LOGINValeria
Toutes les filles.
Sauf celle qui a vu ses yeux.
Je ne les ai vus qu'une fois. Lors de la première rencontre, chez sa mère. Il était assis dans un fauteuil, les jambes croisées, un verre de whisky à la main. Il ne m'a pas regardée. Pas une fois. Pas une seconde. Il a parlé de la météo, des affaires, de l'usine qu'il venait de racheter. Sa mère, Signora Fontana, une femme sèche et droite comme un I, a posé les conditions du contrat comme on pose des règles sur une table : ce que je devais faire, ce que je ne devais pas faire, ce que j'avais le droit de dire, ce que je devais taire. Il écoutait, il buvait, il ne me regardait pas.
Puis, à la fin, quand tout a été dit, il a tourné la tête.
Ses yeux.
Noisette. Profonds. Glacés.
Il m'a détaillée de la tête aux pieds, comme on examine un cheval qu'on hésite à acheter. Son regard a glissé sur mon visage, sur mes épaules, sur mes mains posées sur mes genoux. Il n'y avait ni désir, ni intérêt, ni même curiosité. Juste une évaluation. Un calcul. Une note mentale.
Et puis il a reposé son verre, il s'est levé, il est sorti sans me dire au revoir.
Signora Fontana a haussé un sourcil. Elle a dit, sur un ton qui n'admettait pas de réplique :
– Il est comme ça. Il faut s'y faire.
Il est comme ça.
Je ne sais pas ce qu'il est. Je ne sais rien de lui. Je sais qu'il s'appelle Lorenzo. Je sais qu'il a trente ans. Je sais qu'il a de l'argent, du pouvoir, une villa où je vais vivre. Je sais qu'il a une femme, peut-être, ou une maîtresse, ou les deux. Je l'ai vu sortir de la maison de sa mère, ce jour-là, et monter dans une voiture où une silhouette brune l'attendait. Une femme. Longs cheveux, longues jambes, un rire qu'on entendait à travers la vitre.
Je ne sais pas si je suis jalouse. Je ne sais même pas si j'ai le droit de l'être.
La voiture s'arrête devant l'hôtel où ma mère descendra. Elle me prend la main. Elle a les doigts froids. Elle a toujours eu les doigts froids, même en été. Elle ouvre la bouche, la referme. Elle cherche des mots qui n'existent pas.
– Tu es courageuse, finit-elle par dire.
Je secoue la tête.
– Non, maman. Je suis pauvre.
Elle descend. La pluie claque sur le toit de la voiture. Je reste seule sur la banquette arrière, les mains vides, le nom d'une autre sur mes épaules. Le chauffeur attend. Il attend que je donne une adresse. Mais je n'ai pas d'adresse. Je n'ai plus de maison. J'ai un mariage dans trois jours, une villa où l'on m'attend, une vie qui commence sans que je l'aie choisie.
– Où vais-je, madame ? demande le chauffeur.
Madame.
Je ferme les yeux. Je vois mon atelier, rue des Arts, à Florence. Mes toiles alignées contre le mur, mes pinceaux dans un pot de confiture, la lumière de l'après-midi qui entrait par la fenêtre et faisait briller les couleurs. Je vois le tableau que je n'achèverai jamais. Celui que j'avais commencé le jour où ma mère m'a annoncé la dette. Une femme debout devant une porte fermée. Elle avait les mains posées sur le bois, la tête inclinée, comme si elle écoutait ce qui se passait derrière. Je ne savais pas, en peignant, que je me peignais.
– À la villa Fontana, dis-je.
La voiture démarre. Florence défile derrière la vitre embuée. Les rues que je connais, les places où j'ai marché, le café où j'allais avec mes amies, la librairie où j'achetais mes carnets. Tout cela devient étranger. Tout cela devient hier.
Je ne pleure pas. J'ai promis de ne pas pleurer.
La mairie sent le renfermé et les fleurs fanées. Il y a des gerbes partout, blanches, trop blanches, comme pour un enterrement. Ma mère a choisi les roses. Elle les a choisies avec soin, avec cette application qu'elle met à masquer les désastres. Les roses sont parfaites. Rien d'autre ne l'est.
Je porte une robe que je n'ai pas choisie. Signora Fontana l'a envoyée avec un mot : Pour le jour J. Elle est blanche, longue, droite, fermée jusqu'au cou. On dirait une robe de nonne, si les nonnes portaient du soie à trois mille euros. Je me regarde dans le miroir de la chambre d'hôtel où j'ai dormi seule, la dernière nuit. Mes cheveux sont relevés, mes yeux sont cernés, mes lèvres sont pâles. Je ressemble à une morte.
Ma mère entre sans frapper. Elle me voit, elle se fige. Elle voudrait dire quelque chose, je le vois à la façon dont ses doigts tremblent sur son sac. Elle ne dit rien. Elle pose un collier de perles autour de mon cou. Les perles sont froides. Tout est froid.
