entends déjà le bruit de quelqu'un qui déplace des briques.— Et qui est invité ?— Tout le monde, dit Joaquín. Toi, moi, Milagros, Cons







