LOGINJoaquín Je sais que je devrais pas être là. Je le sais depuis que j'ai posé le pied sur la troisième marche de l'escalier de la cave. Je l'ai su encore mieux à la cinquième, et au moment où mon pied a touché le sol en terre battue, j'ai eu une seconde pour remonter, et je l'ai pas prise. C'est pas du courage. Je veux que ce soit clair, parce que les gens vont dire après que c'est du courage, et ce sera pas vrai. Le courage, c'est quand on a peur et qu'on fait quand même. Moi j'ai pas eu peur assez vite. C'est différent. C'est plus bête. Voilà ce qui s'est passé, dans l'ordre, pour que je puisse me le raconter à moi-même, parce que si je mélange tout, je vais me mettre à trembler, et le monsieur a dit qu'il faut pas trembler. Un : Milagros et moi on regardait un dessin animé dans le salon. Un truc avec des pingouins. Elle était assise sur le canapé avec son lapin, celui avec l'oreille qui pend,
Valentina— JOAQUÍN ! MILAGROS !Je hurle dans le couloir du premier étage. Ma voix part, rebondit contre les murs, contre les boiseries, contre les plafonds hauts, et me revient dessus comme si la maison me la crachait. La maison ne veut pas de ma voix. La maison ne veut rien de moi. La maison me rend tout.Je cours. Je ne sais plus où je cours. Les portes défilent. La chambre d'amis, vide. L'ancien bureau de Carlos, vide, les meubles sous des draps blancs comme des fantômes. La salle de bain, vide, les robinets qui gouttent. La bibliothèque, vide, les livres par terre, les rayonnages renversés par je ne sais qui. Les volets ouverts grincent, battent, le vent entre, le vent soulève la poussière et les rideaux. Quelque part, très loin, dans le ventre de la maison, j'entends l'artificier qui parle bas dans sa radio, ce murmure technique, ce chuchotement de chiffres et de mots que je ne comprends pas, et ce murmure est le bruit du temps qui s'écoul
ValentinaLe portail du manoir est grand ouvert.Il y a des véhicules partout, des fourgons de police, des camions de pompiers, des ambulances, des voitures banalisées aux gyrophares posés sur le toit. Des hommes qui courent, des radios qui crachinent, des cris, des ordres. Les projecteurs des camions découpent la cour en zones d'une blancheur crue, et au-delà des projecteurs, il y a le noir du parc, les arbres, les murs. Et au fond de la cour, la maison.La maison se dresse, énorme, éclairée de toutes parts, toutes les fenêtres allumées, tous les volets ouverts, la lumière qui déborde de partout comme si la bâtisse elle-même brûlait déjà. Et je n'ai jamais vu une maison faire aussi peur de ma vie. Cette maison que je connais, que j'ai habitée, dont je connais chaque pièce, chaque couloir, chaque recoin, cette maison est devenue une chose étrangère et hostile, un piège refermé sur mes enfants.Je descends avant l'arrêt complet. La voitur
ValentinaJe ne me souviens pas d'avoir dévalé l'escalier.Je ne me souviens pas d'avoir traversé le hall. Je ne me souviens pas des journalistes, des caméras, des visages qui se tournent, des voix qui m'appellent. Je ne me souviens pas d'être montée dans la voiture. Je me souviens juste que je suis dedans, et que Santiago est à côté de moi, le torchon sanglant toujours pressé sur son épaule, il n'a pas voulu qu'on le soigne, il n'a pas voulu rester, il a dit je viens, et personne n'a essayé de l'en empêcher. Sanabria conduit. Sanabria conduit comme un dément, les mains crispées sur le volant, les yeux fixes, la mâchoire serrée, et la voiture bondit, et la ville défile, et les feux rouges sont des suggestions.J'ai le téléphone contre l'oreille. Et le téléphone ne répond pas.Le manoir Balmaceda. Belgrano. Le vieux manoir de la famille de Santiago, cette bâtisse du début du siècle avec ses hauts plafonds, ses boiseries, son parc ceint de
IgnacioIls me font descendre par l'ascenseur de service.Deux hommes devant, deux derrière. Les menottes sont serrées trop fort, exprès ou pas, je ne sais plus, je ne sais plus rien, la douleur est devenue un bruit de fond, un bourdonnement constant auquel je ne fais plus attention. Mon bras saigne à travers le torchon qu'on a noué dessus, un torchon gris, épais, qui boit le sang et le rend noir. Je ne sens presque rien. C'est étrange. Je devrais avoir mal. J'ai été touché par une balle, j'ai un trou dans le bras, le plomb est peut-être encore dedans, et je ne sens presque rien. L'adrénaline, sans doute. Ou l'âge. Ou le fait que tout, à cet instant, est déjà terminé.L'ascenseur descend. Les chiffres défilent. Personne ne parle. Les quatre hommes sont des statues, visières baissées, fusils pointés vers le sol. Je regarde les portes métalliques, mon reflet déformé, ce vieil homme gris entre quatre ombres noires. Je ne me reconnais pas. Je n'ai jamais eu l'habitude de me regarder.Le h
Je me lève, et je lui fais face. Trois mètres entre nous. Trois mètres de parquet ciré, de verre brisé, de sang. Et tout le salon retient son souffle. Les agents, mes hommes, Belasco, Santiago, tout le monde s'est figé, tout le monde regarde, parce qu'il y a des moments où même les hommes armés comprennent qu'ils assistent à quelque chose.Son visage, je ne le lirai jamais. Ni ce soir, ni plus tard, ni dans dix ans. Il y a tout dedans, et il n'y a rien. C'est un visage qui contient une vie entière, les années de Patagonie, les affaires, les morts, les dîners, les voyages, les femmes, les trahisons, et qui, en même temps, n'exprime plus rien du tout. Un homme qui regarde la seule chose qu'il ait créée de durable. Et qui la regarde comme on regarde une œuvre qui vous a échappé. Une œuvre qui a grandi hors de la main, hors du cadre, hors de tout, et qui se tient maintenant devant vous, debout, vivante, et qui vous juge.— Tu aurais dû être à mes côtés, dit-il.Sa voix est basse. Presque







