MasukValentinaLe verdict pour Ignacio tombe un jeudi, à seize heures vingt-deux. Je retiendrai l'heure.La salle est pleine à craquer. Il y a des gens debout dans les travées. Il y a des caméras dans tout le pays qui diffusent en direct. Il y a des gens, m'a-t-on dit, qui regardent sur des écrans dans des cafés, à Buenos Aires, Córdoba, Rosario, Mendoza, et jusqu'à Montevideo.Je suis au premier rang. Santiago à ma droite. Tomás derrière moi, remis depuis des mois mais qui boite encore un peu, de temps en temps, quand il fait humide. Vega à sa place d'avocat, Salvatierra qui n'est pas censé être là en tant que procureur mais qui est venu parce qu'il n'allait pas rater ce moment-là pour tout l'or du monde.Le président entre. Toute la salle se lève.— Après délibération, le tribunal, à l'unanimité, déclare Ignacio San Román coupable de l'ensemble des chefs d'accusation.Je ferme les yeux. Un instant. Je les rouvre.
Il ne répondra jamais. Je le sais à cette seconde-là. Pas parce qu'il refuse. Parce qu'il ne sait pas. Parce que les hommes comme lui ne savent pas pourquoi ils font ce qu'ils font, ils savent seulement qu'ils le font, et quand on leur demande le pourquoi, ils tombent dans leur propre vide.Je hoche la tête.— Pas de question supplémentaire, monsieur le président.Je descends de la barre. Je retourne à ma place. Santiago prend ma main sous la table, et il ne la lâche plus de l'audience.ValentinaLe procès de Renata se tient deux semaines plus tard, dans une salle plus petite, avec moins de presse.Elle entre, menottée, en tenue de détention beige. Elle a maigri. Elle a coupé ses cheveux très court, presque militaire, et elle marche en regardant le sol. Elle ne lève la tête que quand on l'appelle à la barre.L'accusation est claire. Complicité d'association de malfaiteurs. Tentative d'enlèvement aggra
ValentinaLe procès s'ouvre neuf mois plus tard.Entre-temps, j'ai accouché. Un garçon. Il s'appelle Mateo. Il a six semaines quand je monte les marches du Palais de Justice de Buenos Aires pour la première audience, et il est resté à la maison avec Consuelo, parce que la place d'un bébé n'est pas dans une salle où l'on juge son grand-père.Les marches sont noires de monde. La presse, le pays, les femmes avec leurs pancartes, justicia por Isabella, justicia por Valentina. Elles sont des centaines. Elles ne crient pas. Elles sont debout en silence, et c'est pire que si elles criaient.Je monte avec Santiago à ma droite. Son bras gauche fonctionne à nouveau à soixante pour cent, le reste est pour les kinés. Il porte un costume sombre. Je porte un tailleur gris, le médaillon de ma mère au cou, par-dessus le col. Les flashs crépitent. Je ne les regarde pas.Le prétoire est bondé.Ignacio est là.Je le vois dans le box, et je
Un fil blanc tombe. L'écran clignote plus vite. Les chiffres accélèrent, ou j'imagine qu'ils accélèrent, je ne sais plus. Mon cœur bat tellement fort que je ne distingue plus les battements, c'est une seule vibration continue dans tout mon corps.L'artificier marmonne. Pas pour nous. Pour lui.— Rouge, rouge, rouge, où est le vrai rouge, celui-là ou celui-là—Dix secondes.Il y a deux fils rouges. Deux. Je le vois d'ici. L'un épais, l'un plus fin. Il hésite. Il touche l'un avec le dos de la pince, il touche l'autre. Il jure entre ses dents. Il regarde l'écran. Il regarde les fils. Il regarde l'écran.— Papá.— Chut.Neuf.Huit.L'artificier ferme les yeux une demi-seconde. Je vois ses lèvres bouger. Prière, ou juron, ou rien.Sept.Il choisit. Il prend le fin.Six.La pince se referme.Cinq.Il coupe.L'écran se fige.Il n
Et c'est à ce moment-là que j'ai entendu la voix. En haut de l'escalier. Qui criait mon nom. Comme je l'ai jamais entendue crier.— JOAQUÍN !Papá.J'ai levé la tête vers l'escalier. J'ai eu envie de courir vers lui. Mais le monsieur m'a mis une main sur l'épaule, pas fort, pas méchant, juste pour que je bouge pas, et il a dit tout bas :— Dis-lui où tu es. Dis-lui de descendre doucement. Dis-lui de ne pas crier.Alors j'ai crié aussi, mais mieux que lui.— Papá, je suis en bas ! Je suis avec le monsieur ! Descends doucement, il faut pas qu'on crie !Les pas dans l'escalier. Lourds, trop rapides, puis plus lents, parce qu'il a entendu, parce qu'il a compris, parce que c'est papá et que même quand il est fou de peur il sait écouter. Il arrive au bas des marches. Il me voit. Je le vois. Il est blanc, il a du sang sur l'épaule, sa chemise est trempée. Il s'approche sans courir.Il s'accroupit en face de moi. I
La cave est grande. Plus grande que ce qu'on imagine quand on est en haut. Elle s'étend sous toute la maison, avec des voûtes basses, des piliers épais, des tonneaux vides alignés le long des murs, une vieille chaudière qui marche plus depuis des années. Ça sent la terre, la poussière, le métal froid. Ça fait un bruit de gouttes. Ça fait un bruit de rien. J'ai marché. Je me suis guidé avec la lampe. J'ai regardé partout. Je l'ai trouvée en trois minutes. Elle est au fond, dans la cave voûtée, posée sur un vieux tonneau. Une boîte en métal gris, pas plus grande qu'un carton à chaussures, avec des fils qui sortent de partout comme les cheveux d'une poupée cassée. Des rouges, des verts, des jaunes, des blancs, et deux qui sont rouges comme les autres mais qui sont pas comme les autres, je le vois même à mon âge, ils sont différents, un épais et un fin. Au-dessus de la boîte, un petit écran rouge. Des chiffres. Qui baissent. Je