– Il est arrivé, murmure-t-elle.
Je hoche la tête. Je prends mon bouquet. Les roses sont trop blanches, elles aussi.
Dans le couloir, je croise mon père. Il est en fauteuil roulant, poussé par une infirmière. Il est sorti de l'hôpital pour la journée, contre l'avis des médecins, contre l'avis du bon sens. Il a insisté. Il a dit qu'il ne manquerait pas le mariage de sa fille. Il ne sait pas que je me marie pour payer ses dettes. Il ne sait rien. Ma mère lui a dit que Lorenzo Fontana était un prétendant, un amoureux, un beau parti. Mon père a souri. Il m'a prise dans ses bras, il m'a dit qu'il était fier.
Je ne lui pardonnerai jamais de me faire porter ce mensonge.
Il me regarde maintenant, ses yeux fatigués, ses mains qui tremblent, son sourire qui vacille. Il trouve que je suis belle. Il le dit. Il le répète. Je suis belle. Oui. Je suis belle comme une condamnée à mort.
– Ma petite fille, souffle-t-il.
Je me penche, je l'embrasse sur le front. Sa peau sent la maladie et les antiseptiques. Je me demande combien de temps il lui reste. Je me demande si les cinq années de contrat paieront assez pour qu'il voie sa petite-fille, un jour. Je me demande si j'aurai un jour une petite fille, un jour où tout cela sera fini, un jour où je serai libre.
On nous appelle. La salle des mariages est pleine. Des visages que je ne connais pas, des costumes sombres, des tailleurs stricts. Les Fontana ont invité leurs amis, leurs associés, leurs alliés. Personne de ma famille, sauf mes parents. Personne de mes amis. Je n'ai pas d'amis, ici. Je n'ai que des spectateurs.
ValeriaJ'ai repris une toile ce matin.Cela faisait des semaines que je n'avais pas touché un pinceau. Depuis l'exposition, depuis la lettre à Chiara, depuis que j'ai senti que quelque chose s'était refermé en moi, ou plutôt ouvert — je ne sais pas encore. Une porte, peut-être. Une fenêtre, sûrement.L'appartement est silencieux. Le soleil entre par la fenêtre grande ouverte sur la cour intérieure, et la lumière dessine un rectangle clair sur le plancher. Le tilleul frémit doucement dehors, ses feuilles commencent à jaunir, l'automne est bien avancé maintenant. Milan bourdonne au-dehors — un tramway qui passe, des enfants qui jouent dans la cour, une radio quelque part qui diffuse un air d'opéra.Je prépare ma toile. Un format moyen, ni trop grand ni trop petit. Je la pose sur le chevalet que j'ai installé près de la fenêtre, là où la lumière est la plus belle le matin. J'ouvre mes tubes de peinture, je les aligne sur la palette : terre d'ombre, vert olive, gris de Payne, blanc de ti
Je pense à vous souvent. Je pense à votre main sur mon dos, entre mes omoplates, ce matin-là, quand vous êtes sortie de la cuisine sans vous retourner. Je pense à votre lettre, celle où vous m'avez parlé de votre mari, de l'enfant perdu, du carrelage froid, de la neige derrière la fenêtre. Je pense à cette phrase que vous avez écrite et que j'ai recopiée dans mon carnet : « Le mouvement malgré la peur. » Elle m'a portée pendant tous ces mois. Elle m'a aidée à descendre l'escalier, à prendre le train, à pousser la porte de la galerie. Elle m'aide encore, chaque matin, quand je me réveille dans mon petit appartement et que je me souviens que je suis libre.Je ne vous demande rien. Je ne vous propose pas de venir — c'est trop tôt, et Milan est loin de la Suisse, et je sais que vous n'aimez plus voyager. Mais je vous donne mon adresse. Si vous voulez écrire, vous pouvez. Si vous voulez venir, un jour, quand vous serez prête, vous pouvez aussi. La porte de mon appartement est toujours ouve
La soirée se termine doucement. Les gens partent, un par un, me serrent la main, me félicitent, me posent les questions habituelles — depuis quand peignez-vous, où avez-vous étudié, qu'est-ce qui vous inspire — et je réponds évasivement, sans mentir mais sans tout dire. Luca s'approche à la fin, quand la galerie est presque vide. Il me serre dans ses bras, rapidement, avec ce geste pudique qu'il a.— Tu as vu ? dit-il. Ils ont aimé. Ils ont vraiment aimé.— Oui.— Tu es fière ?Je réfléchis une seconde. La question me surprend. Fière. Est-ce que je suis fière ? Je ne sais pas. Je n'ai pas l'habitude de la fierté. J'ai passé trois ans à avoir honte, à avoir peur, à me cacher. La fierté est un sentiment neuf, étranger, que je ne sais pas encore reconnaître.— Oui, dis-je finalement. Un peu. Je crois.Il sourit. Il pose la main sur mon épaule, une pression légère, et il sort à son tour.Je reste seule dans la petite salle du fond, devant mes trois toiles. La lumière du soir entre par la
ValeriaLe vernissage est à dix-huit heures.Je suis debout dans l'arrière-boutique de la galerie Fiore, devant le petit miroir accroché au mur près de la porte des toilettes. Un miroir ancien, taché par endroits, qui me renvoie une image un peu floue de moi-même. J'ai mis ma robe bleue. La seule que j'ai emportée de la villa. Celle que je portais les jours où je voulais me sentir protégée, les jours où j'avais besoin de me rappeler qui j'étais avant, qui j'étais ailleurs, qui j'étais malgré tout.La robe est encore belle. Elle a un peu passé aux épaules, le tissu est plus fin là où je l'ai trop portée, trop lavée, mais elle tient bon. Elle me va bien. Elle me donne une contenance, une silhouette, une armure légère. Je passe une main sur le col, je rectifie une mèche de cheveux qui dépasse, je respire un grand coup.De l'autre côté du mur, j'entends la rumeur de la galerie qui se remplit. Des voix, des pas, des tintements de verres. Signor Fiore a fait les choses simplement, comme il
LorenzoCette nuit, j'ai failli.Cela faisait six mois que je n'avais pas bu. Six mois depuis le départ de Valeria, six mois depuis que j'avais vidé la dernière bouteille dans l'évier de la cuisine, six mois depuis que Rosa m'avait regardé faire sans rien dire. Six mois de sobriété fragile, gagnée jour après jour, parfois heure après heure, comme on avance sur un fil au-dessus du vide.Et ce soir, j'ai failli.Il pleuvait. Une pluie d'automne, fine et froide, qui ruisselait sur les vitres du bureau. J'avais passé la journée à régler une affaire compliquée, un contentieux qui traînait depuis des mois, et tout s'était mal terminé. Les associés avaient appelé, avec leurs voix pleines de reproches déguisés en politesses. Ma mère avait appelé aussi, pour prendre de mes nouvelles — elle appelle plus souvent maintenant, comme si elle voulait rattraper des années de silence. Sa voix était douce, trop douce, pleine d'une inquiétude qu'elle n'osait pas formuler. Cela m'avait mis en colère, sans
ValeriaSix mois ont passé. L'hiver est venu, puis le printemps, puis l'été. Milan a changé de couleur avec les saisons — grise et froide en décembre, pâle et timide en mars, éclatante et chaude en juin. La cour intérieure a vu le tilleul perdre ses feuilles, puis bourgeonner, puis verdir à nouveau. J'ai regardé tout cela de ma fenêtre, comme on regarde un film lent, apaisant, qui ne raconte rien d'autre que le passage du temps.J'ai trouvé un travail. Pas tout de suite — les premières semaines ont été difficiles, pleines de doutes et de nuits sans sommeil. J'ai montré mes toiles à plusieurs galeries, sans succès. Des refus polis, des sourires gênés, des nous vous rappellerons qui ne rappelaient pas. Et puis un jour, en février, je suis entrée dans une petite galerie près du Duomo, une galerie dont j'avais entendu parler par Luca, qui connaissait quelqu'un qui connaissait quelqu'un.La galerie Fiore. Une façade verte, discrète, entre une fromagerie et un magasin de chaussures. À l'int
ValeriaIl est rentré.Je l'ai entendu cette nuit, tard, ses pas dans le couloir, sa porte qui s'ouvre et se ferme. Je n'ai pas bougé. Je suis restée allongée, les yeux ouverts dans le noir, à écouter le silence qui retombait.Ce matin, je suis descendue. La cuisine sentait le café, le pain grillé.
Bianca Il descend. Il ne m'attend pas. Il marche vers la porte, ses pas rapides, ses épaules larges dans son costume de marié. Je sors à mon tour. Mes talons claquent sur les dalles. La nuit est fraîche, mais ma peau brûle. Elle brûle de le savoir là, à quelques mètres, à quelques secondes de moi.
Valeria Je me retourne. Il me regarde enfin. Ses yeux sont calmes, indifférents. Il n'attend rien de moi. Il n'attend même pas une réponse.– Où vas-tu ? dis-je.Mes lèvres forment la question sans que je l'aie décidé. La question est sortie, stupide, inutile. Il hausse les épaules.– En voyage. A
ValeriaLa plume glisse sur le papier comme un couteau sur la peau. Je signe sans lire. Ma mère me regarde, ses doigts serrés autour de son sac, ses larmes qu'elle retient parce qu'elle n'a plus le droit de pleurer devant moi. Pas aujourd'hui. Le notaire pousse les feuilles de mon côté, une par une







